Festival International du Film d'Amiens 2016
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CHRISTOPHER SMITH
BAD MOON RISING
Par Fabien Gaffez

Christopher Smith est considéré par beaucoup comme le surdoué de sa génération. Ou, si l’on veut, comme le chef de file de ce que nous appelons la « Brit Horror » — à savoir cette nouvelle vague qui s’est abattue outre-Manche sur le cinéma de genre, et plus particulièrement sur le cinéma dit d’horreur. Il est vrai que, après deux courts métrages qui ne frayaient pas avec le genre, ce natif de Bristol s’est vite imposé comme un metteur en scène et un scénariste hors pair, changeant d’univers et de ton à chaque film. Ses quatre longs métrages sont tous très différents, tant dans leur sujet que dans leur style, même si l’on y devine un même goût pour l’exploration d’univers mystérieux (tous ses films procèdent de la découverte d’un territoire inconnu, selon un principe éprouvé de la littérature et du cinéma fantastique) et une vision du monde qui s’apparenterait à une apocalypse à l’œuvre dans chacun de nos gestes désabusés.

Quand Creep débarque sur nos écrans en 2004, avec la Franka Potente de Cours, Lola, cours pour seul point de repère, on ne s’attend pas à trouver un film signant la naissance d’un vrai cinéaste qui, dans une unité de lieu (le métro londonien, la nuit) et une économie de moyens, parvient à créer un climat aussi malsain que l’arrière cour d’un bar borgne de Transylvanie. Après une première partie construite comme un classique film de monstre (typique du Loup-garou de Londres dont il se revendique), le film se transforme en une espèce de portrait sordide d’un rejeton difforme, obsédé par la maternité qu’il n’a pas connue. Smith frappait un grand coup, dans un film aussi inquiétant que profond, abordant par la bande la question des sans abris. Il s’inscrit ainsi dans la vogue de la Brit Horror, tout en s’en démarquant par sa capacité à tirer ses films vers un réalisme à double fond,lorgnant sur la parabole. Son film suivant le fera connaître du grand public, le sortant un temps, du moins en France, du ghetto du genre. Severance, jeu de massacre maniant le gore caustique et l’humour grotesque, rencontre un bon succès dans nos salles, au moment où plusieurs films de la nouvelle vague britannique, tels Shaun of the Dead ou The Descent, trouvent grâce aux yeux des distributeurs. Ses blondes héroïnes à la Mario Bava passées par la case du Free Cinema, dont il se fait l’éminent spécialiste, lui permettent un humour assez malin, qui désamorce la monstruosité des situations. Smith sait mettre en valeur un espace (la maison, le bois), utilisant toutes les ressources de la mise en scène de la peur, sans jamais user d’effets abusifs (telle une bande-son agressive). Ce succès ne l’empêche pas de bifurquer vers une autre voie, déroutant sans doute les producteurs qui s’attendaient à un Severance 2. De fait, ses deux derniers longs métrages n’ont pas été distribués en France, non pas parce qu’ils seraient mauvais (bien au contraire), mais parce que le cinéma de genre est toujours réduit à la portion congrue sous nos latitudes.

Ainsi Triangle et Black Death, très différents l’un de l’autre, sont néanmoins des réussites majeures dans la filmographie de Christopher Smith. Il revisite la légende du Triangle des Bermudes dans le premier, réalisant un véritable tour de force scénaristique, tandis que dans le second il s’intéresse à un moyen âge situe entre le Verhoeven de la Chair et le sang (on retrouve d’ailleurs la Carice van Houten de Blackbook) et, si l’on veut, la placide virtuosité de l’Excalibur de John Boorman. La qualité principale du film réside dans son approche réaliste d’un phénomène perçu comme fantastique par ses protagonistes, à savoir la peste noire. Chaque film est pour lui comme un reboot du genre, un monde à reconfigurer, avec la candeur maligne d’un sale gosse. Au moment où Christopher Smith tourne son nouveau film, à peine sorti de la série télé Labyrinth produite notamment par Ridley Scott et feu Tony Scott, le Festival d’Amiens tenait à saluer sa jeune carrière — qui a déjà tenu bien des promesses. Le rôle d’un festival, c’est aussi de prendre des paris sur l’avenir. En l’occurrence, Smith a l’étoffe d’un grand cinéaste, qu’il choisisse ou non de passer le pas hollywoodien, qu’il choisisse ou non de quitter les terres fertiles du cinéma de genre. Ils sont assez rares les cinéastes qui parviennent à lier les deux exigences vitales du cinéma populaire : la première est de concevoir le film comme un divertissement immédiat, la seconde de le nourrir d’une profonde réflexion sur le monde dans lequel il est produit. Un peu à la manière d’un Joe Dante dont Smith doit se sentir proche. Il a par exemple le désir de réaliser un film de loups-garous, citant comme exemple le plus beau d’entre eux : Hurlements — dont les vingt premières minutes lui paraissent du grand art. On ne peut qu’abonder dans son sens et lui souhaiter une route aussi longue que surprenante. Et quelques pleines lunes aussi.

LE POINT DE VUE D’ALEX MASSON
Christopher Smith me rappelle certains cinéastes d’horreur australiens, tels le Colin Eggleston Long Weekend ou le Simon Wincer de Harlequin (1980). Quand je vois ces films, c’est le cinéaste qui finalement me semble être le moins anglais ! Ces films le sont par l’accent, la langue, par les moyens et l’économie, ou comme Creep, par le décor, mais culturellement, ses films me semblent en dehors de l’identité strictement anglaise. Triangle, par exemple, ça peut se passer n’importe où. Du coup, il apporte quelque chose d’intéressant au genre. Il tire ses films vers autre chose. Même si Creep est un hommage au film anglais Le Métro de la mort, même si Triangle ressemble beaucoup à un épisode de la Quatrième dimension. À travers son discours sur la société, Severance est peut-être celui qui s’ancre le plus dans la mouvance anglaise. Quand il fait Black Death, il renoue avec un certain cinéma gothique, avec ses thèmes... Aujourd’hui, je le verrai bien faire un Wicker Man (Robin Hardy, 1973) ou un Grand inquisiteur (Witchfinder General, Michael Reeves, 1968). Il renoue avec ces cinéastes-là, et avec des films assez personnels. Ses films sont très bien écrits, il y a un vrai climat, une vraie originalité dans ses scénarios... C’est un grand cinéaste !

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Invité d’honneur : Christopher Smith