Festival International du Film d'Amiens 2016
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En coproduction avec la Cinémathèque Française

Le Mystère Endfield

par Jean-Pierre Garcia

Cinéaste américain exilé au Royaume-Uni à la fin de 1951 , Cy Endfield inscrit sur la liste noire, a toujours affirmé son opposition de principe (sur un plan moral plus que politique) à la délation en même temps qu’il précisait avoir coupé les ponts avec les communistes depuis 1946. Ces deux positions ont contribué à son isolement. Ce qui pourrait expliquer en partie que certains cinéastes blacklistés l’aient souvent considéré comme un renégat. Aujourd’hui encore, certains s’interrogent sur la réalité ou non de sa collaboration avec les agences du FBI.

La crise de 1929 ruina le père de Cy Endfield, un petit marchand de vêtements de Scranton en Pennsylvanie. Il n’avait pas vingt ans et dut reporter son entrée à la prestigieuse université de Yale. Cet évènement marqua profondément sa jeunesse. Son intérêt pour le théâtre le rapprocha de plusieurs troupes pratiquant la méthode de Stanislavsky. Sa réaction contre l’injustice du système qui avait ruiné la vie de travail de son père le rapprocha des idées de gauche. Et ce d’autant plus qu’il était en contact épistolaire régulier avec Paul Jarrico, ami de longue date vivant désormais à Hollywood.
Ses diplômes en poche, Cy Endfield rejoignit New York où il s’inscrivit à une école de théâtre proche du Group Theatre (mouvement qui, après guerre, donnerait naissance à l’Actors Studio) ; il avait alors vingt-trois ans. Après un travail de mise en scène à Montréal et plusieurs tournées dans l’Amérique profonde, il arriva à Los Angeles en septembre 1940. Là-bas, il découvrit que tous ceux qu’il connaissait voulaient devenir réalisateurs. À la fin de 1941, il n’était pas encore parvenu à travailler dans le cinéma. Ce fut, paradoxalement, son habileté de prestidigitateur qui valut à Cy Endfield son premier contrat. Remarqué par Orson Welles et le producteur de la Splendeur des Amberson, il leur enseigna plusieurs tours de cartes et eut accès à la salle de montage du film ; il s’y montra un spectateur fort assidu. En contrepartie de ses services, le producteur lui fit obtenir un contrat à la MGM et l’opportunité de tourner.
En 1942, dans un pays en guerre qui luttait aussi sur le front économique intérieur, il obtint la réalisation d’ Inflation, un sujet destiné à appuyer la politique du Président Roosevelt. Jerry Bresler, responsable des courts-métrages à la MGM lui offrit un casting de premier ordre (Edward Arnold, Esther Williams). À la surprise du réalisateur, jeune et sans grande expérience. Plus tard, Jerry Bresler lui confiera : « Je t’ai choisi parce que j’ai toujours pensé que pour tourner ce sujet il me fallait une espèce de communiste ! » [1] Le film ayant été particulièrement apprécié par ses commanditaires comme par les journalistes à qui il avait été montré, le studio décida d’en tirer sept cents copies et de largement le diffuser dans les salles. Tout démarrait à merveille pour l’apprenti réalisateur. Mais, la chambre de commerce de New York, choquée par la mise en cause de la publicité (et des marques) dans Inflation, demanda au distributeur du film d’en bloquer la diffusion. C’est comme cela que Cy Endfield passa en quelques semaines du statut de jeune prodige à celui de mouton noir [2]. Le film allait rester au placard pendant plus de quarante ans [3].
Inflation est une fable des temps modernes : on y voit le diable s’allier avec Hitler pour inciter les citoyens américains à consommer encore et encore, à dépenser au maximum pour faire croître l’inflation et mener le pays à la ruine. Ainsi l’un des personnages est poussé à vendre ses « bons de guerre » (les fameux « war bonds » vendus par l’État pour financer la guerre contre le Japon et l’Allemagne) pour s’acheter une plus belle voiture. Le montage rapide comme le maniement habile des angles de caméra sur le personnage du diable insufflent à ce film de commande une énergie qui ne se dément pas avec les ans. Rien de subtil dans ce film de propagande (bien dans l’air de son temps) mais il révèle le talent d’un jeune réalisateur. Talent qui n’allait plus être mis sérieusement à contribution. Appelé sous les drapeaux (Cy Endfield avait vingt-sept ans), il fut réformé pour raison de santé au bout d’un an passé dans un camp d’entraînement du Missouri.
Endfield collabora alors à la réécriture de plusieurs scénarios et rédigea plusieurs sujets pour la radio dont The Argyle Album premier épisode d’une série interprétée par Robert Taylor. En 1946, il collabore avec la Monogram, un studio indépendant particulièrement fauché et pratiquant la production en série (huit jours pour le tournage d’un long métrage). Son travail sur le scénario de Joe Palooka Champ ayant plu, on lui attribua le scénario et la réalisation de Gentleman Joe Palooka, son premier long métrage. Malgré les limites du genre (transposition d’un comics à succés [4] ) et le budget quasi inexistant, le personnage mis en scène par le jeune Cy Endfield est fort attrayant. Élégant et respectueux des faibles (dans l’esprit du meilleur Capra), Joe Palooka en parfait justicier pourfend ceux qui s’opposent au New Deal et spéculent contre l’État américain. Le réalisateur s’en prend à la collusion entre la presse et les politiciens ; il poursuit la voie ouverte par Inflation et annonce The Argile Secrets (1948) et The Underworld Story (1950).

