Joe Dante 
Réalisateur – États-Unis

Par Fabien Gaffez
Il semble nécessaire, en 2011,
de revenir au cinéma de Joe
Dante. De revenir à un amour et
une idée de cinéma qui semblent
devenus ceux d’un autre monde,
englouti par la bêtise galopante
qui signerait les derniers temps
de la cinéphilie classique. La
volonté du Festival d’Amiens de
revenir à un tel cinéma habité
par le cinéma, de faire revenir
celui qui était déjà venu au
Festival en 1992, a plusieurs
sources de motivation. C’est
d’abord une manière de remettre
en perspective l’histoire du
cinéma, replaçant non seulement
Joe Dante dans le panthéon
hollywoodien (en fût-il
le périphérique trublion), mais
aussi le goût pour un cinéma
de genre souvent malaimé (au
profit d’une culture plus officielle
et autorisée – et souvent, il faut
bien le dire, pompeuse). C’est
ensuite une façon de réaffirmer
la vision patrimoniale du cinéma,
rappelant qu’il est nécessaire
qu’un Festival comme celui
d’Amiens, avec les moyens dont
il dispose, continue de rafraichir
la mémoire du cinéma, dans un
monde où le quant-à-soi narcissique
et la paresse du divertissement
obtus vouent l’histoire à
l’oubli. Enfin, en célébrant un tel
cinéaste de la « transmission »,
c’est aussi la meilleure des façons,
pour le Festival d’Amiens,
d’accomplir sa propre mue.
Les lourds clichés
On sait depuis Flaubert que les idées reçues font les beaux jours de la critique. Que l’on soit peintre, écrivain ou même cinéaste, les clichés, ça vous tombe vite dessus. Ça vous couvre comme un voile épais. Comme une lourde tunique de sangsues. Joe Dante n’y échappe pas, comme tout réalisateur populaire passé au crible de l’intelligentsia. Depuis le succès des Gremlins (1984), et à qui mieux mieux, on nous sert à peu près les mêmes couplets. Joe Dante serait un cinéaste « politique », qui phagocyterait le système de l’intérieur. Il serait le Gremlin d’Hollywood, piégeant ses films, transformant des divertissements hollywoodiens en de preux chevaux de Troie. C’est assez lassant, les clichés. Surtout quand ils finissent par devenir un fonds de commerce. Joe Dante, n’en déplaise aux pirates de salon, aux critiques romantiques, aux politologues endimanchés, fait partie du système. C’est un cinéaste hollywoodien, qui d’Hollywood a souvent parcouru les marges (ces marges sans lesquels le système n’existerait pas). Et c’est tant mieux.
Corman vs. Spielberg
L’un des lieux communs concernant le cinéma de Joe Dante, c’est qu’il serait comme la mauvaise conscience de Steven Spielberg, son ombre portée, son double sardonique et sarcastique. En somme, si l’on écoute les bonimenteurs publics, il y aurait un Spielberg-Gizmo dont Dante serait le Gremlin. C’est vrai qu’il prend le parti de ces trublions néo-punks, Dante, tout comme Tim Burton fut du côté du Joker (dans un même élan d’iconoclasme bouffon). La joliesse, la gentillesse, les bons sentiments, très peu pour lui. Derrière la peluche, le monstre. Derrière le devenir-mogwaï du cinéma hollywoodien (celui des blockbusters adolescents), la férocité du sale gosse. Soit. Mais ça ne serait servir ni le cinéma de l’un, ni celui de l’autre que d’ainsi en faire les deux visages de l’« entertainment » des années 80. Spielberg, à travers son génie technique, la naïveté classique de ses récits ou ses triomphes au box-office, est devenu un repoussoir bien facile. Mais, tout de même, c’est bien lui qui permet à Dante de passer non pas du côté obscur de la Force, mais du côté de productions plus confortables et, sans calcul possible, grand public. En un mot : Spielberg fait sortir Dante du bois (même si le succès mondial des Gremlins fut une surprise pour tout le monde). En vérité, il faut le dire, Dante est passé de Corman à Spielberg, ses producteurs les plus marquants, et il en est devenu l’heureuse synthèse, l’enfant illégitime, nourri de SF fifties, des délires de Chuck Jones et de Frank Tashlin, de la contre-culture façon « Mad ». Il n’a pas fui Corman en Spielberg, mais il a recueilli les fruits de l’un chez l’autre. Et puis, surtout, Joe Dante est Joe Dante. A nul autre pareil. Le reste appartient à l’histoire (à ceux qui la font, à ceux qui la racontent).
Trois périodes distinctes
Même si elle trouve sa logique
artistique, contre vents, marées,
mauvais goût et producteurs
benêts, la carrière de Joe Dante
dessine une trajectoire « industrielle
» assez fluctuante. On
peut, à la manière d’un historien
sérieux, périodiser cette carrière
en plusieurs séquences. Trois périodes,
au vrai. Bornées par des
films-frontières qui, pour une
raison ou pour une autre, font
basculer la carrière du réalisateur
dans une nouvelle dimension.
