Festival International du Film d'Amiens 2016
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ASPECTS DU DOCUMENTAIRE ITALIEN CONTEMPORAIN

Le cinéma documentaire n’est pas un genre en soi et moins encore un sous-genre cinématographique. Le documentaire ne se définit pas non plus par une série de manques, films sans acteurs, sans décors, sans scénario, sans mise en scène. Nous, êtres humains sur la terre, sommes tous acteurs sur une scène sociale, nous changeons de rôle selon les lieux – sinon les décors – dans lesquels nous évoluons et nous ne cessons de nous raconter à nous-mêmes et aux autres des histoires qui finissent par combler nos vies. La réalité que nous construisons à ce titre est changeante, fluide, insaisissable. Le documentaire tente de restituer cette complexité, à travers un regard singulier, à l’aide d’un travail sur le cadre et selon un jeu d’échelle variable, les individus, leur monde ou le monde. Le documentaire c’est du cinéma, une image projetée de corps filmés dans un espace donné et confronté à une durée. Les histoires, ou, et c’est souvent plus intéressant encore, les non-histoires, sont simplement ancrées dans le réel, inscrites dans un système d’interrelation non feint avec le monde. Le documentaire consiste à se confronter au réel ; le réel c’est ce qui résiste. Et cela n’a rien à voir avec la vérité, bien au contraire, le rapport au réel est une affaire de subjectivité mais une subjectivité partagée et partageable. Il existe par conséquent de multiples manières, approches, stratégies pour qu’un dialogue s’institue entre un réalisateur et un public à travers une image projetée du monde qui n’est jamais la réalité du monde.

Pour sa 32ème édition, le Festival d’Amiens propose, à travers la programmation de trois films contemporains, de nous attacher à une cinématographie en particulier, l’Italie. Pourquoi l’Italie ? Il nous semble que l’histoire du cinéma documentaire italien possède un signe distinctif. Des années trente jusqu’en 1965 des textes de lois ont rendu obligatoire la programmation de courts métrages en salle. Genre quasi protégé mais le plus souvent médiocre et peu apprécié à ce titre du grand public, le court métrage va développer une esthétique singulière : la durée des films, pas plus de dix minutes, incite les réalisateurs à mettre dans chacun des plans plus qu’ils ne peuvent contenir, développant un langage poétique emphatique très éloigné de la réalité du quotidien. Ces films d’auteurs se caractérisent le plus souvent par l’absence de commentaire, et parfois de musique illustrative, une sacralisation des plus « humbles » et un regard esthétique, quasi aristocratique sur les pauvres. Quelques films feront exception à cette tendance extatique loin des réalités du monde (ce seront toujours néanmoins des films pensés comme de « propagande »), mais à partir de 1945, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pour de multiples contraintes et raisons, économiques, politiques, artistiques, la fiction, à travers une série de films regroupés sous ce que l’histoire a retenu comme constituant le néo-réalisme, a traité de l’état de l’Italie et des Italiens, autrement dit de la « réalité » du pays. La production de films courts s’est poursuivie en parallèle et pour les meilleurs d’entre eux, réalisés par des réalisateurs prestigieux (Antonioni, Risi, Comencini, Zurlini, Pasolini, Olmi sans oublier de Seta et, plus près de nous, Bellochio ou Moretti), une certaine iliation avec le néo-réalisme s’est instituée. Le reste de la production cependant s’enlisait dans des voies sans issues.

Dans les années quatre-vingt-dix, le monde enchanté et décervelant des télévisions « berlusconniennes » a fait son travail de mise à disposition des cervelles tandis que l’industrie du cinéma voyait son financement se réduire ou s’exercer en direction de films à maigre ambition artistique. Le cinéma du « réel » ne rentrait bien évidement pas dans les discussions, aucune aide spécifique ni à la production ni à la diffusion n’était mise en œuvre (sans la résistance héroïque des artistes et d’une partie de la population les ravages auraient pu être encore plus visibles). Ces conditions catastrophiques associées à la fois au développement de la vidéo légère - la possibilité à moindre coût de réaliser des films de qualité
- et l’initiative de projets originaux comme, par exemple, l’école « non- école », Ipotesi cinema, imaginée par Ermanno Olmi, Mario Brenta et quelques autres, ont permis à un nombre important de jeunes cinéastes de faire leurs premiers pas, et ont débouché sur un grand paradoxe, l’éclosion d’un nombre très important de films, souvent de qualité. De par l’Italie, de nombreux films ont témoigné de l’extraordinaire vitalité du pays mais sans réelles possibilités d’être vus. C’est à cette injustice que le Festival d’Amiens envisage de répondre.

Les films retenus, une « mise en bouche » d’un travail plus conséquent prévu pour l’édition 2013 du Festival d’Amiens, parlent des rapports de l’Italie avec son passé, des problèmes sociaux d’un pays confronté à des crises endémiques et aujourd’hui à des flux migratoires importants totalement déstabilisateurs qui obligent les habitants de la péninsule à s’inventer un futur métissé. Pour présenter les films nous avons invité Marco Bertozzi, réalisateur, critique et enseignant spécialisé dans le cinéma documentaire (Université di Venizia), auteur de nombreux articles sur le sujet et d’un ouvrage majeur sur la question (Storia del documentario italiano. Immagini e culture dell’altro cinema, 2008). Avec lui, nous reviendrons sur l’histoire complexe du cinéma documentaire italien, sur les œuvres marquantes qui ont parsemé son histoire, son actualité à travers les films programmés, et nous parlerons surtout de son film, Predappio in luce.

Thierry Roche

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