Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

Cinémas d’Afrique du Sud | Regards croisés

En présence de quatre réalisateurs sud-africains.
- Ces quatre cinéastes seront présents lors du festival pour accompagner leurs films. Une occasion de les réunir et de discuter avec eux de leur travail et de l’état actuel du cinéma sud-africain.

Le cinéma sud-africain reflète les contradictions et les richesses d’une nation arraisonnée par les froids calculs de l’Histoire, par la gangrène des fantômes de l’apartheid, par la violence qui souvent défigure sa grande santé créative. Il existe un cinéma commercial et un cinéma indépendant. Le Festival d’Amiens, en 1983, avait organisé une rétrospective « Cinéma et Apartheid », où il s’agissait de faire un état des lieux esthétique et politique de la situation du cinéma sud-africain. En 2013, le FIFAM se tourne vers le cinéma post-apartheid, et de mettre en avant les cinéastes qui font le cinéma sud-africain. Un cinéma qui prend plusieurs visages : celui d’Oliver Schmitz qui, après avoir signé quelques classiques comme Mapantsula, est revenu sur le devant de la scène avec le Secret de Chanda sélectionné à Cannes. Ramadan Suleman, figure incontournable du cinéma noir du pays, qui de Fools à Lettre d’amour zoulou, expose une vision humaniste et exigeante de la société. Oliver Hermanus qui, en deux films (Shirley Adams, primé à Amiens, et Beauty, sélectionné à Cannes), ouvre une nouvelle voie au cinéma d’auteur sud-africain. Pia Marais enfin, une jeune cinéaste qui fait bouger les lignes du cinéma de genre et du cinéma d’auteur, avec Layla, présenté en avant-première, formidable portrait d’une femme aux prises avec le bruit et la fureur de l’amour.

Enfin, un programme de courts métrages complètera cette rétrospective et démontrera la vitalité d’une cinématographie en pleine mutation.

Manifestation organisée dans le cadre des Saisons Afrique du Sud - France 2012 & 2013

www.france-southafrica.com

- 

- 

COME-BACK, AFRIQUE DU SUD

Par Eva Markovits

« La vérité n’est pas un ensemble de faits qu’on peut énumérer. C’est un paysage nocturne à travers lequel on voyage. », écrit André Brink dans son premier roman, Au plus noir de la nuit, publié et immédiatement interdit en Afrique du Sud en 1974. Ce roman, qui met en scène de façon poignante l’impossible relation amoureuse entre un comédien noir et une femme blanche, est le premier roman afrikaner à avoir été censuré et André Brink, une figure intellectuelle exemplaire dans sa lutte infatigable contre l’apartheid. Lorsque Nelson Mandela, fraîchement élu, crée la Commission « Vérité et Réconciliation » en 1995, la vérité semble effectivement se résumer à une énumération de faits, balayés d’un geste de la main par la volonté de la mettre de côté et de réconcilier les peuples. Pourtant, elle reste un paysage nocturne, un voyage sans fin, un traumatisme qui ne s’estompe jamais. Cette commission a pour but de recenser toutes les violations des droits de l’homme commises par le gouvernement sud-africain et par les mouvements de libération nationale entre 1960 et 1991 ; le point de départ étant le massacre de Sharpeville en 1960 durant lequel une manifestation organisée par le PAC (Congrès Pan Africain) est très durement réprimée par des policiers du township et résulte en un véritable massacre. Les victimes ont donc la possibilité de témoigner sur ce qu’elles ont subi mais doivent apprendre à pardonner à leurs bourreaux. Ces derniers parviennent d’ailleurs souvent à glisser entre les mailles du filet de la justice pour manque de preuves.