La période « Corman »(1968-1984)
Dante commence par pratiquer différents petits boulots, avant de devenir un monteur hors pair. Il en résulte une expérience unique, comme un collage beat, un détournement quasi situationniste d’images, de films, de publicités, d’émissions de télévision : c’est The Movie Orgy (1968), première réalisation officielle. Sous l’étendard de la New World Pictures, l’écurie de Roger Corman dont sortiront des réalisateurs de la trempe de James Cameron, Martin Scorsese, John Sayles [1], Ron Howard, Jonathan Demme, Curtis Hanson et bien d’autres. Cette période semble être celle d’une grande liberté de ton, à travers de très petits budgets et un savoir-faire indéniable. C’est le cinéma des années 70 qui vit là ses derniers instants pour venir bientôt mourir aux pieds des blockbusters nés de la nouvelle donne hollywoodienne, incarnée par Steven Spielberg ou George Lucas. Malgré ses sujets parfois racoleurs, ses temps de tournage limités, et son art de la débrouille, l’école Corman est celle où un jeune réalisateur peut vite s’aguerrir. Après l’essai pour le moins singulier de The Movie Orgy, Joe Dante signe quelques films pour Corman, qui font la démonstration éclatante de sa maîtrise des codes et des techniques du cinéma. Hollywood Boulevard (1976, co-réalisé avec Allan Arkush) est une revisitation décomplexée de plusieurs genres cinématographiques, mettant en scène plusieurs tournages de cinéma. Piranhas (Piranha, 1978), qu’on a trop souvent réduit à une parodie fauchée des Dents de la mer (Jaws, Steven Spielberg, 1975), est aussi l’expression d’un plaisir pur de cinéma (ce plaisir qui s’amenuise à mesure que les budgets augmentent). Dante participe, sans être crédité, à Rock’n’Roll High School (Allan Arkush, 1979), petit teen-movie devenu culte. C’est avec Hurlements, film qui n’est pas produit par Corman (bien que celui-ci y fasse une apparition) que Dante passe une vitesse supérieure, signant l’un de ses plus beaux films.
La période « Gizmo » (1984-1993)
La deuxième période, que l’on
pourrait nommer période Gizmo,
est ce moment où Dante va tomber
dans le giron de Spielberg (on
reprochera ce que l’on veut au réalisateur
de E.T., sauf celui d’avoir
du flair). Après avoir participé à la
version cinéma de la Quatrième
dimension (Twilight Zone : The Movie, 1983), c’est bien évidemment
le raz-de-marée Gremlins,
malgré les quelques concessions
de Dante, qui change le statut du réalisateur à Hollywood. Même si
le scénario de Chris Columbus ne
le satisfait pas totalement, l’esprit de Dante se fait jour dans ce film
devenu culte, qui expose, sans
avoir l’air d’y toucher, son idée du
cinéma. Réalisateur majeur des
années 80, Dante essuie pourtant
quelques échecs économiques
ou des déconvenues avec ses
producteurs. Il essaye, vaille que
vaille, de saboter les produits tout
faits, ou d’introduire une distance
critique dans des scénarii calibrés
et soumis au jeunisme de
l’époque. D’Explorers (1985, l’une
des sources du beau Super 8 de J.
J. Abrams) aux Banlieusards (The
Burbs, 1989, l’une des sources
de Desperate Housewives) en
passant par l’Aventure intérieure
(Innerspace, 1987), il s’essaye
à différents genres, tentant de
faire passer sa cinéphilie en contrebande.
Dante poursuit également
son activité à la télévision,
qu’il n’abandonnera jamais, pour
des raisons à la fois artistiques
et alimentaires. Durant cette période
Gizmo, qu’il souhaiterait
plus gremlin, il réalise notamment
deux épisodes de la série
Histoires fantastiques (Amazing 1986) produite par Spielberg [2].
Il succombera aux sirènes
des studios en acceptant enfin
de réaliser la suite des Gremlins
(Gremlins 2 : la nouvelle génération/
Gremlins 2 : The New Batch,
1990). Un film quasi-kamikaze,
dont la dernière demi-heure est
l’un des sommets de son art du
détournement burlesque.
La période de l’éternel retour (depuis 1993)
Un film ouvre cette période, son
film le plus personnel, le plus
bouleversant, peut-être son plus
beau : Panic sur Florida Beach.
