Festival International du Film d'Amiens 2016
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Cheik Doukouré - Un homme en or

par Yves Jézéquel

1983, Nanterre, Théâtre des Amandiers. La configuration habituelle de la salle de spectacles est totalement bouleversée ; situé entre les gradins, où sont massés les spectateurs, le plateau est installé sous le chantier d’un échangeur d’autoroute, quelque part en Afrique. Dans la poussière, la chaleur et la sueur, des acteurs hallucinés (Michel Piccoli, François Léotard, Mohamed Camara, Sidiki Bakaba et Cheik Doukouré) s’affrontent, se déchirent. Cette confrontation violente de deux univers (celui des responsables blancs du chantier et celui des gardiens noirs) révèle la nature la plus sauvage des personnages. En signant la première mise en scène française de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègres et de chiens, Patrice Chéreau permet à un comédien guinéen, Cheik Doukouré, d’interpréter son premier grand rôle au théâtre. Durant toute sa carrière, Cheik Doukouré mènera de front son métier d’acteur, au théâtre comme au cinéma et à la télévision, ainsi que celui de scénariste et réalisateur pour le grand écran.
Né en 1943, à Kankan, dans l’Est de la Guinée, Cheik Doukouré a pu apprendre à lire et écrire le Français grâce à un instituteur ayant su contrer les réticences que son père, un grand marabout de la ville, avait face à l’école. Peu après avoir obtenu son bac à Conakry, le futur réalisateur cherche à quitter son pays, en état de déliquescence, pour émigrer en France. Sans papiers ni argent, il entreprend un périple qui dure plusieurs mois. En traversant la Mauritanie (à pied et en camion), il échappe à des marchands d’esclaves ; la contrebande de cigarettes lui permet de payer des passeurs pour aller aux Canaries où il réussit à travailler comme électricien.
Finalement, Cheik Doukouré réussit à atteindre Paris en 1964. Dans la capitale française, il fréquente pour la première fois des salles de cinéma et se découvre une vocation d’acteur. Vivant de petits boulots (en général manutentionnaire) le réalisateur du Ballon d’or (1993) entreprend des études de lettres à la Sorbonne ; il obtiendra une licence. Par la suite, c’est au conservatoire de la rue Blanche qu’il s’inscrit pour faire du théâtre, une forme d’expression qui lui était familière puisque la Guinée de Sékou Touré favorisait la création artistique.
Cheik Doukouré décroche régulièrement des engagements auprès de réalisateurs du cinéma français, tels Jean-Pierre Mocky (Chut !, 1972), Michel Audiard (Elle cause plus, elle flingue, 1972), Marco Ferreri (Y’a bon les Blancs, 1988), Pascal Thomas (Les maris, les femmes, les amants, 1989 ; Le Grand appartement, 2006), Claude Zidi (Les Ripoux, 1984), Hervé Palud (Les Frères Pétard, 1986 ; Un Indien dans la ville, 1994)… Parallèlement, il collabore avec des cinéastes du Sud : Rachid Bouchareb (Cheb, 1991), Merzak Allouache (Salut