Festival International du Film d'Amiens 2016
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Rencontre avec Flora Gomes
19 nov – Cinéma Orson Welles (MCA) – 20h00

À l’issue de la projection de Les yeux bleus de Yonta.
Rencontre animée par Yves Jézéquel.

(Réalisateur, Guinée-Bissau)

Un cinéaste visionnaire

par Yves Jézéquel

La Guinée Bissau, l’un des pays les plus pauvres du monde, acquiert son indépendance en 1974, après plus de dix années de lutte armée contre les forces coloniales portugaises. Depuis, ce petit pays d’un million et demi d’habitants, connaît une vie politique très mouvementée. Ces conditions n’ont pas favorisé l’émergence d’une industrie cinématographique structurée. Pourtant, quelques cinéastes ont réussi à y tourner des films souvent remarqués dans les festivals étrangers ; parmi eux, Sana Na N’Hada et Flora Gomes. Ils créeront d’ailleurs ensemble une coopérative de production, Arcos Iris.

Après des études cinématographiques à l’Institut cubain des arts (ICAIC), sous la direction de Santiago Alvarez, Flora Gomes poursuit sa formation au Sénégal auprès de Paulin Vieyra, l’un des pionniers des cinémas d’Afrique. C’est après avoir vu des films de Sembene Ousmane qu’il décide de devenir réalisateur.

Peu de temps après l’indépendance, de retour dans son pays natal, la Guinée Bissau, il intègre le Ministère de l’information comme cameraman et journaliste. À la même époque, Chris Marker séjourne à Bissau pour former des apprentis cinéastes ; Flora Gomes fait partie du groupe : « J’ai eu la chance de suivre un stage avec Chris Marker, avec qui je suis devenu très ami. J’ai étudié le montage avec Chris et le cadre avec Anita Fernandez, avec qui j’ai fait un film, Le Balcon. Nous n’avions que deux caméras et un seul banc de montage, mais ce fut une expérience enrichissante à la suite de laquelle j’ai décidé de continuer à réaliser des films(1). » Tout en continuant à travailler pour les actualités télévisées, il co-réalise avec Sana Na N’Hada (réalisateur de Xime en 1994) deux courts métrages : un documentaire, Le Retour de Cabral (1976) et une fiction, Anos no Oça Luta (1978).

Un peu plus tard, Flora Gomes abandonne les reportages pour se consacrer à l’écriture du scénario et la recherche de financements pour Mortu Nega, qu’il réalise en 1988. Ce long métrage, le deuxième de la Guinée Bissau, après N’Turuddu d’Urbam U’Kset, sera remarqué à Venise (deux mentions) et primé au Fespaco et à Carthage. En l’absence de salles de cinéma dans le pays, le film doit attendre son passage à la télévision pour rencontrer son propre public. L’accueil est enthousiaste : « Le jour où Mortu Nega est passé à la télé, j’ai fait le tour de la capitale, les gens avaient sorti la télévision dehors et ils pleuraient ! Je me suis dit que s’il y avait des élections le lendemain, j’aurai remporté les élections !(2)2 » Tout en évoquant la dernière année de la guerre d’indépendance, le réalisateur raconte cette période du retour à la paix dans un pays dévasté. L’héroïsme à l’occidentale n’est pas de mise dans ce long métrage, Flora Gomes s’attarde plutôt sur les destins de quelques personnages qui vont de pair avec l’histoire du pays. « Les Guinéens ont beaucoup aimé Mortu Nega pour la façon dont l’histoire est contée. Il n’y a pas de véritable héroïne. Le véritable protagoniste de ce film, c’est le peuple(3). » Il s’attache aussi, avec finesse et simplicité, à dresser le portrait de femmes qui se sont impliquées à tous les niveaux durant cette période mouvementée. L’une d’entre elles, Diminga, est interprétée par une danseuse du Ballet National de Guinée Bissau, Bia Gomes. Nous la suivons dans la savane, elle marche avec obstination, durant des journées, presque clandestinement, en suivant les combattants pour rejoindre Sako, son mari, qui est sur le front. Durant, la seconde moitié du film, les premières années de l’indépendance, Diminga se montre forte et généreuse face à la fatalité qui s’abat sur le village : la sécheresse. Pour le réalisateur, le rôle de la femme a été essentiel dans la lutte de libération. Bia Gomes interprète avec force et passion le personnage principal du film ; une grande actrice est née. On la retrouvera ainsi dans Les Yeux bleus de Yonta, le deuxième long métrage du réalisateur. « Mortu Nega est un film singulier, car il parle, sur un ton différent, d’une société dont nous ignorons à peu près tout. La guerre n’est pas réellement montrée. On la devine à travers les préoccupations des gens, ou plutôt à leur façon de se préoccuper des autres, la solidarité, la disponibilité(4). »