Déclaration d’amour à une époque (celle de son enfance), à un pays (l’Amérique ordinaire des petites gens) et au cinéma (celui des fameuses « matinees »). L’insuccès relatif du film en fait une borne dans sa carrière, comme s’il avait réalisé non pas le film de sa vie, mais l’oraison funèbre, et pourtant si optimiste, d’un certain cinéma. Depuis lors, Joe Dante n’est plus forcément dans les petits papiers de producteurs et de studios sans imagination, qui rêvent de blockbusters. Dante revient sporadiquement au cinéma, avec des films de la trempe de Small Soldiers (1998, qu’on a eu de cesse, de nouveau, de réduire à une parodie d’Il faut sauver le soldat Ryan/Saving Private Ryan, Steven Spielberg, 1998) ou du moins réussi Les Looney Tunes passent à l’action (Looney Tunes : Back in Action, 2003). Son dernier film pour le cinéma, The Hole (2009), petit teen-movie d’horreur en 3D, n’est jamais sorti en France. Dante, dans ce dur métier qu’est celui de réalisateur à Hollywood, a dû abandonner bien des projets. C’est à la télévision qu’il semble avoir ces derniers temps donné le meilleur de lui-même, sans doute parce que sa liberté y était plus grande : The Second Civil War (1997, si bon qu’il est sorti en salles en France) ou ses deux épisodes pour la magistrale série Masters of Horror (et notamment le formidable Vote ou crève/ Homecoming, 2005) prouvent que notre ami Joe en a encore sous la semelle.
L’enfant atomique
L’enfance n’explique pas tout.
Mais elle est un livre d’images
dont la lecture distraite révèle le
monde des origines (celui que
l’on passe toute une vie à dénaturer,
contrarier, réaliser). Il faut
donc imaginer Joe Dante enfant.
Cela n’éclaire son cinéma que
de façon biaisée. Mais voilà un
bel exercice de fiction utile. Joe
Dante est un enfant qui vit dans
une peur permanente. Non pas
la peur traumatisante du papamaman,
du vieux roman familial,
mais dans l’angoisse d’un Américain
né dans les années 40.
Son enfance est atomique. Il la vit
dans l’idée que le monde peut se
volatiliser du jour au lendemain,
façon Guerre des mondes. La
guerre nucléaire gronde. Les
blocs débloquent et les cerveaux
s’enflamment. Le cinéma de série
B ou d’exploitation, SF en tête,
s’en nourrit. Un enfant, dans les
années 50, c’est une créature
partagée entre les irrationnelles
angoisses du réel et ses fantasmatiques
transpositions dans
les comics, à la télévision ou au
cinéma. Ce monde-là, peuplé de
monstres et d’extra-terrestres, affolé
par l’armée et guidé par une
morale patriotique, ce monde-là
c’est celui qui renaît sans cesse
dans les films de Joe Dante,
c’est celui qu’il raconte expressément
dans Panic sur Florida
Beach. Mais on le retrouve dans
la chambre et les yeux de ses adolescents
ouverts à l’avenir, des
chambres tapissées de dessins,
devenues les musées vivants
d’échappatoires imaginaires : la
chambre du loup-garou d’Eddie
Quist (Hurlements), la chambre
de Billy Peltzer (Gremlins), celle
de Ben Crandall (Explorers), la
chambre de Gene Loomis (Panic
sur Florida Beach) ou celle de
Alan Abernathy (Small Soldiers).
Alors oui, il assez facile de dire
que le cinéma de Dante est
d’abord un cinéma de chambre
(comme il en existe une musique).
C’est en tout cas dans les
yeux de tels ados à la riche vie
intérieure que naissent ses plus
beaux films. C’est sans doute
avec ces yeux-là qu’il faut continuer
de les regarder.
Eloge du détournement
Joe Dante n’est pas un maniériste.
Il ne pratique pas la citation à
des fins herméneutiques, comme
on dit dans les milieux autorisés.
Il ne commente pas les images
du monde, mais tient le monde
comme un ensemble d’images
primitives et primordiales. S’il y
a un aspect « politique » de son
cinéma, il n’est pas dans un militantisme
bas du front ou dans un
poujadisme rigolard. Le « politique
dantesque » est d’abord
et avant tout une manière qu’a
le réalisateur d’user des codes
du cinéma pour les retourner
non pas contre lui-même, mais
contre l’idée même que la
représentation du monde puisse
jamais se substituer au monde
(puisque le monde est sa propre
représentation). Tout cela semble
bien compliqué, mais coule
de source. Nul besoin de lire
Schopenhauer, Debord ou Baudrillard
pour comprendre que le
cinéma, au siècle dernier, a réinventé
le monde dans lequel nous
vivions. Bon an mal an.
