Festival International du Film d'Amiens 2016
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Images retrouvées


Par Jean-Pierre Garcia

Les premières projections de films gabonais dans le cadre du Festival d’Amiens remontent à 1987 avec la diffusion des films de Henri-Joseph Koumba Bididi Le Singe fou et de Pol Mouketa Raphia. Nous avons depuis, régulièrement présenté les productions et coproductions gabonaises de long ou court-métrage, fiction ou documentaire, séries télé... Mais les premiers films gabonais, ceux réalisés au lendemain de l’indépendance demeuraient introuvables.

Nous sommes heureux aujourd’hui d’avoir pu remédier à cela et d’aller à la rencontre des principales étapes, périodes et générations du cinéma du Gabon. Et ce, grâce à l’engagement de l’Institut Gabonais de l’Image et du Son (IGIS) et de la Cinémathèque Afrique de l’Institut français. Certains noms reviennent souvent : Philippe Mory évidemment, Pierre-Marie Dong, Charles Mensah...Tous ont réalisé des longs et des courts métrages de fiction, des documentaires parfois, des films qui symbolisent la ténacité et l’audace de ses créateurs. Tout aurait dû leur sourire car l’ancien chef d’État gabonais aimait tellement le cinéma qu’il voyait un ou deux films par jour ; dans sa salle privée de la présidence de la République [1]. Mais dormir près de l’antre du Lion n’est pas toujours chose aisée. Et quand on a cessé de plaire... Philippe Mory en sait quelque chose ; lui dont la carrière connut bien des éclipses [2].

Cette rétrospective permettra de découvrir en une vingtaine de titres des films d’une énergie et d’un engagement peu communs. Les films des pionniers (Philippe Mory, Pierre- Marie Dong, Simon Augé, Charles Mensah...), les films de la deuxième génération (Henri-Joseph Koumba Bididi, Paul Mouketa...) et celle qui a une quarantaine d’années - ou moins - (Imunga Ivanga, Roland Duboze, Alice Atérianus-Owanga...).
-  L’une des constantes de cette production est le franc-parler, aujourd’hui comme hier, l’affirmation de l’identité panafricaine, l’attention portée à la liberté d’expression. Et souvent avec beaucoup d’humour. Les préoccupations sociales de ces auteurs ne font pas défaut, en particulier dans le domaine de la jeunesse. Ainsi ces Nouvelles écritures de soi qui interrogent les chants des jeunes de Libreville. Même quand les cinéastes « contestataires en leur jeunesse » se sont trouvés dans le rôle de porte-drapeau de la parole officielle (ainsi Pierre-Marie Dong), ils le firent avec un talent certain. Il sera possible de le constater dans un film au titre fort « soviétique » Demain un jour nouveau. Un film invisible depuis pas mal d’années. Autre particularité à signaler, le Gabon participe depuis une vingtaine d’années à des coproductions interafricaines (Le Grand Blanc de Lambaréné, Le Damier, Le Silence de la forêt...) ou européennes (Équateur de Serge Gainsbourg). Cette rétrospective montre aussi que le panafricanisme est souvent « un bouclier fort utile » pour exprimer ses opinions tant au plan social que des droits humains.

Cette rétrospective sera enfin, l’occasion de rendre justice à l’œuvre de Philippe Mory comme à celle de Charles Mensah.

Le cinéma gabonais

Par Imunga Ivanga
Auteur réalisateur - Directeur Général de l’IGIS

Parler du cinéma gabonais, aujourd’hui comme par le passé, apparaît encore comme quelque chose d’étrange. Il est un peu à l’image du pays, c’est-à-dire connu méconnu. L’on ne connaît pas les hommes, ni leurs cultures, ni leur Histoire et leurs histoires non plus. Et cela peut engendrer un certain nombre de préjugés. Pourtant, nous nous racontons, et essayons de trouver humblement notre place dans la production cinématographique mondiale avec plus ou moins de bonheur.

Flash-back sur les années Lumière...

