Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

Réalisateur – Russie

Alexandre Petrov, le cœur au bout des doigts

François-Michel Allegrini

Depuis sa création, le Festival international du film d’Amiens n’a cessé d’explorer les différentes formes d’expressions cinématographiques. Un devoir d’éclectisme et de découverte qui a vu naître un intérêt croissant pour le cinéma d’animation. Pour poursuivre ce travail en faveur de la diversité culturelle et à l’occasion de l’année de la Russie, le Festival a souhaité rendre hommage au cinéma d’animation russe en mettant en avant – outre un panorama consacré à l’école et studio de production « SHAR » - le travail d’un des maîtres de l’animation russe, Alexandre Petrov.

Le cinéma d’animation russe reste, malgré la richesse et la pluralité de ses créations, une cinématographie relativement méconnue du public occidental, mais qui tient paradoxalement une place non négligeable dans l’histoire du cinéma d’animation. Né au début du XXème siècle avec les figures d’Alexander Shiryaev et Ladislas Starewitch, le cinéma d’animation russe n’a cessé d’évoluer au gré des troubles et des changements politiques, laissant ainsi se confondre son histoire et son esthétique.

Après un temps d’arrêt dû à la Révolution d’Octobre, l’État décida au milieu des années 1920 de prendre en charge le financement de studios d’animation, pour ainsi produire des films de propagande. De cette période ressortent quelques personnalités, comme Ivan Ivanov ou Alexandre Ptouchko, considérées aujourd’hui comme les avant-gardistes du cinéma d’animation russe. Les années 1930 sont marquées par la création des studios Soyuzmultfilm, dont le but fut de rassembler les meilleurs créateurs de l’animation soviétique et d’encourager la création artistique comme instrument d’éducation et de propagande ; c’est le temps du réalisme socialiste et du culte de Staline. Durant la Guerre froide, la réforme de Nikita Khrouchtchev, en 1956, mit fin au culte de Staline, et favorisa le renouvellement culturel. Parmi les auteurs reconnus, dont les œuvres sont emblématiques, on peut citer : Lev Atamanov avec La Reine des neiges (1957), M. et V. Tsehanovsky avec Les Cygnes sauvages d’après les contes d’Andersen (1962), mais surtout Youri Norstein et son très primé Le Conte des contes (1979).

La Perestroïka et la chute du communisme entrainèrent une complète restructuration de l’économie du cinéma russe. La diminution considérable des subventions données par l’État, l’affaiblissement des studios Soyuzmultfilm, et l’émergence de nouveaux studios (SHAR et Pilot, pour ne citer que les plus influents), libérèrent certains esprits, et donnèrent naissance à un grand nombres de cinéastes de renom.

C’est dans ce contexte que le jeune dessinateur, peintre et scénariste, Alexandre Petrov, commence sa carrière. Ce fils de peintre fit ses études dans les années 1970 à l’institut cinématographique de Moscou (VGIK [1]), où il entra comme dessinateur pour films d’animation, sous la direction d’Yvan Ivanov [2]. Petrov commence sa carrière comme directeur artistique en 1981 puis travaille successivement dans des studios artistiques à Erevan en Arménie [3], Moscou et Sverdlovsk [4]. En 1989, il écrit, dessine, anime et réalise son premier film, La Vache (Korova) d’après Andreï Platonov. En 1992, il retourne à Yaroslav, sa ville natale, et ouvre sa propre compagnie de production, Panorama Animation Film Studio. Il réalise la même année Le rêve d’un homme ridicule (Son smeshnovo cheloveka) d’après Dostoïevski. Et en 1996, il réalise, d’après Alexandre Pouchkine, La Sirène (Rusalka).

Ces trois films pourraient délimiter une première période dans l’œuvre cinématographique de Petrov. Tout trois adaptés d’écrivains russes, ils portent en eux l’héritage du réalisme socialiste. La Vache - histoire d’un petit garçon, de ses souvenirs passés à la campagne et de la tragédie que vécut sa vache le jour où ses parents décidèrent de vendre le veau qui venait de naître - dépeint les labeurs de la vie agricole, les difficiles relations qu’entretiennent enfant et parents et la perte d’un être cher. Le rêve d’un homme ridicule à travers les pensées d’une personne qui, exaspérée par la vie, décide de mettre fin à ses jours, trace un portrait du désespoir et de la misère humaine. La Sirène nous raconte la vie d’un vieux moine et de son novice qui vivent en ermites près de la banquise. Ces trois récits s’inscrivent dans une réalité concrète et véridique, un contexte social et géographique. Ils sont les reflets d’une certaine condition de vie, décrivent l’histoire du peuple russe, et rappellent d’une certaine manière les films d’Alexandre Dovjenko.

Au-delà des trames narratives, l’esthétique même des films d’Alexandre Petrov porte l’empreinte de cet héritage. À l’image de ces personnages rongés par la détresse, les dessins du cinéaste exacerbent dans leurs traits la teneur de ces sentiments. Aux tons sombres et graves, la teinte des films s’imprègne de tristesse et de noirceur, et ne cesse de se rapprocher de la mélancolie des toiles de Van Gogh.

