Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens
JPEG - 47.6 ko

La vie de Betsy Blair a l’étoffe romanesque des destins marqués par l’Histoire. Sa carrière est en effet à la croisée des chemins entre le Hollywood classique et son système sophistiqué de majors ; le cinéma d’auteur européen des Nouvelles Vagues, mais aussi le cinéma populaire (français notamment) ; l’Histoire et la politique s’immisçant dans cette singulière trajectoire pour l’infléchir.
Betsy Blair fut l’épouse de deux figures essentielles du cinéma : Gene Kelly (lors de ses débuts et de sa starification à la MGM) et Karel Reisz (qu’elle rencontre dès l’époque du Free Cinema).
L’actrice se réjouit d’accompagner l’hommage que rend le Festival d’Amiens à Karel Reisz, grand cinéaste méconnu. Betsy Blair est née dans le New Jersey. Son enfance se passe dans une petite ville de l’Amérique profonde. Quand elle se retrouve à New York, à l’âge de 15 ans pour devenir une « chorus girl » (danseuse de revue), puis à Broadway, le changement est radical, mais il n’effraye pas la jeune femme rousse aux longues et jolies jambes.
Elle obtient un premier rôle important dans la pièce de William Saroyan, The Beautiful People. Elle rencontre aussi un chorégraphe, danseur et acteur débutant : Gene Kelly. Ils se marient en 1940 et déménagent bientôt pour la Californie. Elle se consacre alors presque exclusivement à l’éducation de leur fille, née en 1942.

Betsy Blair fait ses débuts au cinéma en 1947, George Cukor lui offrant un petit rôle dans A Double Life. Sa carrière hollywoodienne prend progressivement son essor, mais sera quasiment tuée dans l’oeuf par la liste noire du sénateur McCarthy. Elle tourne néanmoins sous la direction de réalisateurs importants, comme Anatole Litvak (La Fosse aux serpents/ The Snake Pit, 1948), John Sturges (Le Mystère de la plage perdue/Mystery Street, 1956, aux côtés de l’actrice fétiche d’Ida Lupino, Sally Forrest ; Kind Lady, 1951) ou Joseph Mankiewicz (La Porte s’ouvre/No Way Out, 1950).
Elle reviendra même faire un dernier tour de piste à Hollywood, dans un western de Joseph H. Lewis, The Halliday Brand, où elle donne la réplique à Joseph Cotten et Ward Bond. Le film, produit par Collier Young (mari d’Ida Lupino), n’eut malheureusement pas l’impact escompté sur sa carrière américaine, pour un éventuel retour en grâce. Le succès n’était pas au rendez-vous pour ce film méconnu de l’auteur du Démon des armes (Gun Crazy, 1950). Son plus grand succès hollywoodien, Betsy Blair l’a connu en 1955 avec Marty de Delbert Mann. Bien que la MGM ait fait pression pour qu’une actrice blacklistée n’obtienne pas le rôle, elle le décroche, en plus de son talent évident, grâce à Gene Kelly, qui menaça tout simplement de rompre son contrat avec la MGM (pour mesurer l’importance de l’argument, souvenons-nous que Gene Kelly est à l’époque auréolé des succès d’Un Jour à New York, Un Américain à Paris ou Chantons sous la pluie).
Marty obtient la Palme d’or au festival de Cannes et reçoit quatre Oscar dont celui du meilleur film. Face à la force brute et au maniérisme animal d’Ernest Borgnine, son naturel fait mouche, et, vu d’ici et maintenant, paraît la seule modernité du film. Dans son livre de souvenirs, Betsy Blair porte un regard dépassionné et lucide sur sa propre carrière : « Aujourd’hui, quand il m’arrive de tomber à la télévision sur un film où j’ai joué, je vois assez clairement que je n’étais pas l’actrice que je croyais.
Depuis A Double Life jusqu’à Marty et mes films européens, en passant par La Fosse aux serpents et Another Part of the Forest, je vois en moi, objectivement à mon avis, un aspect plus excentrique et plus tendu que ce que Hollywood recherchait. Aussi exaspérant que cela ait pu être, les réalisateurs qui ne m’ont pas donné des rôles doux et légers avaient probablement raison ».

JPEG - 56.4 ko

Blacklistée, l’actrice quitte l’Amérique et Hollywood, pour se réfugier à Paris. Elle va parcourir l’Europe, et croiser le chemin de quelques réalisateurs essentiels, incarnant plusieurs manières de voir et de faire du cinéma (qu’il soit d’auteur ou populaire). On retrouve Betsy Blair dans des films français, ce qui marque, dans sa vie comme dans son œuvre, une fidèle francophilie.
Elle avait d’ailleurs fondé une petite société de production, qui permit à quelques films de voir le jour, comme la Seine a rencontré Paris (1957) de Joris Ivens, d’après Jacques Prévert. Sa filmographie compte quelques titres français comme Mazel Tov ou le mariage (Claude Berri, 1969) ou Descente aux enfers (Francis Girod, 1986), face à Sophie Marceau et Claude Brasseur, mais aussi à Sidiki Bakaba, que l’on retrouvera dans Camp de Thiaroye de Sembène Ousmane.

Ses rencontres et ses différents projets l’ont entraînée à travers l’Europe, en Italie ou en Espagne. Parmi les principaux films de ces pérégrinations cinématographiques, on trouve Grand’rue (Calle Mayor, 1956) de Juan Antonio Bardem, Le Cri (Il Grido, 1957) de Michelangelo Antonioni, disparu l’été dernier, Les Dauphins (I Delfini, 1960) de Francesco Maselli ou Quand la chair succombe (Senilità, 1962) de Mauro Bolognini. Elle fut en outre de l’aventure américaine de Costa- Gavras dans la Main droite du Diable (Betrayed, 1988).

Betsy Blair a également travaillé avec un autre « exilé » de renom, Orson Welles. Elle fut la deuxième des trois Desdémone engagées par l’auteur de Citizen Kane pour son adaptation d’Othello. Mais en raison des conditions donquichottesques du tournage, des problèmes de financement, et du revirement du réalisateur qui, au bout de trois semaines de tournage, la trouva finalement trop « moderne  » pour le rôle, elle dut quitter un projet qui lui tenait à cœur. Mais elle n’en avait pas fini avec Othello, puisque, quelques années plus tard, elle tourna dans All Night Long de Basil Dearden, une adaptation moderne de la pièce de Shakespeare signée Paul Jarrico, autre blacklisté (il est crédité au générique sous le pseudonyme de Peter Achilles).
Ce film fut d’autant plus important pour Betsy Blair qu’elle rencontra, sur un plateau voisin, Karel Reisz. Le réalisateur britannique produisait alors le film de Lindsay Anderson, le Prix d’un homme (This Sporting Life, 1963). Betsy Blair tomba sous le charme d’un homme qui, selon ses propres mots, a toujours éveillé en elle « de l’intérêt et de la fascination ». Ils se marièrent en 1963 et ne se quittèrent plus jusqu’à la mort de Reisz en 2002. Alliant conscience politique et lucidité artistique, Betsy Blair est l’invitée naturelle du Festival d’Amiens.

Fabien GAFFEZ

home
Betsy Blair