Festival International du Film d'Amiens 2016
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En partenariat avec "Arménie mon Amie"

L’un des paradoxes du cinéma produit dans les studios Armenfilms est qu’il a été pendant longtemps relativement accessible. La présence d’une diaspora arménienne dans le monde entier justifiait pour l’Arménie de l’époque soviétique la mise à disposition de copies afin de maintenir un lien avec l’Arménie - à des fins de propagande aussi. Le régime en place connaissait l’importance de l’image et n’hésitait pas à les surveiller étroitement (dès l’élaboration des scénarios). La nature des sujets traités, comme les formes cinématographiques empruntées, ont beaucoup à voir avec cette situation.

C’est en mars 1924 que le studio arménien Haykino, connu aussi sous le nom d’Armenkino ouvrit ses portes à Erevan. Ce studio était, pour l’époque, relativement bien équipé et même doté d’un grand plateau de tournage avec un système d’éclairage adapté. Il sera équipé de matériel pour la prise de son dès l’installation du parlant, au point que le premier film parlant arménien Peppo de Amo Bek-Nazarov fut tourné dès 1935. La qualité affirmée des productions arméniennes au temps du muet va se trouver confortée par l’introduction de la langue natale. Le succès rencontré auprès du public local et de la diaspora arménienne validera les efforts des pionniers des studios baptisés en 1938 Studios d’Erevan. En 1957 leur nom changera à nouveau pour Armenfilms/Hayfilms jusqu’en 1965, année de la mort d’Amo Beck-Nazarov où ils prendront le nom de Studios Amo Bek-Nazarov. Au long de leur histoire, ces studios comporteront un département documentaire, autonome en 1959, puis seront réintégrés dans Armenfilms/Hayfilms en 1982. Il faudra attendre 1989 pour que cette unité documentaire redevienne indépendante sous le nom de Haïk. Actuellement, ces studios privatisés gèrent essentiellement le catalogue d’Armenfilms et ne produisent que peu de films (principalement dans le cadre de coproductions internationales). L’histoire du studio arménien est liée, comme dans le reste de l’Union soviétique, à l’évolution du régime comme à ses convulsions politiques. Les années vingt et trente permirent la naissance en Arménie d’une expression cinématographique nationale.

Mais la première crise traversée par le cinéma arménien commença dès 1930 avec la répression stalinienne, situation qui ne fit qu’empirer dans les années quarante avec l’entrée en guerre. Ce qui provoqua une diminution conséquente de la production. La censure régnait en maître et les scénarios étaient épluchés par les fonctionnaires frileux de Moscou. Seuls trouvèrent grâce aux yeux des censeurs les films historico-épiques célébrant l’héroïsme des combattants révolutionnaires durant la guerre civile (Zanguezour par exemple tout comme Alexandre Nevski de Sergeï Eisenstein en Russie, la même année) ou chantant les hauts faits de patriotes des siècles passées (en Arménie David Bek d’Amo Bek-Nazarov, film tourné dans le même contexte du pays en lutte pour récupérer ses territoires perdus que le célèbre Ivan le terrible de Sergueï Eisenstein, en 1944).

Il faudra attendre le milieu des années cinquante pour voir la production arménienne repartir avec force et dans des registres forts différents. Est significatif de cette période le film montré lors de cette rétrospective à Amiens, la Chanson du premier amour de Laerte Vagharchian et Iouri Yerzinkian (1958). De jeunes réalisateurs formés au court métrage et dans les écoles moscovites, pour certains venus du théâtre (Henrik Malian en particulier) vont prendre de plus en plus d’importance. Deux figures se détachent, Frounzé Dovlatian et Henrik Malian, et un météore qui n’a pas fini de hanter l’histoire du cinéma mondial, Sergueï Paradjanov. Ainsi sont proposés Bonjour, c’est moi ! de Frounzé Dovlatian (1965) et le Triangle (1967), Nous sommes nos montagnes (1969), Nahapet (1977) de Henrik Malian et bien sûr Sayat Nova (« Couleur de grenade », 1969) de Sergueï Paradjanov.

La reconnaissance internationale ne se fait pas attendre. Malian et Dovlatian tout comme Paradjanov deviennent des figures attendues dans nombre de manifestations internationales. La production reprend son souffle : six à sept films de long métrage fiction arméniens sont tournés chaque année dans les studios Armenfilms/Hayfilms tandis que plusieurs dizaines de téléfilms et documentaires sont produits dans les studios d’Erevan et dans ceux de Haïk.

En 1976 est entrepris l’agrandissement des studios Armenfilms/Hayfilms. Ils sont dotés de deux plateaux de tournage fort bien équipés, d’entrepôts et d’ateliers pour les décors. Y est adjointe une unité spécialisée dans le film d’animation.

Malgré tout, le poids de la censure se fait de plus en plus sentir pendant l’ère brejnévienne. Les allers-retours avec Moscou sont constants. Paradjanov sera emprisonné dans les conditions que l’on sait (cf. le film Paradjanov, dernier collage).

Mais les cinéastes arméniens ne se laissent plus écraser : le regard porté sur leur propre pays n’est plus celui de contemporains voulant réécrire l’histoire. Au contraire. Ils prétendent se servir de leur histoire (de leur langue comme de leur identité séculaire) pour dessiner leur propre chemin, de citoyens et d’artistes.

Les productions des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix traduisent, tout autant que celles révélées dans les années soixante et soixante-dix, un retour (à peine voilé) au sacré et à l’identité nationale. Non pas en termes de nationalisme au sens étroit, mais dans la mise en scène d’une relation à la terre (on a parlé de minéralité du cinéma arménien) et dans l’omniprésence de la verticalité dans les cadres et la profondeur de champ (verticalité traduisant la relation permanente à l’univers des montagnes). Ainsi dans le Verger solitaire de Frounzé Dovlatian (1986). À signaler aussi le retour sur les pages sombres de l’histoire du pays (Le Tango de notre enfance, 1984, sur la période stalinienne) ou sur le génocide (Nostalgie de Frounzé Dovlatian, 1990).

Il est évident que l’Arménie (tout comme la Géorgie) a su tirer parti de l’ombrelle soviétique (du protectorat néo-colonial pourrait-on dire) pour construire son cinéma national. Malgré les aléas de l’histoire et les périodes de grande glaciation. Sa force, au-delà même de ses liens avec l’univers caucasien, est d’avoir su préserver son identité sous la forme d’un symbolisme traduisant ses racines et ses valeurs. Il faudrait aussi parler de l’importance accordée à la musique dans le cinéma des studios arméniens pour mieux entendre la relation et la référence permanente aux forces telluriques qui se dégagent de son cinéma (à ses meilleurs moments en tout cas). De même, le travail des documentaristes est loin d’être négligeable. Et ce au-delà de l’œuvre considérable d’Artavazd Pelechian.

Jean-Pierre Garcia

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LES STUDIOS ARMENFILMS (EREVAN)