Festival International du Film d'Amiens 2016
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La Société Française d’Anthropologie Visuelle et le Festival international du film d’Amiens poursuivent leur action commune en présentant pour l’édition 2006, un programme organisé en deux volets, un hommage et une leçon de cinéma, organisés autour de l’œuvre de Mario Brenta. Cinéaste et professeur de Théories et Techniques du Langage Cinématographique à l’Université de Padoue, Mario Brenta est aussi membre fondateur avec Ermanno Olmi, d’Ipotesi Cinéma, une école - qu’il conviendrait plutôt de définir comme non-école - où l’apprentissage du cinéma passe d’abord par une réflexion et un regard sur le monde…

MARIO BRENTA ET IPOTESI CINEMA : LA QUESTION DE LA SAISIE DU RÉEL

Réflexion sur et par le cinéma, l’anthropologie visuelle suppose une double compétence, en anthropologie, mais également en cinéma. Les parcours de formation sont connus et la plupart des universités françaises préparent des diplômes dans l’une ou l’autre discipline. Cependant, aucune ne forme aux deux simultanément. Dans l’absolu, il suffit de suivre un double cursus, mais en réalité la question se révèle plus complexe. En effet, ce qu’il faut, c’est apprendre à penser le monde en image. Mais comment apprend t-on à regarder le réel, à le comprendre avec les yeux ? Quelle méthode pour apprendre à regarder et saisir le monde avec une pensée/image ? Nous posons le problème du point de vue de l’anthropologie visuelle dans le cadre universitaire, mais le questionnement vaut plus largement et excède ce seul espace. C’est la place et le rôle du cinéma documentaire dans nos sociétés qui est en jeu. Il existe en Europe plusieurs écoles de cinéma qui tentent de répondre à cette question, la plus atypique étant sans doute celle créée par Ermanno Olmi, dont la première caractéristique est de se définir comme une école/non école.

Ipotesi cinema a été fondée en 1982 par Ermanno Olmi avec l’aide de Paolo Valmarena, un critique de cinéma qui occupait à l’époque un poste de responsabilité à la RAI Uno. Avec quelques cinéastes, dont Mario Brenta, ils ont créé un lieu de rencontre et de travail doté d’une structure centrale qui assure le support organisationnel et la coordination des projets. Mais l’âme de chaque initiative, de chaque activité, le moment inspirateur reste le collectif qui discute, choisit les projets, les prépare et les réalise. C’est l’une des premières différences avec une école traditionnelle. L’idée qui préside à la « formation » n’est pas de transmettre un savoir mais d’avancer ensemble sur un projet. On vient à l’école avec l’idée d’un film et le projet est mis en discussion, de ses prémisses au visionnement du film achevé. Sans cesse les modalités de réalisation sont questionnées afin de s’assurer d’une réelle adéquation entre le projet et ce qu’il en advient. La formule est simple mais a fait ses preuves, on apprend en faisant. D’autres spécificités différencient Ipotesi cinema des écoles plus traditionnelles : pas d’inscription, pas de professeurs, pas de cours, pas de diplôme. En lieu et place, des week-ends de rencontres avec des professionnels – réalisateurs, monteurs… – et en bout de course, pour ceux que ce mode de fonctionnement n’aura pas découragé, un film. Dans une lettre adressée aux futurs candidats mise en ligne sur le site Internet d’Ipotesi cinema nous pouvons lire : « nous ne voulons pas que tu viennes à Ipotesi cinéma pour t’enseigner le cinéma mais pour créer toi-même les opportunités de l’apprendre. Notre critère de formation est la pratique à travers l’observation du travail des autres et ensuite la mise à l’épreuve par une expérience de travail ». Cela incite Mario Brenta à poser l’objectif de l’apprentissage en renversant les termes habituels : « On pense qu’il faut une école quand les gens ne savent pas, mais en fait le besoin s’en fait ressentir surtout quand les gens savent quelque chose. Il y a une demande de leur part. À l’école, ils s’améliorent, se perfectionnent. » Nous ajouterons que, dans certains cas, pour apprendre il faut commencer par désapprendre.

