Festival International du Film d'Amiens 2016
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Leçon de Scénario de Guillermo Arriaga
17 nov – Petit Théâtre (MCA) – 14h30
Entrée libre

Rencontre animée par Jean-Pierre Garcia et Fabien Gaffez

L’Encre et le Sang

Fabien Gaffez

Peu de scénaristes peuvent se vanter d’avoir un style. Du moins, un style qui soit visible à l’écran, inspirant la mise en scène, lui imprimant son rythme, guidant le récit dans sa structure et ses moindres souffles. Guillermo Arriaga fait partie de cette famille-là – dans une industrie qui a trop souvent mis en avant le réalisateur au détriment du scénariste (lui subtilisant même, après un long travail de sape critique, le vénérable titre d’« auteur »). Hollywood a très vite pris l’habitude d’engager les meilleurs écrivains, soit pour bénéficier du prestige de leur nom (taillant à la serpe dans la chair de leur prose tarifée), soit pour insuffler un peu de nouveauté aux vieilles histoires que l’on raconte sans cesse. Steinbeck, Faulkner, Fitzgerald ou, plus près de nous, Paul Auster ont ainsi sué sang et eau dans l’ombre des studios – y trouvant parfois une manne financière non négligeable. Les Frères Coen en ont saisi l’inquiétante étrangeté dans le très beau Barton Fink (1991). Et Philippe Garnier leur a rendu justice dans Honni soit qui Malibu (Grasset, 1996).

L’histoire de Guillermo Arriaga est différente. Sa signature fut perceptible dès son premier scénario Amours chiennes, dont les qualités littéraires en ont fait un modèle de récit déstructuré – mêlant le bruit et la fureur faulknérienne à la précise scrutation du quotidien telle qu’on peut la trouver chez un Raymond Carver (Robert Altman, pionnier de ce type de narration « fragmentée  » restitue l’art du nouvelliste dans Short Cuts en 1993). Arriaga est d’abord un écrivain – et l’est resté malgré tout. Son parcours cinématographique est aussi brillant que fulgurant. Depuis 2000, il a écrit quatre films majeurs (la trilogie d’Iñarritu et Trois enterrements) et un cinquième qu’il a lui-même réalisé (Loin de la terre brûlée)(1). Mais la patte d’Arriaga est précisément de poursuivre son œuvre littéraire à travers le cinéma, tout comme Cocteau, de manière certes très différente, prétendait n’avoir qu’une seule activité, celle de la poésie (qu’elle s’exprime à travers le cinéma, le théâtre, le roman ou le dessin).

1) Arriaga avait déjà réalisé deux courts métrages, un documentaire (Campeones sin limite, 1997) et une fiction (Rogelio, 2000). Pour être tout à fait complet, notons que son roman Le Bison de la nuit a été adapté au cinéma en 2007 par Jorge Hernandez Aldana.

Un cinéma « littéraire »

Le cinéma d’Arriaga est donc foncièrement littéraire. Non pas qu’il s’agisse d’un cinéma pompeux à prétention intellectuelle (comme on en connaît sous nos hexagonales latitudes), mais ses scénarii gardent en eux la force du récit romanesque et provoquent, si l’on ose dire, le devenirstylo de la caméra. Tous les films qu’il a écrits se reconnaissent à la multiplication des intrigues et des personnages. Les histoires se ramifient progressivement, et les trajectoires finissent par se croiser. Il joue parfois, dans cette dilatation des points de vue, de l’effet Rashomon : tous ses films reviennent sur un même événement perçu par plusieurs personnages. Il s’agit le plus souvent d’un accident  : des accidents de voiture (Amours chiennes, 21 grammes), des balles plus ou moins perdues (Babel, Trois enterrements) ou une explosion (Loin de la terre brûlée). Les destins se nouent autour de cet accident qui, paradoxalement, donne un sens aux vies qu’il brise. Le récit lui-même s’en trouve accidenté – émiettant le monde et la perception que l’on peut en avoir.

