Festival International du Film d'Amiens 2016
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Asoka Handagama | réalisateur (Sri Lanka)

En sa présence

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Asoka Handagama livrera une masterclass en compagnie de Charles Tesson, Pierre Rissient et Laurent Aléonard.
- Dim. 10 nov • 17h00 • OW

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Le nom d’Asoka Handagama n’était pas inconnu de nos services. Puisque son film This is my Moon avait été sélectionné en 2001 par le Festival d’Amiens, en compétition internationale. Depuis lors, son œuvre a grandi et s’est enrichie de films aussi sublimes que surprenants, semblant réinventer le cinéma à chaque fois, au moindre geste, plan après plan, au sein d’un pays où l’économie du cinéma est la plus souvent soumise aux formes et aux formules de son voisin indien. Dans les traces du maître du cinéma sri-lankais, Lester James Peries (le « Griffith de son pays », selon l’heureuse formule de Pierre Rissient), Handagama s’affirme aujourd’hui comme l’un des meilleurs cinéastes de la scène internationale, bien que son élan ait un moment été brisé par la censure. Celui qui travaille pour le théâtre, le cinéma et la télévision fait à la fois rayonner son pays, trop méconnu en Occident, et en délivre une vision aussi critique que passionnée.

Rendre hommage à Asoka Handagama, en proposant l’intégrale de ses œuvres disponibles (si nous avons retrouvé son tout premier film, Moon Lady, qui sera projeté à Amiens pour la première fois en dehors du Sri Lanka, son deuxième long métrage, Moon Hunt, reste introuvable), c’est mettre en lumière une cinématographie qui change les habitudes de la cinéphilie ordinaire, et c’est aussi poursuivre le travail de fond en direction des cinémas du Sud, entrepris par le Festival d’Amiens depuis sa création. Plus que de nous recentrer, l’œuvre d’Asoka Handagama nous permet de nous décentrer : en d’autres termes, de bien comprendre que la cinématographie occidentale, son industrie ou son histoire culturelle, n’est pas le nombril du monde.

La force du cinéma d’Handagama tient à deux choses au moins : l’incroyable sens du cadre et de la présence humaine (le visage et le corps de ses acteurs sont autant d’événements qui « arrivent » à l’image) et la profonde faculté de restituer le génie d’un lieu ou d’un paysage. Il faut y ajouter des sujets forts, qui évoquent la société où ils prennent racines, sans jamais virer aux films-dossiers. Il est assez rare que l’on sente la présence d’un cinéaste au bout de trois plans. C’est pourtant ce qui, dans la confusion des formes, les effets de signature et la multiplication des Ôteurs qui règnent aujourd’hui, détermine un cinéma pur. La plus belle des signatures n’est pas de faire entrer telle séquence dans le musée de sa cinéphilie ou dans les tombeaux de l’académisme, mais bien de rendre singulièrement vivant l’image qui devant nous s’éploie – l’air de rien. C’est tout l’art d’Asoka Handagama, un nom que l’on n’oubliera plus.

Enfin, il faut ici rendre hommage à Laurent Aléonard, et à sa société de distribution Héliotrope Films. Tombé amoureux aux premières heures du cinéma d’Handagama, il y consacre depuis lors toutes ses forces, animé par une enthousiaste abnégation et un persévérant courage qui doivent servir d’exemple. Ainsi, il faut espérer que la présentation à Amiens de Moon Lady ou du tout nouveau montage de Goodbye Mum permettra de réunir les fonds nécessaires à la fabrication de DCP, afin de ressortir ces films en salles. Enfin, que ce temps fort amiénois où l’on pourra voir pour la première fois dans l’ensemble l’oeuvre d’Handagama (en compagnie de ses premiers défenseurs, Charles Tesson ou Pierre Rissient, mais encore de son directeur de la photographie Channa Deshapriya) provoquera également une édition DVD que nous appelons tous de nos vœux.
Fabien Gaffez

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ASOKA HANDAGAMA, INFATIGABLE FILMEUR

par Laurent Aléonard
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L’oeuvre d’Asoka Handagama appuie là où ça fait mal et la société sri-lankaise le lui rend bien : entre polémiques, attaques en justice et procès d’intention.

