Festival International du Film d'Amiens 2016
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LES GRANDS STUDIOS DU MONDE
ARGENTINA SONO FILM

par Jean-Pierre Garcia

Argentina Sono Film est le plus ancien studio de cinéma argentin. Créé en 1933 par Angel Mentasti (dit el Viejo Mentasti, en français Mentasti l’Ancien), ce studio célèbre en 2008 ses soixante-quinze ans d’existence. Il est donc opportun de saluer un tel anniversaire dans le cadre de notre septième rétrospective consacrée aux grands studios du monde. Après notre dossier d’ouverture dédié en 2002 aux studios Churubusco de Mexico, nous retournons vers l’un des studios les plus marquant de l’âge d’or du cinéma latino.

HIJO DE HOMBRE

La naissance d’Argentina Sono Film en 1933 coïncide avec les débuts du cinéma parlant argentin. Sachant cela, on comprendra aisément la présence du mot « sono » dans son nom commercial. Argentina Sono Film a été créé pour produire un film parlant et musical intitulé... Tango !, un film né de la volonté de deux hommes : Angel Mentasti, un distributeur (Cosmos Films) qui rêvait depuis longtemps de créer sa propre structure de production, et Luis J. Moglia Barth, réalisateur de plusieurs films muets et passionné des techniques de sonorisation.
Conter la vie des inventeurs du premier studio argentin paraîtrait fastidieux dans le détail, mais en donner quelques éléments aide à voir comment naissent certaines légendes.

MÁS ALLÁ DEL OLVIDO

Angel Mentasti était, dans sa jeunesse, représentant en vins et liqueurs. À la manière de Charles Pathé, il exerçait un métier forain. Pour compléter ses revenus, il proposa à un distributeur de films américain de représenter pour lui quelques titres lors de ces déplacements. Il fut si efficace que, rapidement, il y consacra tout son temps et devint un représentant fort connu sur la place de Buenos Aires. L’un de ses films lui ayant rapporté une très belle somme, il décida qu’il était temps pour lui d’effectuer le grand saut et de produire un film. Moglia Barth sut le convaincre d’investir dans une production sonore : le film serait le premier film musical et parlant espagnol du cinéma national ! Comme Angel Mentasti savait déjà qu’un film peut être une réussite ou un échec (et que cela ne pouvait se prévoir), il décida de lancer d’emblée la mise en chantier de trois films. En espérant qu’au moins l’un des trois marcherait.
Tango ! eût un vrai succès et permit à Angel Mentasti et ses associés de rentrer dans leurs fonds. Le deuxième titre Dancing (1933) fut un échec alors que Riachuelo (1934) dépassa tous les records d’entrées. Ces trois films étaient réalisés par le même Luis Moglia Barth. Ce qui permet d’analyser les ressorts du succès ou de l’échec qu’ils connurent à partir de là et de comprendre les décisions de production d’Angel Mentasti et de la Sono Film, à ses débuts.
Tango ! vaut, d’abord et avant tout, par un assemblage réussi de tango dans un cadre qui faisait rêver. Un voyage vers Paris. Le public retrouvait ses complaintes favorites et mettait un visage sur les interprètes. Tango ! voyait la naissance de deux stars, la comédienne Libertad Lamarque et un personnage chaplinesque fort réussi Luis Sandrini (on le retrouvera dans Riachuelo).
Tango ! et Riachuelo avaient toutes les qualités requises par le public populaire à Buenos Aires comme dans le reste du pays. Le premier s’appuyait sur l’expression argentine par excellence, le tango dont le caractère unificateur d’une nation de migrants accrochée de plus en plus à la radio (et aux musiques qu’elle diffusait). Le second louchait du côté de la comédie populaire et posait un personnage comique mais non stéréotypé sur les milieux modestes des quartiers de Buenos Aires. Le mot espagnol « riachuelo » peut se traduire en français par le « ruisseau », au sens propre comme au figuré. À cela s’ajoutait une vraie maîtrise de l’enregistrement du son et une parfaite direction de la photo.
Dancing quant à lui était trop proche du théâtre filmé et, malgré la diversité (et la qualité) des parties musicales, ne parvenait pas à échapper au spectacle de cabaret. Cette tentative trop inspirée par les « musicals » d’Hollywood ne pouvait séduire la cible populaire visée par Mentasti. Cela ne sonnait pas assez argentin !
L’arrivée de Mario Soffici dans l’équipe de réalisation de la Argentina Sono film allait donner un bel élan du point de vue des productions maison avec El alma del bandoneón (1935), le premier film de l’un des grands noms (à venir) du cinéma argentin. Un vrai travail au service de Libertad Lamarque et ce malgré un scénario trop convenu (un jeune compositeur rencontre une jeune chanteuse. Ils tentent avec quelques difficultés de monter au firmament de la musique...). Mario Soffici a installé une caméra très mobile et a su donner un souffle salutaire et novateur pour l’époque au film grâce à un bel usage des extérieurs. Le film se termine en apothéose par un ensemble de deux cents musiciens jouant du bandonéon sur la scène du prestigieux théâtre Colon de Buenos Aires.