Il incombe alors aux artistes, comme André Brink l’a fait au temps de l’apartheid et le fait encore maintenant, et notamment aux cinéastes, de ne pas oublier le passé, de l’exposer et de l’analyser pour les générations suivantes. C’est ainsi que l’exprime Ramadan Suleman, réalisateur de Lettre d’amour zoulou  : « Je crois que notre devoir de cinéaste est de ne pas forcément suivre. Le gouvernement nous encourage à être critique. Nous ne sommes pas une république bananière. Nous devons être responsables : c’est une façon de soutenir la démocratie. […] Filmer sans responsabilité revient à torturer une deuxième fois. La fiction doit permettre le souvenir et l’identification mais dans un sens où on aide à progresser vers l’espoir. Nos spectateurs en ont besoin [1]. »

Un besoin auquel répond une nouvelle fois le Festival international du film d’Amiens. Outre une présence régulière dans les différentes sections du festival, deux rétrospectives majeures consacrées à l’apartheid avaient été organisées en 1983, puis en 1996, et faisaient un état des lieux de ce cinéma sur plusieurs décennies, de ses débuts jusqu’au cinéma contemporain, mettant l’accent sur le cinéma indépendant. Y transparaissait la dépendance du pays au système colonial puisque jusqu’au début des années cinquante, les productions étaient majoritairement britanniques ou américaines. À commencer par l’un des premiers films muets sud-africains réalisé en 1916 par Harold Shaw, un Américain, De Voortrekkers, le récit épique d’un fermier qui traverse le pays pour gagner l’État libre d’Orange au nord. Puis continue la production de films sud-africains réalisés par des Anglo-saxons : parmi eux, le premier film musical interprété uniquement par des Noirs, African Jim, de l’Anglais Donald Swanson, Pleure, ô mon pays bien-aimé par le réalisateur anglais Zoltan Korda et Come Back, Africa de l’Américain Lionel Rogosin, tourné clandestinement à Sophiatown, un township de Johannesburg, dans lequel figure une magnifique séquence de chant de la célèbre chanteuse Miriam Makeba. Des films forts et engagés qui témoignent d’une réalité empreinte de violence aux prises avec l’Histoire. Mais à quand un cinéma sud-africain réalisé par des Sud-Africains ?

Une première étape est franchie avec Jemima and Johnny de Lionel Ngakane, assistant-réalisateur et acteur principal de Pleure, ô mon pays bien-aimé et premier film d’un Noir d’Afrique du Sud. Mais le film est tourné en Angleterre, et l’exil de Lionel Ngakane durera près de trente ans. Le film relate l’amitié entre une petite fille noire et un petit garçon blanc, indifférents aux tensions raciales qui les entourent. Puis, de crainte de ne jamais pouvoir revenir dans son pays, Ngakane se munit d’une caméra 16mm et revient brièvement en 1963 immortaliser la vie dans les townships autour de Johannesburg. Ce documentaire reste un précieux témoignage du quotidien de l’apartheid. Figuraient encore dans cette rétrospective des films d’animation de William Kentridge ou encore des comédies tournées par des Blancs, comme Taxi to Soweto de Manie van Rensburg ou Soweto Green de David Lister dans les années 1990.

Jean-Pierre Garcia, Directeur du festival à l’époque, concluait son texte de présentation en posant la question suivante : « Ne risque-t-on pas de voir se développer une production cinématographique à deux vitesses : un cinéma dominant calqué sur le modèle hollywoodien mais de faible impact économique hors les frontières du pays car trop marqué par les anciens maîtres et leurs vieilles recettes (l’humour afrikaans), un cinéma dit africain (ou d’auteur) produit par des indépendants mais touchant difficilement son public (hormis une diffusion à la télévision) et ghettoisé dès sa naissance (car les salle de cinéma se trouvent majoritairement dans les quartiers blancs) ?

Dix-sept ans aprés, le 33e Festival d’Amiens poursuit cette réflexion en se focalisant sur la période post-apartheid à travers quatre réalisateurs contemporains dont certains films ont déjà été montrés au gré des diverses sélections de ces dernières années. Quatre réalisateurs sud-africains indépen-dants, Noirs et Blancs confondus, quatre jalons dans l’histoire du cinéma sud-africain depuis la fin des années 1980. Ces huit films font le constat d’une société qui évolue, mais trop lentement, encore sous le joug de la violence, du sentiment d’insécurité, des conventions et des préjugés, un pays dont les cicatrices prennent du temps à se refermer. Une volonté profonde de ne pas oublier en anime certains tandis que les autres cherchent à aller au-delà, à dépasser l’éternel thème de l’apartheid grâce à des films de genre.

