Festival International du Film d'Amiens 2016
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SOIXANTE ANNÉES POSITIVES
Par Albert Bolduc

Soixante ans. Peu de revues de cinéma peuvent s’enorgueillir d’une telle longévité. Il y a bien sûr l’éternelle rivale, les Cahiers du cinéma (même si cette rivalité fait aujourd’hui partie de l’histoire et, disons, du folklore de la critique hexagonale). Positif fonctionne d’abord grâce aux textes de passionnés qui n’écrivent que pour la beauté du geste et qui tâchent, avec les hauts et les bas propres à toute publication mensuelle, d’alimenter le débat critique tout en sortant de l’oubli quelques joyaux du patrimoine mondial (les dossiers historiques de la revue font sa réputation). Même s’il s’agit d’une formule, qui demande à être vérifiée, Martin Scorsese tient Positif pour la « meilleure revue de cinéma au monde », ce qui n’est pas rien quand on connaît la cinéphilie encyclopédique et contagieuse du dit Martin.

Positif a été fondée en province, à Lyon, par Bernard Chardère (qui deviendra bientôt le conservateur de l’Institut Lumière, prenant sous son aile un jeune étudiant travaillant sur l’histoire de la revue : Thierry Frémaux). La revue est marquée par des vagues successives de rédacteurs et de collaborateurs, mêlant les provenances et les horizons, les âges et même les nationalités. Il y a le noyau dur originel, Bernard Chardère, Jacques Demeure, Paul-Louis Thirard auquel se sont ajoutés, la revue « montant » à Paris, les plumes de Roger Tailleur, Michel Pérez, Louis Seguin, Ado Kyrou, Robert Benayoun, Gérard Legrand ou Michel Ciment (lequel est aujourd’hui devenu l’infatigable ambassadeur d’une revue qu’il incarne aux yeux de beaucoup). Outre une indépendance par rapport aux grands groupes de presse et une liberté d’esprit qu’on ne peut lui enlever, la revue, marquée à ses débuts par le surréalisme, se reconnaît à la qualité « littéraire » de ses plumes (pour la plupart, c’est entendu). Plutôt que de rechercher la théorie à tout crin, ou l’outrecuidance politique, le chemin qu’elle a tracé dans l’histoire de la critique fut celui de mêler tous les arts à l’amour du cinéma, portée par une réelle culture dite « générale » et qui jamais n’a versé dans la cuistrerie (sauf erreur, faute de goût ou sortie de route). La revue ne s’est d’ailleurs jamais privée de se tromper, puisqu’à vaincre sans péril on triompherait paraît-il sans gloire.

Il serait bien long de résumer en quelques phrases l’histoire d’une revue composée à ce jour de 621 numéros. Et puis, les célébrations ont ceci de louche qu’elles tentent de figer ce qui est en mouvement. Positif est une revue dont le Festival d’Amiens photographie, sur le mode du Polaroïd légèrement flou, l’itinéraire américain, en six étapes. Si l’on en croit Alain Masson, autre signature alerte de la revue, on peut distinguer trois traits « positifs » : le refus des classicismes (entendez, à l’époque, le refus des obédiences politiques et académiques) ; ensuite, la revue a refusé le « messianisme cinématographique » (non, en effet, le cinéma n’a pas changé le monde et on doit l’englober dans une plus vaste histoire des arts et des idées) ; enfin, Positif n’a pas eu de liens privilégiés avec telle ou telle tendance du cinéma français (la Nouvelle Vague, par exemple, ayant pu se constituer en idéologie digne du petit livre rouge). En guise de discours de la méthode, la revue s’est donc gardée d’en avoir une, pour ne pas construire de cathédrales vides ou multiplier les vessies à la place des lanternes. Et l’humilité parfois bravache règne parmi tant de pages noircies, faisant dire à Alain Masson — qui sait bien que l’humour est une vertu également partagée au sein et au fil des rédactions : « faute d’une histoire apocalyptique, une incertitude demeure quant au nombre des élus1 ». Il faut donc savoir raison garder et mesure tenir. Elle serait longue, la liste des cinéastes « défendus » par la revue (comme si les réalisateurs avaient besoin qu’on les prenne par la main). Jamais dans le sens d’une politique des auteurs (il fallait bien ici évoquer le mur qui la sépare de la « revue d’en face », tel un schisme de la critique française) mais plutôt dans le sens des films et de l’œuvre en construction (donc jamais close sur elle-même, mais ouverte à l’erreur ou à l’imperfection). Et l’on citerait en vrac les noms de Buñuel, Fellini, Wajda, Bergman, Losey, Bava, Huston, Kurosawa, Jancso, Sautet, Rosi, Scorsese, Coppola, Kubrick, Boorman, Antonioni, Rohmer, Angelopoulos, Cronenberg, Allen, Tarantino, Campion, Frears, Moretti, Burton, Greenaway, Malick, Resnais et bien d’autres. L’un des héritages surréalistes de la revue fut de s’intéresser très tôt au cinéma de genre, n’opposant ni n’imposant de hiérarchie définitive dans l’histoire du cinéma. La revue a changé de peau, de format ou d’éditeur, mais elle n’a pas changé d’âme ni ne l’a jamais vendue. Préférant construire et décrypter les films pas à pas, plutôt que de tirer des plans sur d’hypothétiques comètes. Le Festival d’Amiens tenait à saluer l’ouverture d’esprit qui doit faire vivre le débat critique. Positif, comme les Cahiers du cinéma ou d’autres revues au pedigree moins impressionnant que ces deux pôles de la cinéphilie hexagonale, sans imposer des goûts ou façonner une pensée unique, tâchent de partager un amour du cinéma, qui passe par l’écriture et le désir de mieux comprendre la vie et les films. Nous avons choisi de distinguer les « amis américains » de la revue. Positif ne fut en effet jamais aveuglée par quelque intégrisme politique et s’est de tout temps tournée vers le meilleur cinéma américain (le Nouvel Hollywood aujourd’hui devenu comme un âge d’or fut longtemps ignoré par certains pour des raisons idéologiques). Ainsi, chacune des décennies est représentée par un réalisateur émergeant dans ladite décennie : Robert Altman pour les années cinquante, Sydney Pollack pour les années soixante,Clint Eastwood pour les années soixante-dix, les Frères Coen pour les années quatre-vingt, Paul Thomas Anderson pour les années quatre-vingt- dix et Jeff Nichols pour les années deux-mille. En dépit de l’arbitraire inévitable d’une telle sélection, elle se veut au moins représentative des goûts de la revue.