Bissau, la capitale en pleine mutation, constitue le personnage principal des Yeux bleus de Yonta, (1992), sélectionné à Cannes (Un certain regard) et primé à Carthage ainsi qu’au Fespaco. Dans ce regard sur une communauté urbaine, Flora Gomes montre une Afrique qui peut rire et garder espoir afin de s’opposer à l’image, trop souvent montrée en Europe, d’une Afrique qui pleure et souffre. « La Guinée dans le bleu des yeux : il y a toujours quelque chose qui manque dans la Guinée Bissau post-socialiste ; mais jamais le temps pour une blague, un bavardage ou une balade. C’est ce que montre avec gaieté et acuité Flora Gomes dans les Yeux bleus de Yonta(5).  » À travers des personnages ordinaires qui vivent, comme partout ailleurs, l’amour, la peur, le désir, le rêve, les rires et les larmes, nous découvrons la vie dans une capitale africaine. Depuis l’indépendance, les mentalités ont évolué. Les générations qui ont connu la guerre d’indépendance croient encore au grand rêve du développement solidaire ; il n’aura pas lieu. Mais les discours ne signifient rien pour ceux qui n’ont jamais vu les Portugais. Les jeunes de ce pays aspirent à des actions concrètes comme celle de Vicente qui essaie d’agrandir son usine afin de créer plus d’emplois.

Pour pallier l’absence de comédiens dans son pays, Flora Gomes a pris le temps de rechercher ses interprètes dans des écoles, des lycées, parmi ses amis, auprès d’associations de femmes et dans des quartiers populaires. Ceux qui ont été repérés ont pu participer régulièrement à des séances de travail, leur permettant de se familiariser avec les techniques du cinéma et le métier d’acteur. L’année suivante (1993), Flora Gomes réalise un court métrage, A Mascara (Le Masque), se déroulant lors de la préparation du carnaval de Bissau. Comme pour Mortu Nega et Les Yeux bleus de Yonta, Dominique Gentil (habitué aux tournages de films africains) signe l’image de ce docufiction.

En 1996, sort le long métrage Po di Sangui (L’Arbre aux âmes), le premier film d’Afrique à aborder les questions de la protection de l’environnement. Le propos est audacieux dans un continent où une importante partie de la population cherche, avant tout, à assurer sa survie quotidienne. « Po di sangui est le terme créole pour désigner le "bois rouge". Littéralement, son nom signifie le "bois de sang". Essentiellement, je vois ceci comme une métaphore de la relation de vie et de mort qui unit l’homme à l’arbre, et à travers lui toute la nature... Ce film montre la tragédie de toute une communauté expulsée de sa forêt et jetée sur les routes de l’exil... Il peut apporter un message d’espoir(6). » Po di Sangui est sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes, il se fait remarquer sur la Croisette notamment par le délégué général, Gilles Jacob : « Po di Sangui est magnifique et émouvant. Son ton est presque biblique. Il faut voir le film de Flora Gomes pour en être persuadé(7).  »

Flora Gomes nous propose une réflexion sur le déracinement et la solidarité, tout en se questionnant sur l’Afrique et son propre environnement. « J’ai voulu poser un regard sur l’ensemble de notre planète. J’ai essayé de raconter une histoire tout en apportant un regard très critique, et à la fois plein d’espoir, un espoir qui a toujours caractérisé mon point de vue sur la société. Aujourd’hui on parle beaucoup de la contamination de la nature et des arbres qui disparaissent. Même, si dans le tiers-monde ce problème a pris des dimensions graves, il s’agit d’une préoccupation généralisée du monde entier(8). » Le réalisateur semble aussi vouloir nous dire que la recherche et la connaissance de ses origines, de ses traditions, est indispensable à une bonne appréhension du monde moderne. Ce véritable conte initiatique nous amène souvent au-delà du réel, dans un imaginaire qui dépasse les êtres eux-mêmes. Les couleurs et les mouvements de caméra, toujours dirigés avec intelligence, sont utilisés avec finesse ; pour le réalisateur c’est une façon de rendre hommage à la nature de son pays qu’il sent menacée. « Ce n’est pas un très beau film, mais incontestablement, un film très beau. Couleurs superbes, mouvements de caméra sophistiqués, rarement gratuits, qui créent autour d’un village nommé Amanha Lundju, une magie évidente(9).  »