« Je ne fais pas des films pour promouvoir le tourisme au Sri Lanka, mais pour témoigner des conflits qui agitent notre société. Je m’intéresse à la réalité du monde, je me sers du cinéma pour l’exprimer. » Asoka Handagama - 2012

Représentant le plus respecté mais aussi le plus controversé de ce que l’on pourrait appeler la « 3e génération » du cinéma sri-lankais, Asoka Handagama a commencé à se faire connaître à travers le monde, avec deux longs métrages sortis en France au début des années 2000 : This is my Moon (Me Mage Sandal, 2000) et Flying with one Wing (Tani Tatuwen Piyabanna, 2002). Ce mouvement de reconnaissance a été brutalement stoppé en 2005, avec l’interdiction de son cinquième long métrage, Goodbye Mum (Akshraya, 2005). Ini Avan, celui qui revient (Ini Avan, 2012) a marqué, à l’instar du héros du film, le retour du cinéaste dont on était sans nouvelle depuis huit ans.

Asoka Handagama est né en décembre 1962 au sud de Sri Lanka. Il étudie les mathématiques à l’université de Kelaniya (région de Colombo) dont il est diplômé en 1986. Après une courte expérience dans l’enseignement des mathématiques dans cette même université, il est embauché comme statisticien à la Banque Centrale de Sri Lanka. Quelques années plus tard, son employeur l’envoie suivre des études d’économie pendant deux ans au Royaume-Uni. Après avoir obtenu un Master of Science en économie du développement à l’université de Warwick, il retourne à Colombo en 1995 et occupe aujourd’hui encore un poste de directeur adjoint en charge de l’information et de la communication à la Banque Centrale de Sri Lanka.

LES DÉBUTS D’UN ARTISTE AUTODIDACTE ET ENGAGÉ

Asoka Handagama le reconnaît volontiers : s’il a choisi une formation scientifique, c’est surtout pour le temps libre que ses études lui accordaient. Il se consacre alors essentiellement à des activités artistiques : il écrit et monte des pièces de théâtre, participe à des conférences et réunions de jeunes artistes. Il se démarque également par son engagement politique, ses prises de position en faveur de la paix tout au long du conflit qui secoue le Sri Lanka à partir du début des années 1980.

Asoka Handagama est venu au cinéma par l’intermédiaire du théâtre et de la télévision. Ses deux premières pièces, qu’il met lui-même en scène, Bhoomika (1985), et Thunder (1987) traitent la question des conflits ethniques à Sri Lanka : le succès critique est immédiat. En 1989, il écrit et met en scène une troisième pièce, intitulée Magatha, ce qui signifie en pali : « Ne tuez pas ! ». Ce titre fait référence au règne du roi Elara, souverain juste et respectueux de la loi ancestrale interdisant de « tuer les boeufs » des paysans. À la fin des années 1980, Sri Lanka est transformé en champ de bataille, la pièce aborde le conflit de manière frontale, alors que la jeunesse sri-lankaise s’interroge sur le pouvoir suprême de l’État, comme garant de la citoyenneté de chacun, mais aussi comme oppresseur.

L’originalité du style et des thèmes traités par Asoka Handagama s’exprime également dans ses réalisations pour la télévision. Au bord des chutes de Dunhidda (Dunhidda Addara, 1992), son premier feuilleton, remporte d’ailleurs de nombreux prix, dont celui du meilleur scénario et de la meilleure mise en scène, en 1994. Ses réalisations suivantes, Diyaketa Pahana (1997) tout comme Synthetic Sihina (1998), rompent délibérément avec les codes du téléfilm, en tentant d’aborder les problèmes politiques de Sri Lanka par une approche que le réalisateur qualifie de « post-moderniste ».

