Festival International du Film d'Amiens 2016
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SANG NEUF
Par Fabien Gaffez

Il existe un mépris chez l’honnête homme. Le mépris de celui qui s’inscrit dans la bien-pensance, dans ce qui ne déroge pas à la règle, dans ce qu’il est de bon ton d’aimer. Il existe une culture mondaine contre laquelle tout festival de cinéma doit lutter, afin d’éviter deux écueils : le populisme de masse et la sclérose du goût. Si, en d’autres lieux, Philippe Sollers a pu parler d’une guerre du goût, il ne s’agit pas, en l’occurrence, d’un combat élitiste. Mais plutôt de recentrer le cinéma populaire face à son double maléfique : le cinéma de masse. Le cinéma populaire, c’est un ensemble de pôles de résistance à la déculturation bornée. Un festival populaire, ce n’est pas un festival qui s’acharnerait à gaver telle une oie le plus large public d’une culture dominante et d’une pensée unique. C’est au contraire un festival qui s’adresse à tous les publics, ménageant des abris à chacun, cultivant la différence des goûts et la diversité des couleurs, jetant des ponts entre les âges et les genres. Or, le cinéma de genre demeure le meilleur indice de la santé d’une cinématographie — comme de la société dont il est la mauvaise conscience. L’un des rôles primordiaux d’un festival, c’est d’être à l’affût de toutes les tendances, de tous les mouvements de fond qui traversent l’histoire du cinéma — fût-elle en train de s’écrire. C’est ce que le Festival d’Amiens tâche de faire à travers cette rétrospective qui à la fois défriche les nouveaux territoires du cinéma de genre contemporain et nous tend le miroir des vérités que nous ne voulons pas voir.

Le cinéma d’horreur est l’un des genres fondateurs du cinéma populaire — celui qui nourrissait autrefois les cinémas de quartier, celui qui, aujourd’hui, se trouve parfois condamné au « direct-to- dvd » ou voué aux limbes du consumérisme, via le téléchargement plus ou moins légal. Quoiqu’il en soit, cette cinéphilie alternative (car il s’agit bien d’une cinéphilie), s’est moins constituée comme une contre-culture que comme un mouvement de transgression par rapport à une culture plus officielle, à une certaine doxa de l’histoire de cinéma qui a tendance à se muséifier ou à faire preuve, devant une inculture galopante, d’une amnésie ingrate.

Le cinéma britannique, dans les marges du cinéma hollywoodien, à la manière de ses cousins italien ou espagnol, s’est toujours distingué par son goût prononcé pour les « mauvais genres » (mais le théâtre élisabéthain ou le roman gothique participent aussi de telles débauches esthétiques). En Angleterre, la Hammer (studio mythique auquel le Festival d’Amiens avait consacré une rétrospective en 2006) a pour longtemps imprimé les esprits, renouvelant de fond en comble tous les genres du cinéma fantastique. Il y aurait un esprit anglais, une manière unique de mêler l’humour noir et l’horreur tragique. Dans les années 2000, une nouvelle vague s’est abattue outre-Manche, révélant de jeunes talents qui ont su renouveler le genre. Certains films, devenus cultes, ont rencontré un franc succès, passant de la comédie d’horreur au thriller psychologique ou au sadisme gore. De Shaun of the Dead à The Descent ou Severance, une horde de jeune réalisateurs, producteurs, scénaristes, acteurs, ont signé la renaissance d’un certain goût de l’horreur et d’une certaine tendance du cinéma britannique. Or, ce qui frappe dans ces films, c’est leur extrême violence. Non pas une violence gratuite, propre au gore festif et parfois décérébré façon Saw - franchise américaine d’une conception strictement graphique de l’horreur. Cette nouvelle génération de cinéastes britanniques, héritiers directs du Free Cinema ou du cinéma social des années soixante-dix et quatre-vingt (celui de Mike Leigh, Ken Loach ou Stephen Frears), débusque le mal dans nos sociétés modernes. Le simple fait qu’une certaine partie du public rejette en bloc le cinéma d’horreur signifie bien qu’il se voile la face. La Brit Horror, à quelques exceptions près, n’est pas un cinéma extrêmement gore visuellement - sa violence est d’abord morale et sociale. C’est un cinéma de la monstruosité contemporaine, de la violence domestique, de l’horreur sociale. Les réalisateurs remplissent d’abord le contrat du genre (celui d’un divertissement typique des contes de fées), tout en nous mettant au jour les malaises de notre civilisation. Du monde déréglé de l’enfance à la hantise de la délinquance, des laissés-pour- compte à la « télé-réalisation » de la vie, ces films instruisent le procès de nos lâchetés quotidiennes et exorcisent nos plus basses passions. Films de la marge, ils cartographient notre humanité en péril.

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La Brit Horror