Bien que littérature et cinéma aient toujours entretenu d’étroites relations, il est frappant de voir comment, dans les années 2000, leurs modes de récit respectifs se sont imbriqués, au gré de leurs mutuelles influences. Dans le cinéma d’Arriaga, on voit très vite que l’écriture cinématographique suit le rythme et le style de l’écriture littéraire. Non pas que les films déploient préciosités formelles ou dialogues surécrits, mais le découpage et le montage semblent effectivement suivre le fil d’une narration romanesque. Cette technique est flagrante dans l’usage des différentes temporalités. Dès qu’un personnage nous est présenté, on peut très vite, au plan suivant, être plongé dans ses souvenirs ou bien on peut sans crier gare passer d’un lieu à l’autre, comme on change de paragraphe. Dans les films d’Iñarritu écrits par Arriaga, on sent vibrer la ponctuation du texte – même si, bien entendu, la mise en scène ne s’y réduit jamais.

Un écrivain de polars

Guillermo Arriaga fut d’abord reconnu en tant qu’écrivain de polars. Ses trois premiers romans, à la fois caustiques et dérangeants, témoignent à leur manière des influences croisées de la culture mexicaine et du roman noir anglo-saxon (et plus particulièrement américain). Un doux parfum de mort, L’Escadron Guillotine et Le Bison de la nuit sont de noirs diamants finement taillés, dans lesquels il est aisé de retrouver les thèmes qu’explorera par la suite le scénariste. Un doux parfum de mort dresse le portrait d’un petit village du Mexique frappé par l’assassinat d’une jeune fille, dont le cadavre hante chacun des esprits et chacune des pages du livre (à la manière du Dahlia noir d’Ellroy, mais dans un style plus sec). Quant à l’Escadron Guillotine, peut-être son meilleur livre, il décrit avec un humour féroce la constitution, en pleine Révolution mexicaine, d’un escadron doté d’une guillotine, invention au service de la révolution (comme jadis en France) – que Pancho Villa en personne veut transformer en « symbole même de sa personne, de son armée, un symbole authentiquement révolutionnaire. » Ce roman nous intéresse plus particulièrement cette année, le Festival d’Amiens consacrant une riche rétrospective à la Révolution mexicaine.

Entre séquences grotesques et description du « torrent furieux de l’Histoire », l’Escadron Guillotine évoque la révolution comme une mascarade utile. Arriaga livre un portrait haut en couleurs de Pancho Villa – le «  Centaure du Nord » - tout en relativisant les fruits hérités de son action. Jouant et se jouant des faits réels, Arriaga, très documenté, s’amuse des quelques situations incongrues de la légende de Villa, comme ce contrat qu’il passa avec la compagnie de cinéma Mutual. Mais on sent chez lui un vrai amour pour cette figure truculente. Il met aussi en scène une rencontre entre Villa et Zapata, dont la description aide à comprendre les représentations que le cinéma a pu proposer des deux iconiques révolutionnaires : «  Villa et Zapata se donnèrent de nouveau l’accolade, comme de véritables camarades. Ils se battaient pour une même cause, mais leurs styles respectifs étaient diamétralement opposés. Zapata, taciturne et pensif, sérieux et laconique. Villa, fébrile et hâbleur, les yeux perçants et le regard rusé. Pourtant, loin de se heurter, ils semblaient les deux moitiés d’une seule entité, deux personnalités qui s’équilibraient pour présenter l’image de l’unité. »

À travers cette subtile compréhension de l’histoire de son pays et de l’idée même de révolution populaire, malgré la distance qu’il garde par rapport à son sujet, on devine chez Arriaga un engagement plus concret dans le monde réel – une vision politique qui se retrouve dans ses scénarii.