L’idée-force du cinéma de Dante, qui est aussi devenu un cliché critique, c’est celle du détournement. Détourner, c’est à la fois distraire et dérouter. C’est investir un champ de la représentation pour lui faire dire plus – et autre chose. C’est pourquoi le cinéma et son histoire deviennent un territoire que l’on se réapproprie, que l’on dénature, que l’on habite. The Movie Orgy, par l’art virtuose du montage, du démontage et du remontage, détournait à sa manière bouffonne les images oubliées. Détourner, c’est aussi donner une nouvelle épaisseur à des œuvres ingrates, c’est transformer quelques images en autant de souvenirs personnels et donner de la mémoire aux mondes engloutis de l’art populaire. La poétique de Dante, c’est un démontage du monde et de ses représentations. Dès Hollywood Boulevard, qui commence par une séquence en trompe l’œil, tout est dit des simulacres et des apparences trompeuses des choses et des êtres que l’on croit voir à l’œil nu (et cela devient le grand sujet du cinéma de Dante : toute réalité n’est pas forcément à son image et recèle un secret, le loup à l’intérieur de l’homme, le gremlin à l’intérieur du mogwai, le mal à l’intérieur du voisinage, le guerrier à l’intérieur du jouet, le zombie à l’intérieur du soldat, l’autre à l’intérieur du même, etc.). Le cinéma, c’est de l’aventure intérieure ; et les images, une aventure antérieure.
Le cinéma de Dante convoque
tous les régimes d’images de
la culture populaire. C’est par
exemple le fameux rôle de la
télévision, qui cite et détourne le
récit du film. Dante multiplie les
écrans, les modes de représentation,
les mises en abyme, non
pas pour révéler le monde actuel,
mais pour témoigner de la distance
qu’il faut avoir vis-à-vis des
images – et de ce rapport sain
aux images naît l’homme. C’est
assez simple, en somme. Charles
Tesson a réfléchi parmi d’autres
à cet « imaginaire » dantesque,
concluant à une « fabrique de
l’homme par le cinéma [3] ».
Ce détournement des mauvaises images et des images mauvaises n’est pas une simple négation. Les films de Joe Dante, parce qu’ils procurent un plaisir simple et immédiat, ont un grand pouvoir d’affirmation. Comme une joie enfantine opposée aux esprits chagrins. C’est le fonds burlesque du cinéma de Dante, celui qui provient à la fois de Walt Disney, Chuck Jones, de Tex Avery ou de Frank Tashlin, l’un de ses maîtres évidents. Le cinéma, la vie, le monde, le cœur humain, c’est une seule et même chose : un désordre ordonné (pour citer le titre programmatique du film de Tashlin choisi par Dante, The Disorderly Orderly). Tout personnage de Dante est ainsi un principe de désordre à l’intérieur des idées reçues, des images toutes faites (détachées de ce dont elle sont l’image), du bon goût officiel.
L’iconoclasme amoureux
Ce principe de désordre et de
détournement se traduit par un
iconoclasme amoureux – grand
principe dantesque. Une manière
de casser les fausses idoles et de
faire de tels coups de marteau
un spectacle divertissant. C’est
bien évidemment l’effet-Gremlin,
le dépouillement du joli-joli par
la laideur dynamique, le déni
de peluche par la monstrueuse
métamorphose. Joe Dante, c’est
la rencontre de l’iconoclasme
de Corman et de l’iconodoulie
de Spielberg. Une fascination
pour les images qu’il empile et
s’emploie à contrarier. La majeure
partie du cinéma de Dante
tient dans cette tension entre
des images admirées et d’autres
spoliées. Il pratique un cinéma
à coups de marteau, piétinant
les idoles de la culture officielle.
Autant dire que son cinéma est
presque devenu infréquentable
(comme ces mauvais garçons
qui singent les profs, au fond de
la classe, près du radiateur) : soit
qu’on n’en saisisse plus du tout le
ricanement, soit qu’on l’y réduise,
sans y percevoir ce qui est à son
principe : l’amour d’un monde reconfiguré
par le cinéma.
Une séquence du cinéma de Dante résume l’affaire – bien qu’elle intervienne dans un de ses films les plus faibles. C’est celle du musée dans les Looney Tunes passent à l’action. Poursuivis par Elmer, Bugs Bunny et Daffy Duck se retrouvent dans une galerie où sont exposés quelques chefs d’œuvre de la peinture mondiale. Les toons affolés se retrouvent dans Persistance de la mémoire de Dali (et ses molles horloges) ou dans Le Cri de Munch. Ils prennent le ton, l’humeur et la forme du style de ces peintres, s’introduisant par effraction dans l’intimité de l’œuvre. Il n’y a pas de chefs-d’œuvre, mais des œuvres que l’on connaît et reconnaît intimement. L’iconoclasme amoureux ne détruit ni ne piétinent les œuvres d’art (ou les films, c’est selon), mais il réanime ce qui en eux restait ou était devenu inanimé. Redonner vie à l’art officiel, en s’en appropriant les codes, sans en dénaturer la prime beauté. Tel est l’un des théorèmes dantesques. Quand ils prennent la forme pointilliste d’un tableau de Seurat, les toons volent en éclat – car l’œuvre, au final, est la plus forte.