Mais l’imagerie du cinéaste, même si elle se compose de souffrance, déjoue toute forme de misérabilisme. Son œuvre ne cesse de détourner cet ancrage réaliste par une succession d’envolées oniriques. Tiraillé par la disparition de sa vache, le petit garçon ne cesse de penser à elle. Il rêve d’elle, perdue au milieu des champs, se laissant mourir sur les rails du chemin de fer. La matérialité du rêve de La Vache laisse place dans La Sirène à une atmosphère fantasmée, l’adolescent et sa sirène s’envolent vers le ciel, se noient dans l’océan, disparaissent, réapparaissent et finissent par se fondre l’un dans l’autre. Le cinéma d’Alexandre Petrov est constamment pénétré par le langage du rêve - songes, cauchemars et autres rêveries qui rappellent le cinéma de Cocteau ou celui de Fellini. La force poétique de cet imaginaire atteint son paroxysme dans Le rêve d’un homme ridicule, où rêves, cauchemars et réalités s’entremêlent, se confondent et finissent par ne former qu’un seul et même monde. Et ce sont d’ailleurs, ces échappées oniriques qui marqueront la particularité de son adaptation du célèbre roman d’Ernest Hemingway, Le Vieil Homme et la mer (The Old Man and the Sea, 1999).

Deux ans et demi de travail, 29 000 tableaux peints sur verre avec le bout des doigts, c’est le temps et l’effort qu’il aura fallu pour donner vie à Santiago, le pêcheur d’Hemingway qui, après quatre-vingts quatre jours sans rien n’avoir pêché, laisse derrière lui son jeune ami, Manolin, et décide de partir en mer en quête de la prise qui lui revaudra l’estime de ses pairs. Réalisé au Canada, adapté d’un classique de la littérature américaine, ce film, récompensé par l’Oscar du Meilleur court-métrage d’animation, marque la deuxième partie de l’œuvre d’Alexandre Petrov : le temps de la reconnaissance internationale, mais aussi celui de la maturité et de l’accomplissement artistique.

Tournée en IMAX© [5] l’œuvre, d’une qualité visuelle impressionnante, gagne en grandeur et en énergie. Mais au-delà de ce simple support, la beauté naît de la technique si personnelle rale à l’œuvre. Véritable tableau en mouvement Le Veil homme et la mer, est une œuvre à la croisée des arts. Entre cinéma et peinture, les images du film gagnent en consistance et en opacité ; le cinéaste apporte matière et profondeur aux éléments qu’il peint. Le monde et les êtres qui l’habitent, loin de toute platitude volumétrique ,prennent vie sur la toile de l’écran.

L’affirmation de son style, permet au cinéaste d’approfondir les thèmes abordés depuis son premier court-métrage. L’imaginaire poétique s’intensifie, tout en divergeant parfois vers un simple et pur désir de contemplation ; la langueur de la mer, la frivolité du vent, la volupté des nuages et les pérégrinations du monde marin apparaissent comme des apartés qui donnent tout son sens à l’œuvre. Véritable ode à la nature, le film, aux ambiances plus colorées et apaisées que les précédents, se rapproche de la sensibilité des peintres impressionnistes et fait du cinéaste l’un des plus grands artistes de sa génération.

Fort de son succès, Alexandre Petrov participe en 2003 à la réalisation de Jours d’hiver (Winter Days), film réunissant une trentaine de réalisateurs, parmi lesquels Kihachiro Kawamoto, Bretislav Pojar, Raoul Servais, Jacques Drouin… Mon amour, réalisé en 2006 en Russie, confirme le talent et le génie visuel du cinéaste. L’histoire, adaptée du roman de Ivan Chmeliov, suit les aventures amoureuses d’un adolescent de dix-sept ans, et apporte un souffle romantique au cinéma de Petrov. Ici, le sentiment amoureux prévaut sur la raison, et la passion entraine les êtres dans un désir d’évasion et de rêve. Le cinéma d’Alexandre Petrov brille par son lyrisme. Comme dans les récits précédemment contés, Mon amour est l’histoire d’un monde qui se déchire, le passage de la petite enfance ou de l’adolescence au monde adulte, l’histoire d’illusions perdues. Dans La Vache, le petit garçon se remémore le temps passé, un temps emporté par la modernité comme le souligne l’arrivée du train. Les adolescents de La Sirène et de Mon Amour sont confrontés à l’amour impossible et à la mort. Et Le rêve d’un homme ridicule marquait la fin d’un monde utopique où tous les hommes seraient bons. Mais la force du cinéma de Petrov tient avant tout dans l’unique paradoxe qui ajoute à la désillusion un sentiment de courage et de dignité. Le Vieil homme et la mer en est l’illustre exemple : le cinéma d’Alexandre Petrov ne cesse de dépeindre l’homme digne, malgré sa condition et son sort.

lun. 15 - 9h30- St-Leu

home
Alexandre Petrov