The Argyle Secrets

Entre une multitude de travaux alimentaires (écriture et même parfois mise en scène [5]), Cy Endfield va réaliser son troisième long métrage The Argyle Secrets qu’il qualifie de « my first auteur job [6] », un film tourné en six jours ! Ce qui peut expliquer les difficultés rencontrées dans la compréhension des détails de l’intrigue. S’y s’ajoutent les particularités d’un scénario adapté de sa propre pièce radiophonique. Le recours à de très nombreuses scènes de nuit tournées dans une quasi-pénombre complique la tâche mais donne une tonalité originale et « des moments saisissants de poésie virtuelle », comme le remarquait à juste titre Jonathan Rosenbaum [7]. Redécouvrir ce film dans le cadre de cette rétrospective constituera un moment cher au cœur des amateurs éclairés.
Cy Endfield attaque frontalement « la presse et sa collusion de fait avec la corruption. La charge est audacieuse pour le cinéma de la fin des années quarante ! » comme le fait remarquer avec pertinence Pierre Rissient. Tout s’articule autour de la recherche d’un carnet dans lequel ont été inscrites les opérations secrètement menées pendant la guerre entre industriels américains et financiers nazis. La quête du carnet ne vise pas à la dénonciation du scandale mais au chantage et au profit qu’il permettrait d’exercer. Le lien avec l’intrigue du Faucon maltais est évident. Mais ici le film noir devient plus réaliste - voire cynique – et le journaliste passe plus de temps à se battre qu’à pousser ses investigations.
C’est en 1950 que Cy Endfield, échappant aux tâches alimentaires, tourne coup sur coup deux productions indépendantes qui lui permettent de donner toute sa mesure, The Underworld Story (jamais distribué en France) et The Sound of Fury, sorti en France sous le titre Fureur sur la ville. The Underworld Story s’en prend (à nouveau) à la presse. Mike Reese, reporter dans la presse à scandale tient plutôt du malfrat monnayant son silence. Tout lui est bon pour soutirer de l’argent, aussi bien à un gangster qu’à un commerçant malhonnête. Il s’empare d’un crime crapuleux et pervers dont il devine vite l’auteur : un fils de famille richissime. Malgré cela, il accuse la domestique noire de ladite famille. Titres à scandale et haro sur la femme de couleur ! Mais comme la famille ne veut pas payer son silence, il prend le parti de la victime et entreprend une croisade anti-raciste pour sauver la jeune femme noire qu’il avait auparavant dénoncée, sans scrupules.
En mettant en scène ce reporter corrompu et manipulateur, Cy Endfield affirme ses convictions marxisantes en même temps qu’il pose les bases de sa vision du film noir. Il situe parfaitement la place (et la responsabilité) de l’individu dans le corps social, propos qu’il réaffirmera plus de vingt ans après aux trop rares critiques passionnés par son œuvre. Dans The Underworld Story comme dans The Argyle Secret, la quête de l’argent (parallèle à celle du pouvoir) est le moteur et la trame de son récit. Dans le cadre mais aussi hors champ. Dans The Underworld Story tout comme dans Fureur sur la ville, Cy Endfield ose (sans didactisme) évoquer la réalité des conflits - voire des haines sous-tendues - entre classes sociales. Tout cela dans le cadre d’un cinéma noir relativement classique mais auquel a été appliqué un regard corrosif. Ainsi les « fins heureuses » sont d’un tel cynisme que rares sont ceux qui peuvent y adhérer.
Fureur sur la ville est le seul des films de la période américaine d’Endfield qui ait obtenu un relatif retentissement en Europe. À partir d’un fait divers californien du milieu des années trente et qui inspira en partie le Furie (Fury) de Fritz Lang, il lui fut proposé de travailler le scénario de Jo Pagano, auteur du roman éponyme. Cy Endfield dégraissa le scénario du prêchi-prêcha voulu par l’auteur (il en reste quelques traces imposées par le producteur à la fin du film) et en fit un vrai film noir centré sur l’histoire d’un homme ordinaire sombrant dans le crime et amené à commettre un meurtre. Manipulées par la presse à scandale, les foules furieuses vont s’emparer de celui-ci et de son complice (Lloyd Bridges) pour les lyncher.
Le thème est classique dans le film noir mais, là encore, le moteur de l’histoire n’est pas un destin malheureux qui frapperait au hasard. Le cœur de l’action se situe dans le contexte de l’après-crise de 1929 (voire de l’après Seconde Guerre mondiale) : il est délibérément social. Pas moyen pour le malheureux « héros » d’échapper à son sort, pas moyen pour le public d’y trouver l’évasion ou le rêve (pervers) qu’il pouvait espérer !
Cy Endfield ayant obtenu un budget plus confortable (500 000 dollars), il pouvait enfin tourner véritablement et révéler son goût pour la direction des scènes de foule en mouvement. Dans l’entretien (déjà cité) avec Brian Neve, il confirmera que ses films favoris étaient Sound of Fury et Zoulou et qu’il prit un immense plaisir à la réalisation des scènes d’action impliquant un grand nombre de figurants. Il utilisa beaucoup la caméra à l’épaule, ce qui était peu courant dans la fiction au début des années cinquante.