Joe Dante, sauf son respect,
c’est un toon qui, traversant
les films des autres, s’étonne
de leur vulnérable beauté, de
leur poésie grotesque, de leur
morale ingénue. Cette capacité
d’étonnement, cette volonté de
conjuguer le génome du cinéma
à sa pratique de réalisateur,
c’est sa cinéphilie glorieuse,
délicieusement déviante. Outre
les films qu’il cite plus ou moins
ouvertement, les genres qu’il revisite
et reconfigure, les scènes
qu’il détourne ou retourne, Dante
fait vivre et vieillir ce génome
sous nos yeux. D’abord à travers
son goût onomastique, donnant
à ses personnages le nom des
réalisateurs ou des acteurs qu’il
a aimés. Ensuite, par son art fétichiste
du casting. Le cinéma,
on le sait, c’est un picaresque
défilé de fétiches. Les acteurs
tiennent souvent ce rôle, si l’on
ose dire. Il existe des acteurs
« fétiches » (qui réapparaissent
régulièrement, telle une signature
en mouvement). Pour Joe
Dante, c’est Dick Miller, depuis
Hollywood Boulevard, ce type
du Bronx, né des productions
Corman, apparaît dans la quasi
totalité des films de Dante : c’est
lui que les Gremlins rendent,
disons, dépressif, mais il aura
été agent de cinéma, éboueur, libraire, barman, conducteur de
taxi, il aura été tous les hommes
ordinaires des histoires extraordinaires
de Joe Dante. Et puis,
il y a ces autres fétiches, ces
acteurs venus d’un autre horizon, ces « corps conducteurs »
de l’histoire du cinéma, pour
citer Alain Bergala. Parmi eux,
Kevin MacCarthy, le Dr. Miles J.
Bennell de l’Invasion des profanateurs
de sépulture (Invasion
of the Body Snatchers, 1956),
joyau de la série B signé Don
Siegel, un rôle qui longtemps lui collera à la peau, tant la
fiévreuse angoisse qu’il imprima
à son personnage en fait
l’une des plus marquantes créations
actorales du siècle dernier [4].
Kevin McCarthy, disparu en septembre 2010, apparaît dans
Piranhas, Hurlements, L’Aventure
intérieure, Panic sur Florida
Beach, The Second Civil War…
Pour Dante, faire du cinéma ne
consiste pas à « body snatcher »
les autres (se substituer à eux,
s’envelopper de leur peau), mais
bien à perpétuer leur longue mémoire
(raviver leur flamme plutôt
que d’en imaginer la taxidermie).
Un cinéphile déviant
C’est une chose devenue si rare.
La cinéphilie. Pure et dure. Cet
amour quasi inconditionnel du
cinéma. Et du bon cinéma. Pas
des produits manufacturés, qui
déterminent le jugement des
masses laborieuses ou des snobismes
petit-bourgeois. C’est à
cette cinéphilie-là que le Festival
d’Amiens rend hommage à travers
Joe Dante, pour témoigner de son
propre engagement et de sa mission
difficile. La cinéphilie, ce rapport
à des mondes disparus, c’est
quelque chose d’assez insolite.
On ne change pas le monde, avec
ça. Mais il faut en sauvegarder
la profonde nécessité sociale, la
clairvoyance culturelle, la reconfiguration
des possibles. Dans un
monde « mondialisé », où le ricanement
narcissique, l’amnésie
bêlante et la bêtise paresseuse ont
élu domicile. Or, il s’agit de sauver
Joe Dante des gémonies du non-goût
qui menace chaque pan de la
culture populaire.
A travers sa carte blanche, à travers aussi les titres de sa collection de films personnelle, le voyage à travers le cinéma que nous propose Joe Dante est sans retour. Ainsi, au moins trois mouvements se dessinent dans cette filmographie (et l’on pourrait longtemps jouer au jeu des correspondances avec ses propres films) : 1) le cinéma « mineur » et politique au sens large, qui révèle une Amérique secrète, quotidienne, angoissée (Donovan’s Brain, Felix E. Feist, 1953 ; The Intruder, Roger Corman, 1962 ; The Sadist, James Landis, 1963) ; 2) le cinéma de genre qui s’adresse au gremlin que tout cinéphile a au fond de lui (Les Survivants de l’infini/This Island Earth, Joseph M. Newman, 1955 ; L’homme qui rétrécit/The Incredible Shrinking Man, Jack Arnold, 1957, etc.) ; 3) le cinéma du délire burlesque et de la perpétuelle jouvence (Helzapoppin, Henry C. Potter, 1941 ; Jerry chez les cinoques/The Disorderly Orderly, Frank Tashlin, 1964 ; voire Petulia, Richard Lester, 1968). C’est pourquoi, pour que quelques Atlantide reviennent à la surface, le Festival d’Amiens a confié cette carte blanche à Joe Dante. Mais l’idée d’une cinéphilie qui doive simplement « résister » serait encore trop péjorative. Puisque l’amour, quel qu’il soit, ouvre le monde et les cœurs, il ouvre les yeux aussi, plutôt que de rabougrir l’esprit sous les coups de boutoir des mesquineries du calcul et de la vue basse.