1998, quatre ans après les premières élections multipartites, les militaires se soulèvent et font sombrer le pays dans la guerre civile. Après une année de combats, la Guinée Bissau est dévastée, son économie est exsangue. Flora Gomes voit s’éloigner les chances de filmer une comédie musicale dans sa ville natale. Finalement, en 2002, l’équipe de tournage de Nha Fala investit la ville de Mindelo située sur l’île de Santiago au Cap Vert. Un symbole, puisque c’est là que s’est développé l’un des styles musicaux les plus importants de l’Afrique lusophone, la Morna ; Cesaria Evora en est l’ambassadrice la plus connue.

« Le tournage s’est déroulé au Cap-Vert. Je suis de Guinée Bissau et ces deux pays ont le même passé colonial et la même langue. C’est comme si j’étais chez moi. Mais d’autre part, je suis un cinéaste qui ne veut pas s’enfermer dans son univers. Je trouve enrichissant de tourner ailleurs sur le continent que dans mon propre pays(10). »

Nha Fala qui signifie, « ma voix » (ou « ma voie »), « mon destin », « ma vie », cherche avant tout à montrer la vitalité du continent africain, qui souvent s’exprime par la musique. Cette comédie musicale, dont le rôle principal est interprété par la comédienne franco-sénégalaise Fatou N’Diaye, repose sur une étroite collaboration entre le cinéaste et le saxophoniste camerounais Manu Dibango ; ils partagent les mêmes idées sur l’avenir du continent africain. La composition des chansons du film a constitué un véritable défi pour le musicien qui ne parle pas créole ; sa musique s’intègre parfaitement à l’esprit du film. Même si le ton est léger, parfois surréaliste, nombreuses sont les références à des sujets sociaux tels les spéculations et gains faciles des nouveaux riches, la découverte de l’autre, la confrontation à la différence et le chômage, comme le montrent les paroles d’une des chansons du film : « Ici personne n’a sa place, le médecin doit faire le taxi, le professeur d’université cire les chaussures. » Avec beaucoup d’humour, Flora Gomes, fait remarquer que les générations les plus jeunes semblent avoir occulté de leur mémoire Amilcar Cabral, le père de l’indépendance de la Guinée Bissau. Deux vagabonds trimballent sur une brouette, à travers la ville, le buste du héros national ; ils ne savent qu’en faire. Même, si le dirigeant indépendantiste était un véritable géant qui a tout donné pour que son pays soit libéré du joug portugais, il a tendance à disparaître de la mémoire d’un peuple qui ne veut plus s’encombrer des fantômes du passé. Nha Fala se veut malgré tout résolument optimiste. On y sent l’espoir de voir arriver une génération que l’on espère plus consciente et ouverte que les précédentes ; à l’instar de Vita (l’héroïne du film) qui tente de se débarrasser des superstitions portées par sa mère.

Raconter, expliquer la guerre d’indépendance de la Guinée Bissau, constitue une thématique récurrente dans l’œuvre de Flora Gomes. En 2008, il co-réalise avec la journaliste portugaise Diana Adringa, Duas Faces da Guerra (Les Deux visages de la guerre). Ce long métrage documentaire à quatre mains tente d’expliquer, d’une façon différente des livres d’histoire des deux pays (la Guinée Bissau et le Portugal), ce que fut la lutte de libération nationale pour les uns et la guerre d’Afrique pour les autres. Un conflit qui, entre 1963 et 1974, opposa les forces du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap vert (PAIGC), dirigées par Amilcar Cabral, à l’armée portugaise. Profondément attaché à la mémoire du dirigeant du PAIGC, assassiné peu de temps avant l’indépendance, Flora Gomes cherche depuis longtemps à lui consacrer un film ; « Cabral ne représente pas seulement un homme, mais toute une génération, celle des Sékou Touré, N’Krumah, Senghor, Lumumba, toutes ces grandes figures africaines qui ont combattu pour une Afrique libre(11). » Son cinquième long métrage de fiction, La République des enfants, est en pré-production.