L’exil en Angleterre
La progression de sa carrière fut stoppée nette par la commission des activités anti-américaines (HUAC). Son nom ayant été cité comme communiste, il devait s’attendre à être convoqué devant le « tribunal » du sénateur McCarthy. Fin 1951, Cy Endfield qui ne voulait ni coopérer, ni risquer la prison pour parjure, partit pour l’Angleterre. Définitivement. Comme Joseph Losey et tant d’autres, il ne trouva de travail qu’à la télévision (tournage d’épisodes de plusieurs séries télé) ou auprès de petites compagnies de production indépendantes. Son premier long métrage britannique Colonel March Investigates (1953) n’est que la compilation de trois épisodes de la série Colonel March of Scotland Yard (avec en vedette Boris Karloff). Entre 1953 et 1957, Cy Endfield connaît avec les affres de l’exil, un vrai retour en arrière et de bien mauvais flash-back professionnels. Aux budgets misérables correspondent des films infaisables malgré un travail de scénario original mais étranglé par les contraintes budgétaires : décors interchangeables, temps de tournage ridicules, les comédiens de second ordre et issus souvent de la série B américaine.
Pourtant à y regarder de près, on sent l’omniprésence du thème de l’exil et de l’inadaptation dans la société, de la mise en accusation d’innocents dévorés par l’engrenage de conspirations auxquelles ils n’entendent rien. Les titres se succèdent : The Limping Man (1953), The Master Plan (1955), The Secret (1955) et Child in the House (1956). Seul Impulse (1954) permet à Cy Endfield de tirer son épingle du jeu funeste auquel il est livré. Son héros est un Américain ordinaire dont la vie va être bouleversé par un choix hasardeux : aider une jeune et trop jolie chanteuse de cabaret. Accusé de meurtre, il parviendra à se dédouaner auprès de la police londonienne. Contrairement au réalisateur qui court toujours après son rêve hollywoodien. De cette période datent les pseudos ou noms d’emprunt de Cy Endfield : Hugh Raker, Charles de Latour...

Hell Drivers

Mais les mailles du filet du Sénateur McCarthy vont se desserrer un peu… Sous le nom de Cyril Raker Endfield, il va mettre en scène le film qui fera remarquer son talent en tant que cinéaste britannique, Train d’Enfer (Hell Drivers) en 1957. Porté par Stanley Baker [8], qui compose un personnage rongé par la culpabilité (il a provoqué l’infirmité de son frère et sort de prison) et suicidaire dans l’âme, ce film est un voyage au bout de l’enfer de camionneurs exploités par un patron sans scrupule... On retrouve là la patte du réalisateur de Fureur sur la ville. Mieux, il adapte le film noir américain [9] à un contexte britannique ou européen (on peut songer au Salaire de la Peur). Sans fioritures ni atermoiements. Là encore, ce sera le plus innocent qui sera la victime trahie par son meilleur ami. À signaler que le chef d’équipe et exécuteur des basses œuvres du patron est surnommé (par dérision ?) Red. Le personnage, vicieux et convaincant à l’envi, est interprété par Patrick McGohan.
La carrière britannique de Cy Endfield ne parviendra pas pour autant à véritablement décoller ni avec Sea Fury (malgré une fin brillante -1958) ni avec Jet Storm (1959). Suivront l’Île mystérieuse ( Mysterious Island -1961) qui vaut surtout par les créatures de Ray Harryhausen et Hide and Seek, une comédie dramatique sans relief avec en arrière-plan la guerre froide.