L’AFFIRMATION D’UN STYLE ET LE REFUS DES COMPROMIS : MOON LADY ET MOON HUNT

Asoka Handagama va radicaliser cette approche dans sa première oeuvre pour le cinéma : Moon Lady (Chanda Kinnarie, 1992). Remarqué pour l’hyperréalisme de son style, le film accumule les prix de la critique en 1994, puis du Festival national du cinéma en 1998 (meilleur film, meilleur metteur en scène, meilleur scénario), mais restait inédit à ce jour hors de Sri Lanka, jusqu’à ce que l’on retrouve une copie 35mm pour le Festival international du film d’Amiens (cette première projection internationale constitue un véritable événement cinéphile). Sa formation de mathématicien et d’économiste va désormais jouer un rôle déterminant dans l’évolution des thèmes qu’Asoka Handagama aborde, mais aussi des techniques qu’il utilise et de ses choix stylistiques. Conscient de sa responsabilité d’artiste, témoin des conflits sociaux et culturels qui bouleversent son pays, le cinéaste va s’employer à transformer les multiples contraintes économiques et techniques du quotidien en autant de ressources pour explorer de nouvelles voies dans le langage cinématographique.

Le refus des compromis lui vaut de nombreuses difficultés dans la poursuite de sa carrière et, parfois, l’incompréhension. Ainsi, lorsqu’il fait appel, pour son second film Moon Hunt (1996), à Akira Takada, collaborateur d’Akira Kurosawa, certains de ses pairs le critiquent vivement pour son choix d’un directeur de la photographie venant de l’étranger. Asoka Handagama persiste, convaincu que l’expertise de Takada est indispensable à l’atmosphère nocturne du film. Le succès de Moon Hunt rend justice à sa persévérance : le film remporte six prix de la critique au Festival du cinéma sri-lankais en 2000 (meilleurs film, mise en scène, scénario, interprétation masculine, interprétation féminine, photographie).

LES PREMIERS PAS VERS LA RECONNAISSANCE INTERNATIONALE : THIS IS MY MOON

2001 est l’année de This is my Moon (Me Mage Sandai, 2000), film dans lequel l’intégrité du cinéaste et la plénitude de son style s’expriment librement dans l’évocation douloureuse du conflit ethnique qui continue à ravager le pays. Usant du canevas d’un mélodrame, le film décrit l’étrange histoire d’amour entre une jeune femme tamoule et le soldat gouvernemental qui l’a violée alors qu’elle tentait de fuir les combats. Le couple doit affronter l’hostilité et la jalousie des villageois. Faute de producteur, Asoka Handagama et sa collaboratrice Iranthi Abeysinghe créent une petite structure, Be-Positive, qui leur permet de financer la production de This is my Moon, tourné en dix-huit jours au nord de Sri Lanka. Mais ne pouvant payer le tirage que de deux copies 35 mm, le cinéaste et sa productrice doivent renoncer à une distribution commerciale, et parcourent Sri Lanka pendant plusieurs mois, louant des salles pour y projeter le film et débattre avec le public. Le portrait d’un moine bouddhiste concupiscent et le choix d’un héros négatif, le soldat déserteur, suscitent une violente polémique qui se poursuit pendant plus d’un an dans la presse sri-lankaise. Les droits du film sont acquis par Héliotrope Films, qui le sort en France en 2002, consacrant This is my Moon comme le premier film sri-lankais ayant fait l’objet d’une distribution commerciale en France.

CONTROVERSES ET CENSURE : FLYING WITH ONE WING

Entretemps, Asoka Handagama se lance dans la réalisation de son quatrième long métrage, Flying with one Wing (Tani Tatuwen Piyabanna, 2002) inspiré d’un fait divers qui avait défrayé la chronique à Sri Lanka à la fin des années 1990 : le cas d’une femme vivant et travaillant sous l’apparence d’un homme afin d’échapper aux servitudes sociales. Avec ce film, Asoka Handagama aborde de manière encore plus frontale des thématiques sociales, en empruntant les canons du cinéma populaire consommé par le milieu social qu’il décrit, et au risque de dérouter le public occidental par l’apparente naïveté de la démonstration et la rugosité du style. Le film est pour le cinéaste la « conceptualisation » d’une émotion face à l’hypocrisie et à la violence sociale dont a été victime cette femme, émotion qu’il choisit d’exprimer en se focalisant, par le biais de la désynchronisation des dialogues et de l’image, sur les réactions plus que sur les actions des personnages. Le film reçoit immédiatement de très nombreux soutiens. Quelques jours plus tard, la production est informée que la commission de censure exige la coupure de sept scènes du film, ce à quoi Asoka Handagama s’oppose catégoriquement. À l’automne 2002, au terme d’ultimes négociations relayées par la presse et les festivals internationaux dans lesquels le film est sélectionné, il obtient finalement gain de cause : Flying with one Wing sort à Colombo et dans quelques autres villes de Sri Lanka, sans aucune coupure.