Revisitons tout d’abord les écrans du passé. En ce temps-là, les films étaient projetés à partir d’un camion-cinéma qui sillonnait les quartiers populaires de Libreville. En fait, un cinéma mobile destiné au plus grand public. Un projecteur installé à l’arrière du véhicule, un drap blanc ondulant sous l’effet du vent, et la séance pouvait commencer. La magie du cinéma s’imposait ainsi brutalement dans la chaleur des grandes nuits équatoriales. Une atmosphère piquante et très colorée où les spectateurs accompagnaient les héros des films dans leurs péripéties en les interpellant ou en essayant de les prévenir des dangers qui les guettaient. Cela se passait aux alentours des années soixante, une période faste, celle des indépendances... et des premières productions africaines.

Le Gabon à ce moment-là est, avec le Sénégal, le Niger, la Côte d’Ivoire, un des rares pays francophones africains à prendre un départ cinématographique foudroyant. D’abord avec La Cage, une coproduction franco-gabonaise d’après un scénario de Philippe Mory réalisé en 1962 par Robert Darène, Mory qui commence très tôt une carrière d’acteur en tenant le rôle principal dans On n’enterre pas le dimanche de Michel Drach, prix Louis Delluc en 1959. Le 4 mars 1966, cinq ans après le premier vol spatial effectué par le Soviétique Youri Gagarine une équipe de réalisation Gabon- France de la R.T.G. (Radio Télévision Gabonaise), avec l’aide des membres de l’assistance technique de l’O.co.ra. (Office de coopération radiophonique dirigée à l’époque par Jean-Luc Magneron), présente Chouchou cosmonaute  : le premier cosmonaute gabonais qui s’embarque à bord de la fusée Ogooué... pour la lune.

Tous les spectateurs de l’époque et même les écoliers qui furent transportés à l’aéroport, transformé pour le film en centre spatial, crurent l’événement réel. Ce film qui est certainement l’un des premiers dans le genre de la science-fiction en Afrique ira la même année au grand concours international des films d’actualités de Cannes.

Entre 1969 et 1978 la création ne s’interrompt pas. La production cinématographique est alors tous azimuts, on a droit à des courts-métrages : Carrefour humain (1969), Lésigny (1970), Sur le sentier du requiem (1971) de Pierre-Marie Dong, ; Bonne nuit, Balthazar (1970) de Louis Mebalé, Les Rois mages (1972), La Grasse matinée (1973) de Charles Mensah ; Maroga une première (1974) de Georges Gauthier Révignet, Un Noël pas comme les autres (1978) d’Alain Dickson..., des longs-mé-trages : Les tam-tams se sont tus (1971) de Philippe Mory ; Identité (1972), Obali (1976) et Ayouma (1977) de Pierre-Marie Dong et Charles Mensah ; Demain un jour nouveau (1978) de Pierre-Marie Dong ; Ilombé (1978) de Charles Mensah et Christian Gavary ; Où vas-tu Koumba (1971) d’Alain Ferrari et Simon Augé un feuilleton à succès de treize épisodes de quinze minutes de qualité cinéma et autant de documentaires qui furent réalisés de façon ininterrompue, certes pendant une durée brève mais malgré tout très intense.

... La grande éclipse !

De 1978 à 1994 c’est la grande éclipse solaire. Un vrai fondu au noir avec une petite ouverture en 1983 avec Équateur de Serge Gainsbourg adapté du roman Le Coup de lune de Georges Simenon. Puis, en 1986 on croit à un sursaut avec les réalisations succes-sives de Raphia de Pol Mouketa et de Singe fou d’Henri-Joseph Koumba Bididi qui sont toutes les deux récompensées respectivement à Carthage et à Ouagadougou. De sursaut il n’en sera finalement rien. Il faut attendre 1995 pour voir poindre à nouveau la lumière des projecteurs. En effet à Ouagadougou, pour la première fois depuis 1986 le Gabon sera présent de façon directe avec deux œuvres destinées à la télévision L’Auberge du salut (1997-1998), une production qui associe plusieurs réalisateurs nationaux tels Charles Mensah, Henri-Joseph Koumba Bididi, Pol Mouketa, Alain Oyoué, François Onana, Marcel Sandja et Mista de Didier Ping installé en France.