Sands of the Kalahari

C’est Zoulou (Zulu, 1964) qui est resté dans la mémoire de la plupart des cinéphiles. Ce projet longtemps porté par Stanley Baker (l’acteur fétiche de Cy Endfield y voyait une sorte de western africain) reprend le flambeau de Chaimite, un film portugais de Jorge Brum do Canto (1953), relatant la bataille ayant permis l’installation définitive des Portugais au Mozambique. Calqués sur le modèle hollywoodien, ces deux films produits par des pays voulant asseoir leur empire colonial interrogent finalement le bien fondé desdites présences. Zoulou met en cause et les valeurs « masculines » portées par les militaires (héroïsme, triomphalisme...) et les stéréotypes sur l’Afrique.
Cy Endfield parvient, de main de maître, à mettre en scène les aspects intimes de toute scène de combat comme les sursauts profonds que dessine une bataille jaillie des entrailles de la terre.
Malgré le très grand succès international rencontré par Zoulou, Cy Endfield ne parviendra pas à s’imposer durablement. Les Sables du Kalahari (Sands of the Kalahari -1965), le sixième et dernier film tourné avec Stanley Baker, semble ne s’être jamais remis des espoirs de casting prestigieux sur lequel le projet avait été bâti (le couple Taylor/Burton devaient s’y retrouver à l’écran [10]). Il en est de même avec une autre superproduction proposée à Cy Endfield, De Sade (1969). Le film ne fut jamais terminé par le réalisateur [11]. Pour cause de santé.

De Sade

Les difficultés rencontrées dans la préparation (en matière d’accessibilité des copies) de la rétrospective Cy Endfield traduit bien le parcours contrasté de ce réalisateur. L’homme s’est battu tout au long de sa vie pour tourner. Il n’a pas hésité à accomplir toutes les tâches ni à accepter les propositions de travail les moins gratifiantes. Ses débuts dans le cinéma se sont annoncés brillants. Mais dès son premier court métrage (Inflation) il a été frappé par la censure. Désigné comme « communiste », il a été poursuivi par un destin malheureux qui l’a poursuivi en permanence.
La carrière cinématographique de Cy Endfield est faite de jaillissements brillants suivis immédiatement de traversées du désert : premier film fort remarqué, Inflation et mise à l’écart dès 1942. Près de dix ans après, mise en scène brillante de Fureur Sur La Ville et exil à la clé. Lente renaissance britannique et une superbe proposition, Train d’enfer en 1957. Mais les problèmes de distribution rencontrés par la Rank au Royaume-Uni rendent vain ce bel effort. Même Zoulou et son éclatant succès international ne parviendront pas à l’asseoir durablement.
Restent des questions sans réponses définitives. Victime du maccarthysme, Cy Endfield a pourtant été mis à l’écart du petit cercle des cinéastes américains exilés en Europe. Losey, Berry ou Dassin ne l’ont jamais considéré comme l’un des leurs. Et pourtant à regarder de près son cinéma jusqu’à Train d’enfer, on sent une constante « sociale » et une « dénonciation » récurrente du système contre lequel il s’est élevé dans sa jeunesse. Et ce, au-delà de son point de vue sur l’autre système, le système soviétique. Habité (hanté pourrait-on dire) par un sentiment de culpabilité et d’injustice commise à son égard, fidèle à une morale essentielle (ne pas se transformer en délateur), Cy Endfield n’a jamais pu se résigner à l’exil et à l’échec.
Une question ultime surgit : que serait devenu ce réalisateur s’il avait pu rester aux États-Unis ? Hypothèse tout à fait subjective : Cy Endfield aurait pu avoir une filmographie aussi forte que Robert Aldrich (Fureur Sur La Ville a précédé de sept ans En Quatrième Vitesse), une filmographie teintée de nuances à la Don Siegel. On peut rêver.

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-  Cet hommage est proposé et présenté par Pierre Rissient, personnage incontournable de la scène cinématographique internationale. Attaché de presse, réalisateur, découvreur de talents, défricheur de cinématographies, il a de bien des manières façonné la cinéphilie contemporaine.

Filmographie sélective

Inflation (1942, cm)

The Argyle Secrets (1948)

The Sound of Fury (1950, Try and Get Me/Fureur sur la ville)

The Underworld Story (1950)

The Limping Man (1953)

Hell Drivers (Train d’enfer, 1957)

Sea Fury (1958)

Mysterious Island (L’Île mystérieuse, 1961)

Zulu (Zoulou, 1964)

Sands of the Kalahari (Les Sables du Kalahari, 1965)

De Sade (1969)

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