Faire des films c’est bien, les montrer, les diffuser c’est nécessaire. L’une des idées géniales du projet est d’avoir pensé simultanément la création et la diffusion. N’oublions pas qu’à l’origine du projet il y a des professionnels confrontés quotidiennement aux questions économiques et pas seulement esthétiques du cinéma. Le partenariat avec la RAI va dans ce sens. Dès 1985, celle-ci diffusera la première production importante d’Ipotesi Cinema, « Di paesi e di citta », six fois une heure de programmes composés de genres et de formes différentes (documentaires, poèmes cinématographiques, fictions ?). Le passage de l’idée à la forme, du concept à la réalisation s’est opéré en moins de trois ans et Ipotesi Cinema s’est imposé, aux yeux de tous, comme une pépinière de talents en devenir. Nous avons dit précédemment qu’Ipotesi Cinema était un lieu où l’on apprenait à faire des films en visionnant des films. Cela mérite d’être précisé. Ce credo a été celui défendu par la Nouvelle Vague en France, la plupart des « Jeunes Turcs » revendiquant la Cinémathèque française comme seul banc d’école dans leur cursus d’apprentissage. À Ipotesi Cinema cette démarche est certes pratiquée mais jusqu’à un certain point seulement. En effet : « Pour nous, cette école, c’était partir à la découverte de notre pays, de notre propre réalité et de notre rapport à cette réalité. Nous sommes tous tombés d’accord pour ne pas faire un cinéma qui s’inspire du cinéma. On ne peut pas se passer du cinéma des autres, mais il ne doit en aucun cas être une source d’inspiration. L’inspiration doit venir d’un rapport direct de l’auteur à la réalité, ce qui n’exclut pas l’imaginaire. Mais nous ne ressentons pas le besoin de partir au loin, il faut bien regarder autour de nous. C’est dans la réalité qui nous est proche que sont nos propres racines. Et c’est ce que l’on connaît le mieux ». Dans cette perspective, Ipotesi Cinema développe dans la deuxième moitié des années quatre-vingt, un principe, un concept, qui va devenir une sorte de pierre angulaire et qui continue aujourd’hui de fédérer les « élèves » au sein de l’école : la « postazione per la memoria ». Il s’agit d’un projet d’éducation au regard et à la connaissance basée sur l’observation de la réalité. La « postazione per la memoria » c’est considérer que la vie est riche partout, ici comme ailleurs, et qu’elle mérite toujours notre attention, sous toutes ses formes. La mémoire dont il est question n’est pas la mémoire officielle des institutions, pas même la mémoire qu’il faudrait constituer pour le restant des jours, c’est la mémoire de l’instant pour les hommes d’aujourd’hui. L’important est de faire de soi-même une « postazione individuale », un emplacement d’où l’on puisse observer le réel, devenir une vigie attentive aux faits et gestes du quotidien pour organiser une résistance à la tentation d’abandon suggérée par le tout-venant audiovisuel : « chacun de nous est le point de départ pour sa mémoire. Nous constituons les archives de la vie de tous les jours par l’enregistrement quotidien de ce qui nous semble intéressant pour nous-mêmes. Nous faisons cela de manière naturelle, en ouvrant les yeux chaque jour. Nous montrons le film de notre vie et de la vie autour de nous. Le lendemain nous sommes déjà différents. Nous voulons consacrer notre attention à l’instant que nous venons de vivre. A partir du moment où notre attention se penche sur lui, commence la mémoire » (Olmi). Un nouveau regard pour, non pas voir un nouveau monde, mais voir autrement le monde dans lequel nous vivons. Se déciller les yeux, se laver les yeux et découvrir l’infime de l’intime. C’est en ce sens que nous disions précédemment qu’apprendre commençait par désapprendre. L’une des productions les plus intéressantes et représentatives d’Ipotesi Cinema est Osolemio-Autoritratto italiano. Après la réalisation d’un projet appelé Serpentone, qui regroupait avec un souci de rigueur maximal (pas de musique, pas de montage) les meilleures séquences réalisées sous l’égide de la « postazione per la memoria », un autre projet construit à partir de cinq groupes de cinq personnes chargées de documenter la vie italienne d’aujourd’hui. Autant Serpentone reposait sur une forme d’ascétisme autant Osolemio est un prodige de fusion entre musique, montage brillantissime qui permet à chaque séquence, même les plus anodines, de prendre corps et de s’insérer dans un ensemble qui fonctionne réellement comme un tout malgré la présence de vingt-cinq auteurs. Le montage est d’ailleurs au cœur de la réflexion des créateurs d’Ipotesi cinema. Ainsi pour Brenta : « Le montage est d’une grande importance parce que c’est le rythme (…). La durée n’est pas universelle, elle ne peut se calculer qu’en fonction des autres plans. Pour moi, le cinéma est très proche de la musique, même si on fait un cinéma sans musique. On doit toujours avoir un rythme au montage, bien sûr, mais aussi dans un plan, dans un cadrage. C’est le rythme de la composition, de la répartition des surfaces, des mouvements, par exemple, des acteurs à l’intérieur du plan si c’est un plan fixe. Ce n’est pas seulement une question esthétique, mais aussi une clef pour la compréhension de la réalité. » Ipotesi cinema ne fonctionne pas à partir de dogmes mais pour chaque projet thématique dégage un dispositif. Ainsi ce qui frappe le plus en assistant aux séances de travail orchestrées par Olmi et Brenta c’est qu’au final sur un week-end on parle peu de cinéma. La technique n’est pour ainsi dire jamais invoquée, l’esthétique n’est questionnée que sous un seul et unique aspect, son adéquation avec le projet. De la capacité à s’éclaircir les idées naîtront des films sachant pourquoi ils existent : on ne fait pas un film pour faire un film, mais on filme en fonction d’un point de vue sur un sujet sur lequel on a réfléchi… mais pas obligatoirement écrit. Ce sont là des paradoxes de l’enseignement distillé à Ipotesi Cinema, architecturer sa pensée sur une problématique donnée puis se laisser porter par l’intuition du moment.