Il y a dix ans, ce qui paraît somme toute logique, Positif fêtait son cinquantenaire. Michel Ciment écrivait ces lignes qui résonnent encore aujourd’hui et plus que jamais.

La soif de découverte, encore vivace chez certains spectateurs, explique en retour le succès des festivals de cinéma dont la France est riche et qui permettent au public local pendant une courte durée de faire connaissance chaque année, au gré d’une rétrospective ou d’un panorama, avec un passé et un présent du cinéma mal explorés. Positif a maintenu plus que jamais ses exigences dans ce domaine. La part accordée au cinéma retrouvé et aux dossiers historiques nous semble indispensable : une réflexion sur l’état actuel du cinéma et sur son futur ne peut faire l’économie d’une exploration de son legs culturel. L’affirmation de la curiosité cinéphilique, des choix artistiques, de la connaissance historique et de l’analyse critique nous paraît ressortir aujourd’hui d’une attitude polémique face au matraquage promotionnel et à la portion de plus en plus congrue accordée à la critique cinématographique dans la presse généraliste. Et la valorisation de l’appréciation esthétique est d’autant nécessaire que les pages culturelles se transforment progressivement en rubriques économiques avec considérations détaillées au box-office. Les lecteurs de magazines cinématographiques se voient informés régulièrement des recettes-salles à Los Angeles, New York et Chicago. L’échec américain devient mauvais augure pour l’accueil en France, comme si la qualité d’un film se jugeait au tiroir-caisse. La rapidité de l’information entraine un nivellement de la réception médiatique. Truffaut, Benayoun, Tailleur ou Godard, que je sache, se souciaient comme d’une guigne, quand ils étaient critiques, des jugements portés par les journalistes new-yorkais ou californiens sur la Nuit du chasseur, La Soif du mal, Le Gaucher ou la Comtesse aux pieds nus, vilipendés par leurs compatriotes. Et tant mieux pour les critiques français, car leur indépendance de jugement permit à ces films d’acquérir leur notoriété ! Mais le paysage des périodiques de cinéma s’est sensiblement modifié ces derniers temps. Les mensuels ont tous adopté peu ou prou la formule magazine : mise en pages qui permet le zapping, prolifération des rubriques, atomisation du sommaire, accents mis sur les articles « people », calendriers des manifestations, tableau des cotations, informations économiques, films en tournage accompagnés ou non de reportages... D’autre part, on a vu se multiplier les revues bimestrielles, trimestrielles, biannuelles, soit spécialisées (court métrage, scénario), soit consacrées à des études théoriques ou d’histoire du cinéma pour un public pointu. Positif, mensuel distribué dans les kiosques et les maisons de la presse, tient pourtant, au sein de cette évolution générale, à garder le sigle « revue de cinéma » qui suit depuis toujours son titre, ce qui lui donne aujourd’hui une identité encore plus affirmée. Avec l’expansion de l’information qu’Internet n’a fait qu’accroître dans des proportions inouïes, l’arrivée de nouveaux supports (chaînes cryptées, DVD), il nous semble nécessaire d’opérer des choix clairs, de trier dans ces flots d’images.

Extrait de « Pour le plaisir : bref survol de cinquante années positives », in L’amour du cinéma. 50 ans de la revue Positif (Folio).

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