Le cinéma de Joe Dante, qu’on se le dise une fois pour toutes, n’est pas un cinéma du ricanement. Mais un cinéma du rire – du rire que le Diable partagerait avec le clown. Un rire qui éclate, se répand comme une trainée de poudre, un rire qui désordonne un monde trop ordonné, si ordinaire. Le rire de Joe Dante : la pleine santé du cinéma. Cette chose qui vieillit.
Par Gilles Laprévotte
La caméra cadre en un mouvement
descendant la pancarte sur
le grillage indiquant « no trespassing
» (interdiction d’entrer),
une ouverture qui n’est d’ailleurs
pas sans rappeler celle de Citizen
Kane (Orson Welles, 1941). Un
jeune homme s’adresse alors à sa
compagne qui rechigne à escalader
l’obstacle lui disant que « cela lui
ferait du bien d’enfreindre quelque
peu la loi ». C’est l’ouverture
de Piranhas (Piranha, 1978), le
premier film de Joe Dante. Et il
s’empressera tout au long de sa
carrière d’enfreindre les lois en
jouant avec les limites des standards
de production, en s’amusant
des contraintes de toutes sortes,
jonglant avec les codes des genres
abordés, se moquant de la
bienséance, du goût dominant et
de l’idéologie du moment. Démarquage
gentiment irrévérencieux
des Dents de la mer (Jaws, 1975)
de Steven Spielberg, Piranhas annonce
un cinéma qui s’évertuera
à marcher de côté, à se « faire
petit » vis-à-vis des films gonflés
aux stéroïdes hollywoodiens, à se glisser dans la peau d’un genre,
d’un type de production afin, non
de le détourner, mais de le faire
grincer, voire quelque peu dérailler.
Petits, les monstres de Piranhas
le sont. Petits mais… costauds. Et
voraces, capables de générer une
panique aussi intense qu’un… requin,
de déstabiliser la coalition ou
le lobbying armée/économie. La station balnéaire des Dents de la
mer trouve ici son modeste équivalent
dans un plan d’eau. Mais si
les dégâts causés par les petits poissons carnivores n’ont aucune
commune mesure avec ceux découlant
de l’attaque des requins,
chez Dante on croque aussi les
enfants. Question d’échelle et
d’esprit. Dante sera toujours le
mauvais garnement dans l’ombre
du gentil Steven. La dualité mignon
Gizmo/méchants Gremlins
au cœur des deux opus filmés par
Dante en est le meilleur exemple
car résultant d’un conflit entre
la vision du producteur (Spielberg)
et celle du cinéaste, entre
une propension à la guimauve
chez l’un et au poil à gratter chez
l’autre. L’un est devenu l’un des
grands du panthéon hollywoodien
d’aujourd’hui, libre de ses choix et
de ses moyens, l’autre un « Maverick
», marginalisé par son indiscipline,
son goût de la satire, sa
propension à pousser à l’extrême
des logiques déjà quelque peu
folles. Dante a toujours été dans
un entre deux. Dès ses débuts,
il s’inscrit, par l’intermédiaire
de l’acteur Kevin McCarthy, héros du classique des années 50
L’invasion des profanateurs de
sépulture (Invasion of the Body
Snatchers, 1956) de Don Siegel,
dans la lignée de ce cinéma de
science fiction des années de
Guerre froide qu’il admire pour sa
capacité à mixer deux peurs, l’une
réelle mais fictionnelle, l’autre
fantasmatique mais découlant de
la propagande et de l’angoisse
atomique. Parallèlement, il a investi
ses fictions de thèmes contemporains
dramatiques : guerre
du Vietnam et manipulation
génétique dans Piranhas, miniaturisation
biologique et quête
de l’identité dans L’Aventure
intérieure (Innerspace, 1987),
toute-puissance des médias et
de l’image dans Hurlements (The
Howling, 1981), de l’économie
libérale dans Gremlins 2 (Gremlins
2 : The New Batch, 1990).