cousin !, 1996), Sarah Maldoror (Un dessert pour Constance, 1981), Raoul Peck (Lumumba, 2000), Idrissa Ouedraogo (Le Cri du cœur, 1994). Par ailleurs, il tient des rôles dans ses propres films (Blanc d’ébène, 1991 ; Paris selon Moussa, 2002) comme dans ceux qu’il a écrit (Bako, l’autre rive, 1979 ; Black Mic Mac, 1986). Peu à peu il prend une vraie place de second rôle dans le cinéma hexagonal. Au théâtre, outre Patrice Chéreau, il joue dans des pièces mises en scène par Robert Hossein (avec qui il joue plus de dix créations), Pierre Mondy…
Pourtant, le futur réalisateur prend rapidement conscience qu’il est encore trop souvent cantonné à des rôles subalternes, qu’il est trop tôt pour un comédien noir de prétendre à une carrière d’acteur de premier plan. « Rares sont les producteurs et les réalisateurs français qui pensent à donner de vrais rôles aux comédiens africains. On reste loin du cinéma américain où l’on commence à voir des comédiens noirs distribués dans des rôles importants parce que se sont avant tout de bons comédiens et pas simplement pour servir de faire-valoir. » [1]. Il décide alors de se tourner vers l’écriture et la réalisation. Sa collaboration avec le réalisateur Jacques Champreux pour le long métrage, Bako l’autre rive, dont il est le co-scénariste, est couronnée par le Prix Jean Vigo en 1978. Le synopsis du film s’inspire fortement du périple qu’il avait entrepris quelques années auparavant pour rejoindre clandestinement la France depuis la Guinée. Une lente plongée dans le désespoir, la misère et parfois la mort que vivent des milliers de candidats à l’émigration clandestine attirés par les lumière de « Bako », un mot bambara signifiant « l’autre rive », pour désigner la France. « Je retrouve Bako dans tout ce que j’ai fait par la suite, ma grande hantise du voyage et de l’immigration, mon souci de savoir non pas pourquoi les gens s’exilent (on sait bien pourquoi, on part parce que les circonstances vous y poussent et rarement de bon cœur), mais qu’est-ce qu’ils rapportent de l’exil ? Est-ce que l’exil est profitable et comment ?  » [2]. En 1986 il co-signe le scénario de Black Mic Mac, réalisation de Thomas Gilou. Sur fond d’expulsion d’un foyer de travailleurs, cette comédie propulse les spectateurs dans le milieu africain de Paris des années 80. « Ces Africains ont recréé une Afrique ; en dehors de leur foyer de travailleurs ; ils ne sont en contact avec personnes, mais dès qu’ils réintègrent le foyer, ils réintègrent l’Afrique, avec ses mosquées, ses forgerons, sa hiérarchie, et les Français qui sont de l’autre côté du trottoir n’entrent jamais dans ces foyers et ne savent pas comment ces gens vivent : ils voient des Africains entrer et sortir en boubou, et c’est tout. » [3]. Le film est une révélation pour Isaach de Bankolé dont c’est le premier grand rôle, Jacques Villeret y interprète un commissaire ahuri, Sotigui Kouyaté erre, hagard et perdu dans les couloirs du métro.