LA MAISON DE L’ANGE

Homme d’affaires à l’ancienne mais fort avisé, Angel Mentasti suivit de près la distribution de ces films et tentait d’imposer la location de ses films (et le retour de recettes). Il comprit qu’il lui fallait alimenter en films parlés en espagnol les circuits de salles avec lesquelles il travaillait. Il accomplit en 1935 un long voyage en Espagne pour acquérir dix titres inédits en même temps qu’il lançait la distribution ibérique de ses propres productions. De même, il acheta le film de Julien Duvivier la Bandera  [1] Dans une lettre à son fils Luis, il précise « cela fait un an que l’on parle de ce film de Duvivier. Dans quinze jours, j’aurai signé le contrat. J’ai l’impression que ce film peut donner le même résultat que les Trois lanciers du Bengale. Ce sera sûrement un grand succès. qui par la suite connaîtrait un très grand succès en Argentine. Don Angel Mentasti avait jeté les bases d’un véritable marché (il acheta également les droits de distribution de dix films mexicains) quand il mourut, le 24 juin 1937. Ses deux fils lui succédèrent : Atilio pris en main la production, Luis, la partie commerciale et financière.
Quelques mois avant la disparition du père, avait été posée la première pierre des studios propres à la société. Ils seront en fonction en 1939, ce qui permettra à la production annuelle de l’Argentina Sono Film d’augmenter régulièrement. En 1937, l’ensemble de la production nationale était de trente titres. Elle allait passer à quarante et un en 1938 (y compris ceux d’Argentina Sono Film  [2]À signaler que la production totale du cinéma argentin de l’époque culmina à cinquante-six titres en 1942..
En 1938, le pays comptait mille trois cent trente-deux salles de cinéma dont cent cinquante-sept à Buenos Aires même.
Argentina Sono Film, tout en visant un public « familial » décida de diversifier sa production et commença à toucher à de nombreux genres : film historique adapté d’un classique de la littérature argentine (Amalia de Luis J. Moglia Barth, 1936), historique et rural (Huella de Luis J. Moglia Barth, 1940), policier (Con el dedo en el gatillo -Le Doigt sur la gachette- de Luis J. Moglia Barth, 1940), le thriller (Monte criollo de Arturo S. Mom, 1936), la comédie (Loco lindo de Arturo S. Mom, 1936), le film de gauchos (un genre de western argentin très remarqué : Viento norte de Mario Soffici, 1937), le film de guerre célébrant l’héroïsme militaire (Cadetes de San Martin de Mario Soffici, 1937)...
Il y eut une tonalité et un « regard » propre à ce studio et ce jusqu’au milieu des années quarante. Au-delà des thèmes ou des genres développés (souvent en liaison avec la personnalité du réalisateur retenu), il y eut toujours une espèce de volonté « pédagogique », volonté très liée sans aucun doute à la volonté de ne pas choquer le public familial et fort populaire  [3]Au terme de sa longue carrière cinématographique, Luis César Amadori déclarait à la revue Gente en 1968 : « Je suis partisan d’un cinéma grand public. Je n’aime pas ces films destinés à une minorité. Les réalisateurs qui savent se mettre en contact de manière effective avec leurs spectateurs me plaisent vraiment. Le cinéma est un art mais c’est aussi un produit commercial. Il me faut tromper le client. » constituant son fonds de commerce.
Bien sûr le tango (et ses séquelles ou succédanés) restait la valeur-phare. Une autre constante des productions A.S.F. étant le grand soin apporté à la photographie et à la sonorisation. La diffusion internationale voulut par le fondateur de la société a été poursuivie et amplifiée par ses fils. La qualité du produit fini a toujours constitué l’un des critères requis par l’export ; d’autant plus que Argentina Sono Film suivait de près le travail accompli à Hollywood.

La sélection proposée dans cette rétrospective, si elle n’embrasse pas tous les genres et toutes les époques de la production du studio Argentina Sono Film, touche de près à l’âge d’or du cinéma argentin. Depuis Moglia Barth, réalisateur du premier film sonore Tango ! jusqu’à Daniel Tinayre et Lucas Demare, plusieurs générations et grands noms des productions de ce studio sont concernés. Des légendes du cinéma argentin, comme Luis César Amadori, Mario Soffici, Hugo del Carril et Leopoldo Torre Nilsson, participent de ce programme. À côté des films musicaux, des mélodrames ou des films d’aventure ou des policiers, est proposé un film marquant la volonté de la Sono Film de s’ouvrir au cinéma d’auteur. Ainsi la Maison de l’ange (La Casa del angel, 1957) de Leopoldo Torre Nilsson fort remarqué au Festival de Cannes.
Fait notable, grâce au concours de l’INCAA (le CNC argentin) les copies proposées sont toutes en 35 mm et de belle qualité  [4]À l’exception de Tango ! projeté en numérique..
Une telle opportunité n’a pas été offerte depuis fort longtemps aux amoureux du cinéma (amateurs de cinéma argentin classique).

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L’Argentine salue l’initiative originale du Festival international du film d’Amiens de rendre hommage aux grands studios du monde. Elle le remercie d’avoir choisi cette année un studio de notre pays.
Les studios de cinéma furent le pilier d’une industrie florissante et populaire qui connut son âge d’or au moment du développement de ces véritables « cités » dédiées au cinéma et à ses métiers.
Le choix des studios Argentina Sono Film, nés avec les débuts du parlant, aujourd’hui encore producteur de nombreux films, permet d’associer de manière appropriée, ce riche passé avec les efforts et l’activité actuelle de notre cinéma.

Liliana Mazure
Présidente de l’INCAA

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