Il a poussé jusqu’à l’absurde le
délire sécessionniste toujours
à l’œuvre dans l’Amérique profonde,
mais aussi l’angoisse face
à l’immigration clandestine dans
The Second Civil War (1998),
puis à « croqué » le tourment
de l’Amérique confrontée à la
guerre d’Irak dans Vote ou crève
(Homecoming, 2005). La peur de
l’autre, ce moteur de la constitution
psychologique de l’Amérique,
est tournée en dérision dans Les
Banlieusards (The ‘burbs, 1989),
et la guerre, devenue un jeu, aussi
bien pour les enfants que pour les
adultes, est passée au vitriol dans
Small Soldiers (1998). Sans jamais tomber dans le film à thèse,
ni la grandiloquence de l’Auteur,
en artisan modeste mais investi
d’une foi réelle dans les puissances
du cinéma, et cela à l’image du
producteur de Panique sur Florida
Beach (Matinee, 1993), Dante fait
de présumés « grands sujets »
de supposés « petits films de
genre », des films de genre malicieux,
irrespectueux, moqueurs, provocants. C’est l’œuvre d’un
potache doué pour la satire et
la déstructuration de l’idéologie
dominante, exposée et désossée
dans ses diverses représentations,
et cela de façon subtile et parfois
radicale, comme dans Small Soldiers.
C’est le côté légèrement
situationniste du cinéaste. Dans
ce film, Dante raille avec férocité
les moeurs guerrières et certaines
de leurs représentations cinématographiques,
disons de Stallone
à Schwarzenegger [5]. Des jouets
représentants des commandos de
marines d’un côté et des monstres
investis du rôle de victimes
à exterminer de l’autre, ces Gorgonites
qui font irrésistiblement
penser aux « totémiques » Indiens,
(ne vont-ils pas au final rechercher
leur territoire perdu ?) vont, suite à
une erreur informatique, jouer à la
« guéguerre ». Ils vont reproduire
jusqu’aux clichés inhérents aux
films de guerre et cela jusqu’à
l’absurde, un absurde devenant
progressivement inquiétant. Petits
sont les soldats jouets, mais aussi
formatés que les grands, que les
hommes réels. Mais à l’instar de
Panic sur Florida Beach, la réalité
de l’angoisse, les fondements de
la peur, ne peuvent être perçu que
par les yeux d’un enfant. Un enfant
que fut peut être Joe Dante et
qu’il demeure sans doute.
Grand/Petit. De la petite ville de province de Gremlins (1984), cette Americana qui serait l’ultime ersatz du film séminal de Capra La vie est belle (It’s a Wonderful Life, 1946), au quartier de Wall Street, métonymie de la mégalopole par excellence et du libéralisme à tout crin qu’est le Manhattan de Gremlins 2, l’échelle change tant géographiquement, socialement, que politiquement.
Les vauriens que sont les Gremlins
mettent à sac, dans le premier
film, un cinéma alors que
dans le second ils détruisent de
fond en comble le bâtiment ultra
moderne d’un ponte de la finance.
Il n’est d’ailleurs pas sûr que la
destruction de l’empire financier
soit plus préjudiciable que celle
du cinéma. Au contraire, certain
temple valant mieux que d’autre.
On a le sentiment que chez Dante
la petitesse du vecteur de destruction
(Gremlins, Piranhas, Small
Soldiers) n’est que l’écho déformé
d’un mouvement entropique irréversible,
l’image en défaut d’une
violence ontologique. La taille importe
somme toute peu. Du gigantesque
loup garou de Hurlements
aux soldats miniatures de Small
Soldiers, des méchants grandeur
nature qui rétrécissent alors que
le héros, certes déchu, se voit
miniaturisé dans L’Aventure intérieure,
il est toujours question
d’une identité fluctuante, précaire.
Comme si l’image ne s’était pas
encore stabilisée. Ainsi l’ouverture
de Hurlements se déroule sur
un fond d’images brouillées, informes,
écho de celles futures de
la métamorphose de l’homme en
loup. Tout le film sera d’ailleurs
investi de cette mise en crise
de l’image, celle de Karen, la
présentatrice de télévision, porteparole
d’images formatées qui
sera confrontée à des images
« dégradantes » de la femme, à
celles « dévoreuse d’hommes »
qu’est Martha la femme-louve,
aux images mentales qu’elle ne
peut faire revenir à la surface.
Femme de média, mais aveugle à
la part obscure des choses, à la
sienne, elle n’aura comme ressource
ultime pour faire croire à
la réalité du loup garou qu’à se
transformer, après morsure, en
direct à la télévision, ressemblant
par ailleurs plus à la Bête de Cocteau
qu’à une louve assoiffée de
sang. Il semble que dans cette
Amérique seuls les morts, telle
Karen se sacrifiant pour le devenir
de l’humanité (mais laquelle ?)
ou ceux de la guerre d’Irak revenant
momentanément à la vie
pour voter contre George Bush Jr
dans Vote ou crève, soient capables
de faire advenir la vérité. Et
simultanément, Dante exalte la
toute-puissance du cinéma à faire
croire à la réalité d’un imaginaire.
Quelle peur est vécue comme la
plus réelle dans Panic sur Florida
Beach ? Celle que distille le producteur
de film d’horreur à grands
renforts de trucages de mauvais
goût, ou celle tout autant fantasmée,
que potentiellement réelle,
qu’impose la crise des fusées
à Cuba au début des années 60 ?