« Un projet prend des années à être réalisé. En Afrique, il n’y a pas de structures cinématographiques. Le cinéaste devient homme-orchestre : il écrit son scénario, produit son film, il est directeur de la photo, ingénieur du son, il fait tout et finit par être perdu parce qu’il n’a aucune complicité avec personne(12). »

Flora Gomes vit et travaille toujours en Guinée Bissau (il y est même resté durant la guerre civile de 1998), malgré les difficultés matérielles et l’instabilité politique de son pays, il est devenu l’un des réalisateurs majeurs de l’Afrique lusophone et l’une des signatures les plus originales du continent. Le cinéaste est constamment préoccupé par la forme dans ses films. En témoignent la structure comme les images envoûtantes de Po di Sangui, le tourbillon de lumières et de couleurs de Nha Fala. Flora Gomes cherche en permanence à faire connaître l’histoire récente de son pays, tout en expliquant que son continent n’est pas uniquement constitué de misère, guerres et conflits. Il est le premier cinéaste d’Afrique à avoir mis en valeur le rôle essentiel de la femme dans toute lutte de libération (Mortu Nega) et dans la (re)construction d’un pays (Les Yeux bleus de Yonta). Pour Flora Gomes, seules les femmes pourront réussir à surmonter les pesanteurs et les erreurs commises après les indépendances. Pour lui, l’avenir est entre les mains des jeunes générations : les enfants occupent toujours une place importante dans son œuvre, ils représentent l’avenir. La connaissance des traditions est aussi une de ses préoccupations, une façon de mieux appréhender la modernité, tout en se débarrassant de certaines coutumes ancestrales quand elles virent à la superstition et nuisent à l’évolution de la société. Dans ses films, Flora Gomes, n’a jamais un ton affirmatif, il préfère raconter et exprimer son espoir de voir un jour une Afrique sereine et heureuse. Il ne prétend pas apporter de réponse, mais nous invite à amorcer une réflexion. En particulier en ce qui concerne la coexistence entre tradition et développement, Flora Gomes soutient la création de rapports plus raisonnés entre l’homme et la nature. En signant Po Di Sangui, il réalise la première fiction du continent consacrée à la destruction de la planète et le lien entre l’homme et la terre, sa terre, celle des ancêtres, sa culture.

L’œuvre de Flora Gomes, montre si besoin est, à quel point ses récits sont africains au sens où les pères fondateurs (Sembene Ousmane, Souleymane Cissé…) l’ont développé tant dans leurs entretiens que dans leurs films. Point de héros, point d’individus moteurs de l’histoire, mais des personnages qui parlent en tant que membres d’une communauté (urbaine ou rurale). Rien d’étonnant à cela, Flora Gomes met en scène une Afrique qui réaffirme son identité propre, qui tente de se reconstruire et veut avant tout échapper aux traumatismes de la colonisation passée. La force de l’œuvre de Flora Gomes réside dans sa clairvoyance. A petites touches, avec la discrétion dont cet homme fait preuve en toutes choses, il évoque et dénonce le terrible héritage colonial mais il sait aller plus loin que le seul discours militant. Flora Gomes, est un visionnaire, un cinéaste qui sait ne pas occulter les drames actuels de l’Afrique et relevant de la responsabilité des Africains eux-mêmes.

Chaque film de Flora Gomes porte en lui les termes de l’œuvre à venir et exprime le véritable univers d’un cinéaste : on peut considérer à juste titre que ses thèmes de prédilection s’emboitent les uns aux autres, telle une longue chaîne qui unit les hommes d’aujourd’hui à ceux d’hier. « Je ne termine jamais mes films avec des certitudes ; on pourrait même dire que je ne termine pas mes films. C’est comme la séquence finale de Yonta. Il s’agit d’un rêve, comme lorsque l’on sort d’un mariage, d’une grande fête… On rêve beaucoup ! C’est pourquoi dans mes films il n’y aura jamais écrit le mot fin… on continue à vivre et à se battre(13). »

1) Le Film africain, n° 24, mai 1996
2) Ibid.
3) Ibid.
4) Thérèse-Marie Deffontaines, Le Monde, 8 mars 1990.
5) Philippe Garnier, Libération, 18 mai 1992.
6) Le Film africain, n° 25, février 1997.
7) Le Film africain, n° 24, mai 1996.
8) Ibid.- 9 Télérama, 13 mai 1996.
10) Flora Gomes, dossier de presse de Nha Fala.
11) Ibid.
12) Le Film africain, n° 25, février 1997.
13) Ibid.

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