Une vision romanesque et politique

Tout auteur mexicain semble garder en lui la vibration séculaire de la révolte et un rapport complexe avec le voisin américain. Tout est toujours question de frontière. L’écriture d’Arriaga est profondément mexicaine en ce qu’elle est une écriture de la frontière – entre les langues, les pays, les hommes. Cette frontière est toujours intérieure – comme une cicatrice qui réveillerait le passé. Tous les films écrits par Arriaga coulent de cette source primitive. Amours chiennes évoque les frontières qui séparent les classes sociales (du clochard au bourgeois), mais aussi celles qui rapprochent l’homme de la bestialité. 21 grammes travaille la question de l’identité, de la perte de soi face à la maladie ou à la mort des autres (ceux que l’on perd, ceux que l’on tue) – l’amour devenant cette étrange scène où l’on ne sait plus se mouvoir ni parler. Cette idée est parfaitement symbolisée par la greffe de cœur que subit Sean Penn dans le film : ce cœur d’un autre en lui peut-il encore aimer de la même façon ? De même Babel revient de manière explicite sur cette question de la langue. Le « babélisme  » de la mise en scène tient la gageure de rapprocher les hommes non pas dans une unité fade, mais en célébrant leurs différences respectives. Le beau personnage de la jeune Japonaise sourde et muette est l’incarnation de la morale d’Arriaga : tenter coûte que coûte d’appartenir à un monde qui nous rejette (cette métaphore recouvrant toutes les situations – politiques, amoureuses, fantasmatiques – développées dans les scénarii et les livres d’Arriaga).

La vision politique du Mexicain s’exprime aussi de manière directe, quand il évoque les difficultés des bas quartiers de Mexico (Amours chiennes), les malentendus fatals provoqués par la paranoïa terroriste et le problème des travailleurs clandestins (Babel), la difficile réinsertion des prisonniers (21 grammes), l’émigration illégale vers le paradoxal El Dorado américain (Trois enterrements), le racisme plus ou moins ordinaire (Loin de la terre brûlée). Cette veine « sociale » était déjà déterminante dans ses romans, telle un chapitre d’Un doux parfum de mort qui décrit de manière abrupte le destin médiocre des clandestins, ou cette incise évoquant ces paysans « qui débarquaient de temps en temps à Loma Grande et que le gouvernement faisaient venir de régions lointaines – Jalisco, Guanajuato, Michoacán – pour labourer des terres confisquées aux narcotrafiquants et décrétées communales. » Autant de miniatures véristes qui peuplent l’œuvre de Guillermo Arriaga.

Arriaga & Iñarritu

Aux dernières nouvelles, Arriaga et Iñarritu auraient mis un terme à leur collaboration. Il n’empêche que leur association pour la trilogie Amours chiennes / 21 grammes / Babel a marqué tous les esprits. Les deux hommes s’étaient rencontrés à l’université ibéro-américaine où Arriaga a suivi une partie de sa formation et où il est également devenu professeur (il a également enseigné à l’Instituto Tecnológico y de Estudios Superiores de Monterrey). En 1996, les deux amis forment le projet de réaliser onze histoires courtes auscultant la vie quotidienne à Mexico, mettant en avant ses contradictions. Ces premiers essais, après plusieurs ébauches, donneront finalement lieu à leur premier long métrage Amours chiennes en 1999, qui reprend trois des histoires prévues dans le projet initial. Amours chiennes se fait vite remarquer sur la scène internationale, récoltant notamment le Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes. Il révèle également un très bon acteur : Gael García Bernal – que l’on retrouvera dans Babel(1). Quoique mexicain, le film reçoit un très bon accueil à Hollywood, ce qui ouvre certaines portes au tandem. Dès le film suivant, 21 grammes, ils trouvent un distributeur américain et démontrent l’étendue de leurs talents et l’harmonie fructueuse de leur association. Le projet attire les plus grandes stars, et les deux hommes jettent leur dévolu sur un casting de choix (Sean Penn, Naomi Watts, Benicio Del Toro, Charlotte Gainsbourg). C’est d’ailleurs l’une des marques des films signés Arriaga que ces grandes performances d’acteurs (qu’ils soient stars ou anonymes), servis par de fortes situations dramatiques : Brad Pitt, Cate Blanchett, Kôji Yakusho (Babel), Tommy Lee Jones (Trois enterrements), Charlize Theron et Kim Basinger (Loin de la terre brûlée).