La place des femmes est ce qui les rassemble. Laissées-pour-compte, elles pâtissent de la vision exclusivement masculine de la société de l’apartheid, et ce toutes communautés confondues, tel un « dommage collatéral ». Si précédemment, les femmes, symboles du giron, incarnent la patience, la dignité, la stabilité, chez ces jeunes cinéastes, ce sont des personnalités fortes, courageuses et complexes, comme le symbole de l’ouverture propre à la « nation arc-en-ciel » que Nelson Mandela avait appelée de ses voeux. Le cinéma devenant, à sa manière, le relais, ainsi que la chambre d’écho, de ce mouvement social et politique.

Oliver Schmitz, un Blanc, fils d’immigrés allemands, est le doyen de cette nouvelle génération. En 1987, il réalise Mapantsula, son premier long métrage tourné clandestinement à Soweto alors qu’il prétendait tourner un simple film de gangster, à l’instar de Come Back, Africa. C’est le premier film tourné par, pour et avec des Sud-Africains. Encore en plein apartheid, il met en scène un « tsotsi », un voyou en langue sesotho, qui, à la suite d’un quiproquo, finit par prendre conscience de la situation politique actuelle et de son comportement abject envers les femmes qui l’entourent. Frappé par une interdiction partielle, le film subit des coupes mais est projeté au Festival de Cannes en 1988 dans la section « Un certain regard ». Il fait partie de ce qui a été appelé la Nouvelle Vague de la période apartheid qui se développe peu à peu vers la fin des années quatre-vingt, grâce à un léger assouplissement des lois de la production cinématographique sud-africaine. Avec le documentaire Joburg Stories et un autre film de gangster, Hijack Stories, Schmitz met en avant les contradictions de son pays qui « tente désespérément de présenter une image lisse, pacifiste, racialement intégrée [2] ». Son quatrième long métrage, Le Secret de Chanda, à nouveau présenté dans « Un certain regard » en 2010, traite de l’épidémie du sida qui touche très durement l’Afrique du Sud et sur les mensonges qui entourent ce fléau, à travers l’histoire d’une jeune fille et de sa mère.

Quelques années après, Ramadan Suleman incarne un tout autre symbole. Assistant de Souleymane Cissé sur Yeleen et auteur de plusieurs documentaires, il tourne son premier long métrage de fiction, Fools, en 1996. Il s’agit du premier long métrage de fiction d’un cinéaste noir sud-africain. Autorisé à tourner librement surtout grâce à des financements européens, il se concentre sur les quelques mois qui précèdent la fin de l’apartheid et sur l’histoire de deux hommes noirs dans le township de Charterston. Zamani, un professeur ravagé par l’alcool, s’est résigné à la violence quotidienne et la reproduit à son échelle : pour canaliser sa rage, il s’en prend aux femmes, violant notamment une de ses élèves. Sa faute est connue du township mais elle est tolérée car la violence est devenue banale. Débarque Zani, le jeune frère de l’élève violée. Il revient du Swaziland où étaient fréquemment envoyés les jeunes Noirs sud-africains pour échapper au sort que leur réserve leur pays et pour avoir accès à une certaine éducation. Révolté par le régime toujours en place, il revient la fleur au fusil et décidé à convaincre ses aînés de continuer à se battre. Tandis que ces deux hommes se perdent dans ces considérations, les femmes, véritables piliers de dignité, maintiennent le cap. Tiré d’une nouvelle de Njabulo S. Ndebele qui avait fait scandale à sa publication en 1966, Suleman décale le propos habituel sur l’apartheid, et refuse de voir la figure du Noir en martyr, victimisé et opprimé. Ndebele fut très proche du « Mouvement de conscience noire » de Steve Biko dans les années soixante-dix qui reprend l’idée de la « négritude » chère à Léopold Sédar Senghor et développée par Aimé Césaire, notamment dans son Cahier d’un retour au pays natal, véritable cri poétique exaltant la culture africaine, la fierté d’être Noir mais aussi la volonté d’atteindre une société a-raciale.