On le voit, pour revenir à notre propos initial, Ipotesi Cinema propose une réponse inédite à notre problème. À partir de ce travail sur soi, nous devons être à même de développer un regard singulier qui justifiera la réalisation d’un film et documentera le social. Si nous devions tracer une généalogie pour Ipotesi cinema ce serait évidemment du côté du néoréalisme italien que nous nous tournerions. Olmi, Brenta et quelques uns des réalisateurs fondateurs de l’école ont été nourris et ont découvert l’Italie dans laquelle il vivait à partir des films de Rossellini, de Sica, des scénarios de Zavattini etc. Ensemble, ils constituent une charnière parfaitement équilibrée, et durant le Festival international du film d’Amiens ce sont les documentaires réalisés par Brenta et ceux d’Ipotesi Cinema qui serviront de support à nos discussions.

Pendant trois jours avec Mario Brenta nous parlerons de ce travail d’éveil du regard, de cet apprentissage à la compréhension du monde par le regard et nous reviendrons sur les modalités d’apprentissage du cinéma.

Nous accueillerons également J.F Neplaz du Polygone étoilé, une maison d’artistes à Marseille, qui organise chaque année, avec l’association FilmFlamme, la Semaine Asymétrique. Au fil des ans, un travail de fond s’est développé avec Ipotesi Cinema.

Antonella Porcelluzi, réalisatrice soutenu par Film Flamme et étudiante d’Ipotesi Cinema nous parlera de son parcours et de la manière dont elle s’est approprié le concept de « postazione per la memoria ».

Pascal Privet, fondateur et délégué général des Rencontres Cinéma de Manosque, sera également des nôtres.

Ainsi que Jean-Luc Lioult Professeur à l’Université Aix Marseille I. Avec lui nous reviendrons sur son ouvrage A l’enseigne du réel. Penser le documentaire paru en 2004.

Thierry Roche (Maître de conférence en anthropologie visuelle à Amiens)

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