Une fois la production de Flying with one Wing achevée, Asoka Handagama renoue avec la télévision, et réalise le feuilleton Take this Road (2004). Empruntant à la fois au documentaire et au téléfilm dramatique dont est friand le public sri-lankais, Take this Road exprime, à travers le destin croisé de trois familles originaires de la région de Jaffna (nord de Sri Lanka) le douloureux retour à la paix et aux promesses de réconciliation entre les trois communautés déchirées par la guerre (Cinghalais, Tamouls et Musulmans). La diffusion de Take this Road remporte un tel succès, qu’Asoka Handagama se voit proposer de réaliser une suite : ce sera The East is Calling (2005). Entre-temps, le 26 décembre 2004 précisément, le sud de Sri Lanka a été ravagé par le tsunami. The East is Calling s’attache à un groupe de survivants, qui se réfugie dans un temple bouddhiste, au milieu d’une communauté improvisée regroupant Cinghalais, Tamouls et Musulmans. Le nouveau succès critique et public que remporte Asoka Handagama à l’occasion de la diffusion de son téléfilm, en 2006, illustre la situation étrangement paradoxale du cinéaste dans son pays : à la fois auteur largement reconnu, libre et respecté, mais aussi craint, menacé et combattu.

L’ÉPREUVE GOODBYE MUM

En 2006, Goodbye Mum a été censuré par le gouvernement sri-lankais. Débute alors, une longue campagne de presse où s’affrontent les partisans de la liberté d’expression et les tenants du conformisme moral et social, sur fond de conflit politique : le film est violemment attaqué pour avoir abordé frontalement des tabous sociaux, mais aussi pour avoir porté atteinte à l’image de la justice (le personnage de la mère incestueuse étant magistrat).

L’affrontement politique est rapporté par la presse étrangère, notamment en France. Au Sri Lanka, une pétition en faveur du film est signée par de nombreux cinéastes, artistes et intellectuels. Après une période de découragement, Asoka Handagama se concentre à nouveau sur le nouveau montage du film.

Entretemps, Asoka Handagama se partage entre ses responsabilités à la Banque Centrale de Sri Lanka, et la préparation d’une comédie familiale destinée à tourner la page et reprendre contact avec le public. Ce film, intitulé Vidhu, sort au Sri Lanka en décembre 2010, et remporte un grand succès public. Il obtient ainsi les moyens d’entreprendre un nouveau projet personnel, Ini Avan, celui qui revient qui aborde le sujet extrêmement sensible de l’après-guerre dans le nord du pays naguère sous contrôle des Tigres Tamouls : « Avec Ini Avan, celui qui revient, témoigne le réalisateur, j’ai montré la vie telle qu’elle est à Jaffna, lorsqu’une nouvelle forme de capitalisme, néolibéral, s’épanouit une fois la guerre terminée. La ville est en pleine fièvre, mais à mon sens, cela ne génère pas de vrai développement économique, mais enrichit les profiteurs sur le dos des populations. Je ne voulais pas non plus parler de la guerre, mais de ce qui va se passer si on n’y prend pas garde ! »

Aujourd’hui, Asoka Handagama a plusieurs projets, dont un film très ambitieux à plus gros budget qu’il essaye de monter en coproduction. L’hommage que lui rend le Festival international du film d’Amiens, à travers la rétrospective de ses longs métrages de cinéma, marque une étape importante dans la reconnaissance internationale de son travail. À l’occasion de la découverte de This is my Moon, Charles Tesson évoquait, dans les Cahiers du Cinéma, la « splendeur » du film, « aux accents imprévisibles et envoûtants ». Avant de conclure : « rares sont les découvertes de cette ampleur. » C’est à cette découverte que vous invite le Festival d’Amiens.

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