Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

« Musique et anthropologie, documentaires italiens »
18 nov – salle « Cinés du Monde » (MCA) - 10h00
Entrée libre

Trois documentaires consacrés au chant et à la musique traditionnelle. Di madre in figlia (A.Zambelli, 2008), Vjesh/Canto (R.Schillaci) et Basilio d’Amico (G.Spitilli, M.Chiarini, 2009).
En présence de Basilio d’Amico qui interprétera plusieurs morceaux à l’accordéon diatonique à l’issue de la projection.
Rencontre animée par Thierry Roche (Société Française d’Anthropologie Visuelle)

18 nov • 10h00 • Cinés du monde – MCA

Musica e canti d’Italia : une approche anthropologique

par Thierry Roche
(Maître de conférence en anthropologie visuelle à Amiens)

L’Italie, contrairement à d’autres pays européens, n’a pas été une grande puissance coloniale. Or, c’est bien connu, l’anthropologie est fille du colonialisme ! De fait, s’est développé en Italie une anthropologie de l’intérieur, centré essentiellement sur les « traditions  » populaires et les pratiques religieuses du sud, des études inscrites dans le cadre plus général d’une réflexion sur la « question méridionale », amorcées notamment par la publication du Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi et poursuivi par Gramci et, pour une large part, placée sous l’autorité et l’influence théorique d’Ernesto de Martino.

Il semblait alors évident que le développement industriel et l’urbanisation accélérée allaient anéantir un certain nombre des pratiques populaires encore vivaces dans les campagnes. Cette « intuition », largement fondée, déboucha sur une « ethnologie d’urgence » destinée à recueillir l’ensemble des pratiques liées à l’oralité poursuivant en cela, mais sous une autre forme, le travail de collecte engagé par les « folkloristes ». En Italie, se distinguant en cela d’autres pays, on privilégiera une démarche anthropologique s’appuyant sur les principes énoncés et validés pour les enquêtes dans les pays lointain : observations participante, entretiens, récits de vie...

Dès les années cinquante une place de toute première importance est accordée à l’ethnomusicologie, l’Italie étant dans ce domaine une nation pionnière. Très vite sont posées quelques bonnes questions concernant par exemple l’articulation oralité/écriture, ou celle, particulièrement complexe dans des milieux de stratification socio-culturelle forte et séculaire, musique savante/musique populaire. Les travaux effectués alors ont montré le lien qui existe entre une musique et son contexte de production, démontrant que l’analyse formelle d’un chant ou d’une musique doit commencer par l’analyse de la situation sociale qui a engendré cette musique. D’où la nécessité d’enquête de terrain et d’une véritable ethnographie in situ. Plusieurs « expéditions » ont ainsi été organisées sous la direction de Diego Carpitella, l’autre grande figure de l’ethnologie de ces années, en Basilicate(1), Pouilles, Campanie essentiellement. L’une des plus importante du point de vue de la méthodologie sera celle d’octobre 1952. Elle aboutira à l’importante étude de De Martino sur les pratiques « traditionnelles  » de lamentation rituelle en Lucanie, la survivance, dans différents villages de la Basilicate actuelle, d’un rite musical, cinétique et verbal propre à la plainte funèbre : « l’analyse ethnomusicologique de Carpitella permit des rapprochements non seulement avec les descriptions que l’on peut rencontrer dans la littérature classique, mais aussi avec des pratiques rituelles analogues encore en usage dans d’autres zones euroméditerranéennes. En particulier Carpitella mit en évidence certains traits essentiels de la structure mélodique de la plainte funèbre(2) ».

Une autre expédition pluridisciplinaire avec à sa tête les mêmes De Martino et Carpitella, mais cette fois accompagnés d’un psychiatre, d’une psychologue, d’une anthropologue et d’une assistante sociale, sera organisée en 1959 en direction des Pouilles avec l’objectif de décrire et comprendre le phénomène complexe du tarentulisme, une « thérapie choréticomusicale  » qui « au delà du mythe spécifique de l’araignée (la tarentule) , semble avoir ses antécédents historiques dans la katharsis musicale grecque antique3(3) ». Une pratique thérapeutique semblable par certains aspects aux rites de possession observables dans diverses cultures du bassin méditerranéen et d’Afrique.

Lors de ces expéditions de nombreux enregistrements sonores seront effectués, qui constituent aujourd’hui une base de donnée remarquable. À plusieurs reprises des cinéastes seront invités à filmer les phénomènes de transe, ce sera le cas dans Mingozzi qui réalisera La Tarenta un film essentiel de l’histoire du cinéma documentaire italien, des lamentations funèbres, Lamento funebre lucano de Michele Gandin, ou Stendali de Cecilia Mangini par exemple.

Cet intérêt pour l’étude des pratiques musicales perdure aujourd’hui et une nouvelle génération d’ethnologues explore la manière dont se transmettent les musiques et les chants appartenant à une époque révolue. Il s’agit en l’occurrence d’une anthropologie du contemporain soucieuse d’interroger, non pas ce qui relèverait de la tradition (autrement dit l’embaumement de pratiques séculaires) mais au contraire de ce qui s’inscrit en plein dans la modernité avec son lot de contradictions : récupération par les industries musicales de ce qui apparaît aujourd’hui comme un marché potentiellement porteur par exemple. Ce que les films nous ont donné à voir ce n’est pas du passé plongé dans le formol mais du présent soumis à l’usure du temps.

Nous avons le plaisir de présenter pour cette édition du Festival trois films consacrés à la musique et aux chants dont deux sont l’œuvre d’ethno-cinéastes présents pour la projection de leurs films

1 Qui à l’époque s’appelait encore Lucanie.
2 Ethnologie française, 1994/3, Francesco Giannattasio : « Pour une musicologie unitaire. L’ethnomusicologie en Italie », p 590.
3 Ibid.

home
Aspects du documentaire italien (Musique & Chant)