La collaboration entre Arriaga et Iñarritu était assez subtile, chacun se renvoyant la balle à partir du matériau de base écrit par le scénariste. A l’époque de 21 grammes, Iñarritu décrivait leur rapport comme « intense » : Arriaga « commence à écrire, me soumet son premier jet, je lui pose des questions et lui fais des remarques. C’est un échange permanent qui consiste en longues conversations. 2 » Babel marquera à la fois l’apogée et la discorde entre les deux hommes. Mais ils livrent là un film ambitieux, qui entend embrasser le bruit et la fureur du monde et d’en résoudre l’énigme à travers un discours humaniste, quoique teinté de désespoir.

1) Parmi les rôles importants du jeune acteur mexicain, citons ceux qu’il tient dans La Mauvaise éducation (La mala educación, Pedro Almodovar, 2004), La Science des rêves (Michel Gondry, 2006) ou The Limits of Control (Jim Jarmusch, 2009).

Le parfum de la mort

Trois enterrements est peut-être le plus beau scénario – et pour certains, le plus beau film – de Guillermo Arriaga. Si le récit, dans sa première partie, est quelque peu déstructuré, la trajectoire du film, par la suite, est aussi épurée que les paysages désertiques qu’on y traverse. Réalisé et interprété par l’acteur Tommy Lee Jones, et récompensé par le prix du meilleur scénario au Festival de Cannes, Trois enterrements relate le voyage à la fois concret et philosophique d’un homme qui chemine avec le cadavre de son meilleur ami et son assassin, pour donner une sépulture au premier et « punir » le second. Or, ce thème est la quintessence de l’univers d’Arriaga. On sait que la mort, à la fois grotesque et terrible, est un grand thème de l’art mexicain. Arriaga hérite de cette culture, tout en la remettant au goût du jour. La mort est chez lui présente dans toute sa concrétude : mourir, c’est d’abord un corps qui se décompose. Le cadavre de Trois enterrements, que l’on doit embaumer avec les moyens du bord (du désherbant), dont l’odeur soulève le cœur, dont les traits se désagrègent, ce cadavre rappelle celui d’Un doux parfum de mort. Dans la lignée de Vertigo, le personnage principal y vit une histoire d’amour à rebours et par procuration avec le cadavre de la jeune fille assassinée qu’il a portée sur son lit de mort. Les pages du livre sont imprégnées du fameux parfum de la mort du titre, décuplée par «  la chaleur qui semblait enracinée au paysage ». Cette chaleur enracinée au paysage est ce qu’a tenté de rendre Tommy Lee Jones dans son film(3).

Chez Arriaga, la mort règne partout, elle est comme une atmosphère, un paysage où l’homme s’enracine. D’où l’importance des corps « estropiés » dans ses films, des personnages que l’on retrouve à l’hôpital et que l’on doit amputer (Amours chiennes, Babel). Le corps est à la fois le signe de la mort à l’œuvre, et le dernier refuge de la vie. C’est encore le propos de Loin de la terre brûlée, dans lequel chaque corps est littéralement marqué par des cicatrices. Tout personnage, pour Arriaga, se construit autour de ces profondes cicatrices qui strient la peau – ou qui creusent ce qui reste de l’âme. Dans ces deux films, on y porte les vêtements du mort : le meurtrier malheureux dans Trois enterrements, ou bien les enfants qui enfilent ceux de leur parents respectifs, morts accidentellement en plein adultère. Cela dit également beaucoup des liens du sang qui se distendent. L’horizon final des films d’Arriaga, c’est bien de relier ces liens détachés – de recomposer une famille avec ce qu’il reste des hommes.

2) Positif n° 516, février 2004. Plus loin, Iñarritu cite Faulkner disant que « chaque histoire trouve sa manière d’être racontée. »
3) Notons que Guillermo Arriaga y tient un petit rôle.

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