En suivant leurs pas, Suleman exhorte la communauté noire à s’auto-analyser par voie d’introspection. En raison de la répression que les Noirs subissent chaque jour, ils reproduisent, au sein même de leur communauté, le même schéma de violence. Suleman les appelle à dépasser leur sentiment d’infériorité et à s’affirmer. Comme le craignait Jean-Pierre Garcia, Suleman n’a pas pu compter sur les circuits de distribution habituels puisque les townships sont très peu équipés en salles de cinéma. Mais grâce à la vidéo, à Internet et à la projection du film dans plus de 80 écoles, le film a pu parvenir à une partie du public à qui il était destiné. Il poursuit son exploration en pleine période de prétendue euphorie post-apartheid avec Lettre d’amour zoulou, dont l’histoire a lieu deux ans après les premières élections qui ont donné la victoire à Nelson Mandela. Alors qu’elle était enceinte, une femme noire, journaliste, qui a été emprisonnée pendant l’apartheid pour avoir défendu une jeune militante assassinée, ne vit que dans le passé. Ne parvenant plus à écrire, elle tente avec difficulté de renouer une relation avec sa jeune fille, une adolescente sourde-muette. Rongée par la culpabilité mais incapable de ne pas s’impliquer dans la recherche du corps de la jeune militante à la demande de sa mère, elle s’enfonce dans le danger. Suleman s’attache au sort de ceux qui, dans la sphère privée, n’arrivent pas à oublier, n’arrivent pas à pardonner, qui veulent crier la vérité à tue-tête. Entre le discours officiel et la vie réelle des gens, quelle est la part de vérité ? La réconciliation est-elle possible et jusqu’où va la justice ? Enfin, à travers le parcours de l’artiste visuel Dumile Feni dans son documentaire, Zwelidumile, tourné en 2009, il évoque la séparation et l’exil qu’ont dû subir des famille noires sud-africaines en raison de l’apartheid ainsi que la censure des artistes.

La même année, Oliver Hermanus, dans une relecture du film de gangster, veut mettre en scène non pas les bourreaux mais les victimes des guerres de gangs, encore courantes en Afrique du Sud. Shirley Adams, Grand Prix du festival d’Amiens de 2009, raconte la misère d’une mère qui doit soigner son fils tétraplégique victime d’une balle perdue, et qui en est réduite au vol. Un drame poignant et un magnifique portrait de mère. Beauty, son second long métrage deux ans plus tard, dresse quant à lui un beau portrait masculin à travers le destin d’un Afrikaner moyen, marié et père de deux enfants, torturé par son homosexualité, son désir pour un jeune homme qu’il rencontre et l’homophobie de la mentalité afrikaner dans laquelle il a évolué.

Enfin, le festival présente en avant-première Layla, troisième long métrage de la réalisatrice sud-africaine, Pia Marais, qui revient dans son pays natal après deux films tournés en Allemagne dont À l’âge d’Ellen avec Jeanne Balibar. Thriller psychologique, il décrit un certain « état d’esprit sud-africain [3] » comme aime le rappeler la réalisatrice, ce sentiment d’insécurité et de paranoïa qui plane encore, conséquence directe du traumatisme de l’apartheid.

Par ailleurs, le Festival d’Amiens propose une série de cinq courts métrages, réalisés entre 2007 et 2012, qui mêlent fiction, documentaire et animation, illustrant également le dynamisme de cette cinématographie et d’une toute nouvelle génération. Le cinéma sud-africain semble prendre un nouvel envol. De belles promesses que le Festival d’Amiens ne manquera pas d’accompagner.

home
Cinéastes d’Afrique du Sud