Festival International du Film d'Amiens 2016
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... JEAN-CLAUDE BRISSEAU

En 2014, le FIFAM met en place un nouveau dispositif, sous le terme à la fois précieux et éloquent d’« ouvroir ». L’ouvroir, c’est le lieu de l’ouvrier, de l’ouvrage, de l’œuvre. C’est l’atelier où l’on se réunit pour travailler ensemble. Ainsi, chaque année, un réalisateur renommé viendra présenter trois de ses films les plus marquants, et trois films qui l’ont marqué, afin d’échanger sur le cinéma passé et à venir. Il rencontrera le public et plus particulièrement des étudiants lors d’une masterclass où l’on se posera en sa compagnie la question de savoir comment et que filmer aujourd’hui.

C’est le grand Jean-Claude Brisseau qui parrainera ce nouveau dispositif, dont il incarne l’esprit de recherche, le talent insoumis, et la socratique pédagogie. Brisseau est l’un des plus talentueux ci-néastes français en activité, et c’est également à ce talent que nous voulons rendre hommage. Car Brisseau est un cinéaste trop rare, puisqu’en quarante ans de carrière, il n’a réalisé qu’une dizaine de longs métrages pour le cinéma. Non parce qu’il manquerait d’inspiration ou de projets, mais parce que l’on a le plus souvent affaire à des producteurs frileux ou à un système entropique, qui préfère alimenter les mêmes films balisés, à travers le parcours de combattant d’un financement manquant sinon de témérité, au moins d’originalité. Non parce qu’il manquerait d’inspiration ou de projets, mais parce que l’on a le plus souvent affaire à un système qui par manque de moyens, d’imagination ou de courage — préfère alimenter les mêmes films balisés, à la rentabilité (plus ou moins) assurée et au style labellisé « auteur ». Certes, Brisseau n’a pas la réputation d’un cinéaste « facile », on lui a même collé, dans une époque hygiéniste et conformiste, l’étiquette de cinéaste « sulfureux » (tentez d’approcher le grand sujet tabou de la sexualité et du sexe sans détour et vous serez assurés d’être le pestiféré de toutes les associations du bon goût et de la pensée dominante : chaque société a le soufre qu’elle mérite). Or, Brisseau est un artiste comme on en compte peu, un homme qui, sans avoir l’air d’y toucher, a fait avancer le cinéma français d’un grand pas, en lui apportant une dimension poétique et politique à laquelle il n’était pas, ou peu, habitué.

C’est aussi parce que nous croyons dans sa manière et sa méthode, dans les voies qu’il a ouvertes au sein d’un cinéma français souvent timide et embourgeoisé, que nous souhaitons mettre son travail en avant et, surtout, lui donner l’occasion, à travers cet atelier en six films qui vont composer ce premier ouvroir, de transmettre son savoir et son savoir-faire. Lui qui fut d’abord enseignant, a toujours mis au cœur de ses fictions des figures d’apprentissage et des récits d’initiation (fussent-ils un apprentissage et une initiation amoureux et érotiques, sur le modèle antique de la relation entre le maître et le disciple). Il est temps que ce cinéphile de haut vol, dont les murs de l’appartement sont un musée imaginaire dédié à l’histoire du cinéma, puisse non pas professer des vérités toutes faites, mais partager un peu de son expérience et nous donner son sentiment sur les films qui l’ont marqué — mais toujours du point de vue de la mise en scène (la seule chose qui fasse d’un film un bon film).

Brisseau est d’une autre génération. Il est né en 1944, et s’inscrit comme l’un des enfants plus ou moins légitimes de la Nouvelle Vague. Enseignant, cinéaste amateur, il est remarqué par Maurice Pialat et Eric Rohmer grâce à la Croisée des chemins, un film en Super-8. Car Brisseau semble avoir toujours eu le cinéma dans le sang, et n’avoir jamais attendu qu’on l’autorise à filmer ou d’atteindre une forme de légitimité que les « professionnels de la profession » lui donnerait. Depuis ses débuts d’amateur jusqu’à ses derniers films, tournés dans son propre appartement et avec un budget dérisoire, il a toujours eu cette force de filmer et cette capacité d’adaptation à tous les modes de production. Tous ses films ont cette aura d’un cinéaste qui, si l’on veut, met sa peau sur la table, sans jamais se filmer le nombril.À l’instar d’un Bertrand Blier, mais sous une toute autre forme, Brisseau est sans doute celui qui a su le mieux regarder la société française dans les yeux, tout en évitant le naturalisme pur et dur, instillant au contraire une bonne dose de fantastique qui emporte la fiction vers d’autres lieux et d’autres sphères.