La création des synergies

Charles Mensah, directeur général du CENACI de 1987 à 2009 impulse dès le début des années quatre-vingt-dix des coproductions afin de relancer la production gabonaise. L’expérience débute avec Le Grand Blanc de Lambaréné (1995) de Bassek Ba Kobhio, et Le Damier (1996) de Balufu Bakupa Kanyinda.

L’action de coproduire, qui est indispensable au développement de nos cinématographies, s’appuie sur une réflexion objective. Aucun pays d’Afrique noire en dehors de la République sud-africaine ne dispose à lui tout seul de suffisamment de moyens financiers et techniques ni de ressources humaines. Par ailleurs, une meilleure intégration au niveau sous-régional voire régional devrait dans notre domaine jouer un rôle de soutien. Une nécessité économique liée aux coûts très élevés des films dus au paiement des moyens et des prestations techniques, sur la base des tarifs en vigueur dans les pays européens avec lesquels nous travaillons.

Cette situation trouve des solutions aujourd’hui avec les pays comme le Maroc, la Tunisie ou l’Afrique du Sud, des possibilités qui pourraient permettre de baisser les coûts. Pour autant, la coproduction aura permis de faire Le Silence de la forêt (2003) de Didier Ouénangaré et Bassek ba Kobhio, Tartina City (2006) d’Issa Serge Coelo, L’Héritage perdu (2010) de Christian Lara et Batépa (2011) d’Orlando Fortunato.

À côté de ces cinéastes, deux auteurs gabonais se démarquent. Imunga Ivanga qui compte une douzaine de films parmi lesquels Dôlè (l’argent) (2000) et L’Ombre de Liberty (2006) et Henri-Joseph Koumba Bididi avec Les Couilles de l’éléphant (2000) et Le Collier du Makoko (2011).

Le documentaire n’est pas en reste avec Alain Didier Oyoué (Jean Michonnet une aventure humaine, 1998 ; La Forêt en sursis, 2002 ; Promesse d’un nouvel eldorado, 2002), Roland Duboze (Pierre de Mbigou, 1998), Antoine Abessolo Minko (Au commencement était le verbe, 2003 ; Itchinda ou la circoncision chez les Mahongwé, 2009). Certains de ces films auront eu un retentissement au plan international.

Dans le sillage de ces auteurs, s’activent de nouveaux talents qui réaliseront des courts métrages de fiction et documentaire ; parmi eux Nadine Otsobogo Boucher avec Songe au rêve (2006) et Il était une fois… Naneth (2008) ; Manouchka Kelly Labouba avec Michel Ndaot : entre ombres et lumières (2008) et Le Divorce (2009) ; Fernand Lepoko avec Maléfice (2008) et Vyckoss Ekondo, une expression culturelle nommée Tandima (2008) ; Pol Minko avec De fils en aiguilles… le parcours d’un artiste (2008) ; Roger Mavoungou Edima avec Lybek, le croqueur du vif (2008) ; Olivier Rénovat Dissouva avec La Clé (2011).

Retour vers le futur

La consolidation de ces acquis passe nécessairement par une meilleure adéquation avec notre environnement économique. La réduction des financements institutionnels, l’incapacité des télévisions africaines à s’impliquer en tant que partenaires nous impose à appréhender autrement l’économie de notre cinéma. Il reste que la quasi-inexistence d’un réseau de salles sur l’ensemble du territoire et la vente libre des films contrefaits peut-être un frein à tous ces efforts.

Dans cette optique nous mettons davantage l’accent sur l’utilisation des nouvelles technologies, notamment sur le numérique, à la fois dans nos modes de production et de diffusion afin d’augmenter notre capacité à produire notre propre culture, combler le déficit de nos modèles de référence pour les jeunes générations, sans faire l’impasse sur l’artistique.