L’homme-fourmi du film dans
le film, découlant d’un film de
SF des années 50, ne serait que
la projection fantasmatique, et
quelque peu grotesque (mais la
peur l’est souvent), de l’idée angoissante
d’une possible mutation
due à la guerre nucléaire qui terrifie
l’Amérique d’alors.
Cette peur devant une possible
transformation du corps rejoint
chez Dante l’idée, l’obsession,
d’un possible devenir autre de
l’humain, d’une exposition du
corps humain réel à ses autres
images, à ses représentations
diverses, réelles ou imaginaires.
Il ne s’agit pas d’un devenir à la
Cronenberg, où l’humain se confronterait
à une autre dimension, mécanique, technologique ou
animale. Il s’agit plus de sortir
momentanément de sa peau
pour occuper le corps d’un autre,
de percevoir le monde à travers
les yeux d’un autre comme le
militaire de L’Aventure intérieure
qui, miniaturisé, se retrouve, lui
héros déchu, dans le corps d’un
banal névrosé. Ou de passer de
l’état humain à celui d’animal
comme dans la tradition du loup
garou que reprend Hurlements,
film qui serait une déclinaison
de L’Invasion des profanateurs
de sépulture, cette vision d’un
monde menacé de devenir inhumain.
Ou de glisser vers un personnage
de dessin animé comme
le « cow boy » de L’Aventure intérieure
dont les transformations
faciales semblent directement provenir d’un cartoon. D’ailleurs
les Gremlins ne sont-ils pas autant
des peluches que des toons,
sortis de leur univers pour côtoyer
les êtres humains et mettre en
péril leur environnement. Les
toons, Dante les mettra frontalement
en scène dans Les Looney
Tunes passent à l’action (Looney
Tunes : Back in Action, 2003), film
dans lequel acteurs et animation
se partagent la vedette en une
drolatique satire des studios. Il
y a d’ailleurs dans le cinéma de
Dante un aspect cartoon, ou une
filiation Blake Edwards, comme
si chez lui le monde des humains
était un terrain possible pour une
vaste entreprise de destruction,
de mise à sac de ce qui se pense
et se croit stable.
Cette stabilité est souvent associée
à une vision iconoclaste
de l’Amérique. Ce n’est plus la
représentation d’un pays se concevant
comme le fer de lance de
la civilisation, porté sur les ailes
de sa « destinée manifeste ». Le
mal peut ainsi se dissimuler au
cœur même de l’americana, dans
ce « sleepy hollow » qu’est la petite
ville de The Hole (2009). Dans
les soubassements de la maison
tout ce qu’il y a de familiale, d’un
trou sans fond, du terreau même
de l’imagerie la plus américaine
qui soit, l’horreur prend racine
et ne demande qu’à croître. En
effet, Joe Dante s’en prend à un
certain nombre d’images séminales
de la (bonne) conscience
américaine, met à bas sans grandiloquence
quelques idoles US. A
commencer par l’administration
militaire et la religion, ces deux
bras armées qui ont fortement
œuvré à la gestation du nouveau
monde. Dans Vote ou crève, la
charge est virulente, destructrice.
Elle se fond sur les arrières cuisines
nauséabondes d’une campagne
électorale. Au centre de la
fiction, un conseiller en communication
politique et une journaliste,
tous deux ouvertement réactionnaires,
fascisants. Pour eux tout
opposant n’est que « racaille » et
autres « déchets de la société ».
Le président sortant tente, selon
son conseiller, de « faire croire à
ces idiots d’électeurs qu’ils sont
intelligents ». Mais les morts
de cette guerre mensongère et
propagandiste que fut celle d’Irak
ressuscitent. Dans un premier
temps, ils sont perçus comme le
résultat d’un miracle, la preuve
selon un révérend que « notre
Dieu est le plus grand ». Mais les
morts clament leur rancœur et demandent
de pouvoir voter : « nous
sommes morts pour des mensonges.
Et nous voterons pour
celui qui arrêtera cette guerre ».
Alors de héros exemplaires, les
morts deviennent des « démons
sataniques » pour certains, des
« renégats ayant trahi leur pays »
pour d’autres. La satire tourne
au réquisitoire. Dante, comme
George Romero, inverse la figure
négative du zombi. Dans Vote ou
crève ce sont les vivants qui sont
morts et les morts redevenant
momentanément vivants qui sont
porteurs d’espoir. L’ordre stable
du monde, sa version politique
s’exprimant dans le credo conservateur
et réactionnaire, est
battu en brèche. Et, c’est au-delà,
la norme originelle et indéniable,
la dualité vie/mort que le film conteste
momentanément pour une
parabole saisissante. Chez Joe
Dante, l’enfer n’est pas loin, le
chaos peut menacer, mais l’espoir
perdure [6].