C’est en 1988 que Cheik Doukouré entame sa carrière de réalisateur en signant Baro, le lac sacré, un documentaire évoquant des cérémonies se déroulant tous les ans sur les rives d’un lac sacré. Tourné en 1991 en Guinée, Blanc d’ébène, une critique acerbe de la colonisation, marque ses premiers pas en tant que réalisateur de long métrage de fiction, il est aussi l’auteur du scénario. À travers l’opposition d’un adjudant de l’armée française et d’un jeune instituteur africain, aux idées humanistes et indépendantistes, cette chronique grave de l’Afrique francophone des années quarante montre un pays à la recherche de ses racines, de son identité face aux colonisateurs. Même si, à sa sortie, le film n’a bénéficié que d’une sortie marginale, il est régulièrement et toujours d’actualité. Il souligne les difficultés que connaît encore le continent. Le tournage a lieu en Guinée, une occasion pour Cheik Doukouré d’observer son pays et la misère qui y règne. Très sensible à la condition des enfants, souvent obligés de travailler, il y trouve le sujet de son prochain scénario.

Deux ans plus tard, Cheik Doukouré écrit et réalise Le Ballon d’or, probablement le plus grand succès commercial des cinémas d’Afrique. « Le Ballon d’or est surtout une aventure. Une aventure universelle, tout simplement parce qu’un enfant de la brousse n’hésite pas à proclamer avec fierté qu’il veut faire aussi bien que Platini …  » [4]. Avec humour et émotion, il nous présente le parcours de Bandian (interprété par Aboubacar Sidiki Soumah), un jeune Guinéen de douze ans, passionné par le football. Malgré de nombreux obstacles, il cherche, avec opiniâtreté, à faire reconnaître ses talents de sportif. Finalement, le célèbre club français de Saint-Etienne l’engage. Pour parler des enfants d’Afrique, le scénariste-réalisateur évite le misérabilisme en s’appuyant sur le sport le plus populaire du continent : le football qui touche toutes les classes sociales.
« Le Ballon d’or est un conte coloré, souriant, foisonnant, émerveillé et souvent inspiré. Mais un conte lucide qui ne se fait d’illusions, ni sur le football, ni sur l’histoire qu’il raconte. C’est aussi un film qui présente toutes les qualités d’un spectacle populaire, montre et dit des choses sensées et graves dans un éclat de rire permanent. » [5]. Toujours préoccupé par le choc des cultures, Cheik Doukouré tourne en 2001 Paris selon Moussa, dont il est aussi co-auteur du scénario. Il y interprète le rôle de Moussa Sidibé, mandaté par les habitants de son village guinéen pour aller acheter une pompe à eau en France. Une fois à Paris, sa gentillesse et sa naïveté lui vaudront de nombreux déboires ; il est même contraint (par mesure d’économie) de s’installer dans une église occupée par des sans-papiers. Le film constitue une véritable condamnation des conditions de vie des sans papiers. De nombreuses scènes du film ont été tournées à Amiens, notamment dans une église et à la Maison de la culture, transformée pour l’occasion en hall d’aéroport. Cheik Doukouré tient le pari, pour ce film d’être à la fois le réalisateur et le pricipal comédien. Dans Blanc d’ébène, il n’occupait qu’un second rôle. « Je trouve que c’est un gros avantage d’être comédien et de pouvoir faire de la réalisation. Parce qu’on connaît le problème du comédien de l’intérieur et qu’on fait très attention à ses acteurs du fait qu’on en est un soi-même. On sait d’instinct la façon de les aborder et de les amener à donner ce que l’on attend d’eux. » [6].

Les trois longs métrages que Cheik Doukouré a réalisé font partie du patrimoine cinématographique du continent africain, il y aborde généralement, comme dans ceux qu’il a scénarisé, le choc des cultures et l’immigration. « Le thème du départ, celui de la rencontre sont récurrents chez moi. Je crois que comme le petit garçon du Ballon d’or, beaucoup d’Africains ont connu cette expérience et suivi son chemin, que cela soit en partance vers l’Europe ou ailleurs. Partir avec quelque chose en bagage et recevoir pendant le voyage. Échanger surtout, c’est le plus important. Comme au cinéma où l’on convie d’une certaine manière le spectateur à une rencontre, à une découverte, à une amitié…  » [7]
Le comédien-réalisateur cherche toujours à transmettre ses idées de tolérance, de respect de l’être humain et de découverte entre les cultures. Pour lui, les échanges, l’acceptation de l’autre comme une personne qui apporte quelque chose de différent sont essentielles à l’évolution d’une société. « Si l’on rencontre d’autres cultures ? Devons nous nous dépouiller de notre culture pour nous intégrer ? Je ne crois pas à l’intégration, je crois à l’échange, parce qu’il y a toujours à prendre chez l’autre, pour celui qui est venu comme pour celui qui est sur place. » [8].
Le sort des Africains de la diaspora l’inquiète aussi. Fréquemment, il affirme que l’immigration n’est pas forcement utile ; le développement du continent passe, entre autres, par le retour au pays d’immigrés qui, forts de leurs expériences et de leurs talents contribuent au développement de nombreux pays.
Tout en abordant des sujets de société que l’on retrouve souvent à la une des médias, Cheik Doukouré nous propose un cinéma populaire de qualité, offrant, souvent avec humour, une vision originale et juste des sociétés européennes et africaines.

Yves Jézéquel

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