Festival International du Film d'Amiens 2016
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ALBERT LEWIN, l’intégrale

Nous nous évertuons à recomposer les marges de la culture officielle, afin de pervertir les effets de manche académiques et de rallumer les phares engloutis. Une rétrospective de films n’est pas un musée encombré d’œuvres mortes, mais plutôt l’acte de présence d’un passé qui bouge encore. Cette tension-là, entre les fétiches têtus d’un autre temps et les corps inquiets qui vont à leur rencontre, c’est le cinéma d’Albert Lewin.
Après notre grande rétrospective dédiée à Merian C. Cooper, c’est à un autre producteur/scénariste/réalisateur que nous rendons hommage cette année. Si nous voulions le cinéma plus grand avec le créateur de King Kong, l’intégrale du second ne comporte « que » six films. Puisque c’est à sa carrière de réalisateur que nous nous sommes intéressés, mettant de côté ses œuvres de producteur (notamment pour le compte de la MGM). Six films, dont deux qui ont sans doute oblitéré le petit homme qui se cache derrière : Le Portrait de Dorian Gray et Pandora, film vénéneux que l’on peut qualifier de culte sans pompes superfétatoires. Mais c’est tout un monde que nous propose l’œuvre de ce New-Yorkais outrageusement cultivé, égaré dans la Babylone hollywoodienne. Un monde à double fond, où la mémoire des hommes se confond avec celle des œuvres d’art, un monde où tous les temps se concassent et se conjuguent, pour soutenir l’immémorial d’une humanité désœuvrée.
Un festival comme celui d’Amiens, dans une époque où règnent les molles dictatures de l’immédiateté connectée, se doit de revenir à l’essentiel du cinéma : je veux parler de la distance existentielle et de l’ennui serein. Il y a, dans le cinéma d’Albert Lewin, une leçon à tirer pour nos gargouillis contemporains. Le monde de la culture a tendance à se recroqueviller sur un quant-à-soi vaniteux qui n’a plus la force de l’imagination ni de la subversion. Or, le décadentisme raffiné d’un Lewin, fût-ce au cœur de la machinerie hollywoodienne, pervertit sans arrêt les beautés vides qu’il expose. Ses vices cachés tourmentent les surfaces lisses de nos représentations stéréotypées. Pour reprendre un mot de Manny Farber, l’esprit de Lewin est tel un termite qui ronge de l’intérieur l’art grossier des éléphants blancs. L’art n’est pas une monnaie de singe ; il s’apparente plutôt à la singerie des monnayeurs. Nous sommes tous les Dorian Gray d’une société en crise : aux étranglements subventionnés, il faut répondre par la définitive beauté du geste.
Il y aurait beaucoup à dire sur Albert Lewin, que la critique institutionnelle ou l’université dans son ensemble n’ont pas toujours porté dans leur cœur. Ses films se proposeraient à l’interprétation clefs en main, comme si tout était déjà là, servi sur un plateau d’argent. Pleins comme des œufs, certes, mais comme des œufs de Magritte.
Il y aurait beaucoup à dire, et nous aurions aimé en faire un livre. Mais 2015 est une année de sacrifices et d’économies drastiques. Il a fallu renoncer à ce livre que nous avions en nous, et qui reste tué dans l’œuf. Il existe une consolation presque dandy : une œuvre inachevée, un livre invisible, voilà qui fait partie de la morale d’Albert Lewin. Restent les pages de ce catalogue et, surtout, les six films qui forment une intégrale inédite, présentée pour la toute première fois sous nos latitudes.

Fabien Gaffez

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