La Vie comme ça, son premier long métrage « professionnel », fut tourné en 1978 pour la télévision. Ce film est, selon Olivier Père « déjà un chef-d’œuvre » et il est « le premier film à montrer la violence et la déshumanisation des grandes cités, avec un réalisme et une cruauté qui ne sont pas sans évoquer Buñuel. » Ses films suivants garderont cette manière de « fantastique social », et notamment De bruit et de fureur qui reste de ce point de vue l’un des plus grands films des années 1980. Il y donne à Bruno Crémer l’un de ses rôles les plus marquants. Crémer qu’il rencontre pour Un jeu brutal, et qui devient son acteur fétiche, un alter ego à la stature hollywoodienne (Brisseau le retrouvera pour son film le plus populaire et la naissance de la jeune Vanessa Paradis au cinéma : Noce blanche).

Ce que l’on nomme vite un « fantastique social », digne d’un John Ford (dont les ombres tombales s’incarnent ici en spectres), n’est pas celui d’une imbrication ou d’une confrontation du surnaturel au naturel, du réel au fantastique, mais bien le monde qu’ils forment sans frontière ni hiérarchie, une pure matière — qui appelle un matérialisme poétique. C’est à cet égard que Brisseau, n’ayons pas peur des mots, a inventé une espèce de poétique marxienne. S’il est probablement un lecteur de l’auteur du Manifeste du parti communiste, il ne se borne pas à ses dévoiements marxistes, mais s’intéresse d’abord au corps (et au corpus) marxien. Brisseau ne serait pas marxiste (au sens historique et idéologique du terme), mais ses films en ont retenu la dimension plastique. Ainsi, Brisseau tente de retrouver l’aura perdue du corps marxien (entendez le corps débité en fonctions utiles et en valeurs marchandes, le corps social réifié, le corps consumé par la « société de consu- mation », selon l’heureuse formule de Georges Bataille). Il tente de redonner un peu d’humanité à nos vies maudites. Sa manière de rechercher une forme d’assomption mystique (pensons à Céline) ou artistique (ses portraits de femmes ou de jeunes filles) de la chair, est un geste irrésistiblement politique, en même temps que profondément artistique (et s’inscrivant dans une longue tradition, qui a commencé bien avant le cinéma). L’un de ses titres peut être élevé au rang de concept générique, celui des Savates du Bon Dieu, qui reprend à certains égards la thèse marxienne de la religion opium du peuple (mais encore celle des arrière-mondes nietzschéens exposée dans Noce blanche), les travailleurs étant la main d’œuvre de l’économie de marché.

Ce geste n’est évidemment pas théorique, mais se dessine après coup. C’est ce qu’il y a de plus beau dans la dernière période de son œuvre, qui s’attaque à une forme de suspense érotique, tout en transgressant les systèmes de pouvoir et en bousculant l’ordre social tel qu’il est entretenu par des politiques qui en exploitent l’illusion. Avec Choses secrètes (le chef-d’œuvre du cycle), Les Anges exterminateurs et À l’aventure, Brisseau fait de l’érotisme une arme contre la médiocrité et de la beauté, une invitation aux voyages transgressifs. Non pas dans le sens étroit de sexe à gogo ou de touche-pipi pisse-froid, mais dans un sens philosophique qui engagerait la vie tout entière — et le monde qui en tombe ou s’en élève. D’où la partition de la scénographie brisseautienne entre un panthéisme sensuel et une réclusion romantique. D’un côté la nature profuse, de l’autre la cellule du cœur. Les deux forment ce que l’on a coutume d’appeler l’humanité. Ses derniers films, telles les splendides Savates du Bon Dieu, aiment le mélange des genres : à la fois polars violents, mélodrames flamboyants, brûlots politiques, thrillers érotiques, méditations sur l’art. Deux goûts presque anachroniques les traversent jusqu’à la fièvre : celui de la vie et celui de la beauté. L’une n’étant rien, ou pas grand-chose, sans l’autre.