Cela s’accompagne également d’une démocratisation de l’exercice du 7ème art et de la vidéo au Gabon. Faire un film aujourd’hui ne constitue plus un évènement et l’on peut dire que c’est un grand pas. Déjà au début des années quatre-vingt-dix des auteurs nés du clip vidéo, notamment André Ottong (La Cithare, Sy, La Chambre des filles) et Patrick Bouémé (Shanice) ont eu à réaliser des films et des séries télévisées. On peut considérer aujourd’hui, qu’il existe une sorte de cinéma underground, avec parfois quelques réussites populaires. Un phénomène qui va grandissant et qu’il faut prendre en compte, compte tenu de la ferveur populaire qu’il suscite. Des auteurs tels Van Mabadi (Amour ou sentiment, 2011) et Melchy Obiang (Kongossa, l’amour du diable, 2011) l’ont encore prouvé récemment. Mais si l’on peut leur accorder quelque mérite, il leur reste encore à apporter davantage de rigueur professionnelle à leurs propositions.

D’autres jeunes talents s’affirment avec des propositions de facture internationale tant dans le documentaire que la fiction, ils appartiennent à la cinquième génération. Il s’agit d’Alice Atérianus Owanga (Les Nouvelles écritures de soi, 2010), Murphy Ongagna (Home studio, 2010), Pauline Mvélé (Accroche-toi, 2008 ; Non coupables, 2011), Joël Moundounga (L’Épopée de la musique gabonaise, 2011), Nathalie Y. Pontalier (Le Maréchalat du roi dieu, 2011), Filip Vijoglavin (Une trompette au bord de mer, 2010) et Marc Tchicot et Frank Onouviet (The Rhytm of My Life Au rythme de ma vie, 2011) sélectionné au Short corner film du Festival de Cannes 2011.

Fenêtre sur cour

Ce que l’on peut retenir du cinéma gabonais selon le critique Steeve Renombo Ogula c’est : « qu’il affiche des thèmes aussi divers que le fantastique, l’amour impossible, la tyrannie de l’argent comme celle du pouvoir, l’injustice sociale et l’enfer des zones infra urbaines, la quête de liberté et les citadelles encore interdites, bref des questions d’ordre existentiel engageant le présent de l’homme dans une société passée au crible serré du questionnement cinématographique. (…) C’est davantage un cinéma investissant l’espace urbain, et s’éloignant du cadre rural, (à l’exception d’Identité, Ilombè, Le Collier du Makoko qui conjoignent les deux espaces ; d’Obali et Go zamb’olowi [Au bout du fleuve], qui se limitent au village) et relevant très peu du cinéma ethnographique ».

De nouvelles initiatives visant à renforcer le financement public et privé, ainsi que l’établissement d’un cadre réglementaire plus affirmé, ouvrent des perspectives plus grandes. L’on notera pour cette année la première édition du Festival international des courts d’école à l’initiative de Samantha Biffot, qui a connu un bel engouement auprès des jeunes, et a été sanctionné par des ateliers de formation ayant abouti à la réalisation par un collectif, du court-métrage Hôtel Mindoubé.

Mais ce sont les Escales documentaires de Libreville (EDL), créées il y a six ans à la suite des Talents du Gabon, un projet développé par le CENACI et Play Film qui a pour ambition de donner à voir la richesse de la scène culturelle gabonaise tout en offrant à de jeunes réalisateurs et monteurs gabonais de travailler avec des professionnels qui offrent un large panorama des mutations qui transforment le continent : mettre en valeur la nouvelle vague du cinéma africain, stimuler la création gabonaise et surtout faire de Libreville une place culturelle majeure. Ce festival offre ainsi une fenêtre sur la cour intérieure de nos territoires cinématographiques, en même temps qu’elle permet à nos œuvres de se donner en partage, de rencontrer d’autres univers pour atteindre une certaine reconnaissance internationale qui nous fait injustement défaut.

Ainsi, L’IGIS en plus de découvrir de nouveaux talents et d’être à l’initiative des projets visant à renforcer l’organisation du cinéma au Gabon, servira-t-elle de passerelle, afin de permettre une exposition plus grande des auteurs et de leurs films.

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