Une masterclass d’un tel homme n’est donc pas quelque chose de commun. Sa cinéphilie est grande, et il a été bien difficile de choisir trois films qui nous donneraient trois voies possibles de son propre cinéma (sans chercher les correspondances artificielles). Si Brisseau est un grand hitchcokien devant l’Éternel, et qu’un film comme Psychose lui a tout appris de ce qu’était un découpage au cinéma, on ne trouvera pas de film de Hitchcock ici. Les films qui ont marqué sa vie d’homme et de cinéphile sont nombreux. On pourrait citer, à des titres divers, la Fièvre dans le sang d’Elia Kazan, La Jetée de Chris Marker, La guerre est finie d’Alain Resnais, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Brisseau nous a proposé trois autres films. Le premier : Sergent York, film à part dans l’œuvre d’Howard Hawks, que Brisseau aime avant tout pour Gary Cooper, qui fait partie de ses acteurs favoris. Il apprécie dans ce rôle ironique d’un idiot qui devient héros de guerre (un Forrest Gump avant l’âge) une performance très difficile, qui se joue sur des détails infimes. Le cinéaste affirme s’être beaucoup inspiré de Cooper dans ses propres films, notamment pour diriger Bruno Crémer. Second film : La Prisonnière du désert de John Ford, qui fait également partie de notre rétrospective consacrée à un autre Cooper, Merian C. (producteur du film). Un détail l’avait marqué : le plan sublime de John Wayne au bord des larmes, quand il découvre la maison de son frère incendiée. Mais on saisira peut-être quelque chose de l’art de paysagiste de Brisseau à travers celui de Ford. Troisième film : Tirez sur le pianiste de François Truffaut (dont Brisseau aime également la Nuit américaine ou la Femme d’à côte?). Un film qui, par son montage, son humeur et son rythme, semble avoir donné à Brisseau l’envie de faire du cinéma. Il se trouve que l’on célèbre cette année Jean-Claude Brisseau nous a proposé trois autres films. Le premier : Sergent York, film à part dans l’œuvre d’Howard Hawks, que Brisseau aime avant tout pour Gary Cooper, qui fait partie de ses acteurs favoris. Il apprécie dans ce rôle ironique d’un idiot qui devient héros de guerre (un Forrest Gump avant l’âge) une performance très difficile, qui se joue sur des détails infimes. Le cinéaste affirme s’être beaucoup inspiré de Cooper dans ses propres films, notamment pour diriger Bruno Crémer. Second film : La Prisonnière du désert de John Ford, qui fait également partie de notre rétrospective consacrée à un autre Cooper, Merian C. (producteur du film). Un détail l’avait marqué : le plan sublime de John Wayne au bord des larmes, quand il découvre la maison de son frère incendiée. Mais on saisira peut-être quelque chose de l’art de paysagiste de Brisseau à travers celui de Ford. Troisième film : Tirez sur le pianiste de François Truffaut (dont Brisseau aime également la Nuit américaine ou la Femme d’à côte?). Un film qui, par son montage, son humeur et son rythme, semble avoir donné à Brisseau l’envie de faire du cinéma. Il se trouve que l’on célèbre cette année l’auteur des Quatre cents coups (il s’agit des trente ans de sa disparition) et que le Festival diffusera également le beau documentaire François Truffaut, l’insoumis d’Alexandre Moix. Trois films, trois manières de voir et de concevoir le cinéma.

Outre la masterclass durant laquelle Jean-Claude Brisseau commentera de nombreux extraits de films l’ayant marqué dans l’histoire du cinéma (formant également comme une boîte à outils du metteur en scène), il nous fait le cadeau, en avant première, de son nouveau film : un moyen métrage tourné... en 3D ! Tout comme son dernier long métrage, la sublime Jeune fille de nulle part, Des jeunes femmes disparaissent est tourné avec peu de moyens, dans son propre appartement. Il s’agit d’un « auto-remake », si l’on ose cet inélégant barbarisme, ainsi qu’Hitchcock le pratiquait, d’un court métrage tourné en 8mm noir et blanc, en 1973. Professeur invité de l’école du Fresnoy, Brisseau a choisi d’explorer une nouvelle technique, celle du relief. Ce qu’il y a de fascinant, et de fort instructif pour tout apprenti cinéaste, c’est que ce moyen métrage tourné en cinq jours avec une petite caméra vidéo prouve qu’il est encore possible, avec du talent et de la volonté, de créer quelque chose à partir de trois fois rien. C’est une forme de discours de la méthode qui convient parfaitement à la philosophie de ce tout nouvel ouvroir.

Fabien Gaffez

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L’Ouvroir de... JEAN-CLAUDE BRISSEAU