Festival International du Film d'Amiens 2016
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Masterclass Mike Hodges.
- Fri. 15 | 10h30 | Orson Welles

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MIKE HODGES, L’IRONISTE DU SORT

par Fabien Gaffez

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« Mike Hodges a été, à un moment précis, un des meilleurs metteurs en scène du monde. ». Voilà ce qu’écrit Jean-Pierre Dionnet, qui en a pourtant vu de toutes les couleurs, au sujet de l’auteur de la Loi du milieu, plus connu dans le nôtre de milieu, sous le titre de Get Carter. Il faut dire que ce polar social et pervers, ancré dans un Newcastle aux allures de purgatoire naturaliste, avec un Michael Caine à la classe définitive, est un chef-d’oeuvre du genre, que le temps n’a fait qu’embellir. Nous sommes en 1971. Mike Hodges a trente-neuf ans. Et c’est son premier long métrage pour le cinéma. Coup d’essai, coup de maître. Le film rencontre un très grand succès, aussi bien public que critique. Que faire après ça ? Puisque l’on vous attend au tournant et que le coup d’après sera forcément « moins bien ». Or, Hodges est aujourd’hui l’auteur de neuf longs métrages de cinéma, le dernier datant de 2003 (le radical, sec et melvillien Seule la mort peut m’arrêter [I’ll Sleep When I’m Dead], avec Clive Owen). Neuf films qui forment une oeuvre éclectique, avec une nette prédilection pour le polar, et une grande tentation pour la science fiction. Neuf films qui font de lui l’un des « meilleurs metteurs en scène du monde », et à plusieurs « moments précis ».

Quand Mike Hodges réalise la Loi du milieu, il est loin d’être un novice. Il a déjà à son actif plusieurs films de télévision. Il faut en effet se souvenir que, dès les années soixante, la télévision britannique fut le lieu où de nombreux cinéastes ont pu fourbir leurs armes, avec des productions de grande qualité, dont certaines se retrouvaient sur grand écran. Ainsi, Mike Leigh, Ken Loach, Alan Clarke, Stephen Frears ont travaillé pour la télévision, y trouvant une réelle liberté économique, un champ d’expérimentation formelle, et parfois un lieu de contestation politique, notamment durant les noires années Thatcher. Ils signaient ainsi des oeuvres que l’on peut aujourd’hui considérer comme majeures (Meantime pour Mike Leigh, Cathy Come Home pour Ken Loach, Made in Britain pour Alan Clarke, Bloody Kids pour Stephen Frears). Mike Hodges ne se destine pas immédiatement à la réalisation, et va travailler pour différentes chaînes de télévision, notamment en tant que monteur. Mais il a déjà l’écriture dans le sang et il soumet à ABC Television un script consacré à l’euthanasie, Some Will Cry Murder. Très vite, il prend la charge du programme World In Action, soit des documentaires de journalisme un peu décalés. Il en est le producteur/réalisateur de 1963 à 1965. Par la suite, il s’investira dans d’autres programmes comme Tempo, réunissant toute une équipe de réalisateurs afin de créer une galerie de portraits des artistes qui les intéressaient, parmi lesquels Orson Welles, Jacques Tati, Jean-Luc Godard, Lee Strasberg, Harold Pinter, Alain Robbe-Grillet… Cette expérience lui donne un oeil, un sens aigu de la narration, une distance par rapport aux hypocrisies du spectacle. Très vite, Hodges veut passer à autre chose, et à un genre qu’il affectionne, le thriller. Il estime que le thriller est la meilleure manière « d’autopsier la société » et c’est alors qu’il écrit le long métrage Suspect, qu’il tourne en 1969 pour Thames Television. Il décrit ce film comme très chabrolien. Son succès lui permet d’écrire le film suivant, Rumour, toujours pour le programme Playhouse de Thames, en 1970. Plus expérimental et ambitieux, on y voit se mettre en place une vision très sereine de la mise en scène. Ce qui n’échappe pas à l’oeil du producteur Michael Klinger, qui après la diffusion lui adresse une lettre et le roman de Ted Lewis Jack’s Return Home, lui demandant s’il veut bien en écrire l’adaptation et le réaliser pour le cinéma. Ce sera Get Carter.

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Si Mike Hodges n’abandonnera jamais tout à fait la télévision (il y revient régulièrement, jusque dans les années quatre-vingt-dix), sa carrière au cinéma est lancée et il devient assez rapidement un réalisateur très en vue. Si l’on photographie sa carrière à l’année 1974, on voit un cinéaste scénariste producteur sûr de son fait, auteur de trois films aussi importants que différents : La Loi du milieu, la comédie noire Pulp (toujours avec Michael Caine, à contre-emploi de son Carter), et le film de science fiction The Terminal Man, qu’il adapte d’un roman de Michael Crichton et qui lui donne sa première expérience hollywoodienne. Les trois films démontrent l’étendue de la palette d’Hodges, aussi à l’aise en décors naturels qu’en studios, dans le sordide que dans l’humour, dans la voix-off littéraire que dans le laconisme oppressant. Comme de nombreux cinéastes britanniques de cette génération, son propos est tout aussi bien politique, s’attaquant à des phénomènes non pas « de société », mais qui témoignent des fers dans lesquels l’homme se met. Petit à petit, se dessine précisément la figure d’un homme « hodgèsien ». Cet élan va néanmoins être légèrement contrarié par plusieurs projets avortés, comme The Pit ou Mid-Atlantic pour lequel il avait choisi Malcom MacDowell, plusieurs scripts jamais produits, comme The Chilean Club ou Spare Parts, et une désillusion sur Damien, la malédiction II (Damien : Omen II, 1978) : il collabora au script et quitta le tournage après deux semaines (remplacé par Don Taylor), en conflit avec la Fox qui produisait le film. On lui avait déjà proposé de réaliser le premier volet, mais il en trouva le scénario très mauvais (le film échut à Richard Donner). Il y a donc, pour Hodges, une sorte de malédiction de la Malédiction. C’est à ce moment précis d’une carrière presque à l’arrêt que le producteur Dino De Laurentiis vint le chercher pour Flash Gordon (1980). Projet un peu fou que cet adaptation d’un comics très spécial, pour un space opera disco, une envolée kitsch vers la SF acidulée. Malgré une production difficile et un casting hétéroclite, le film a progressivement gagné ses galons de film culte, fût-il considéré par beaucoup sous les aspects du nanar. Ce serait oublier la capacité de Hodges à mener une grosse production à bien, et son humour perceptible dans la grande distance qu’il garde vis-à-vis de son sujet forcément ludique. Outre la musique ahanante de Queen (Hodges réalise certains des clips du groupe de Freddie Mercury), on retiendra quelques effets spéciaux rétro, une ornellamutiesque Ornella Muti, un sidéral brushing de footballeur blond et un Max Von Sydow en très grande forme dans la peau de l’Empereur Ming. Quelques années plus tard,Ted (Seth MacFarlane, 2012) ne s’y tromperait pas. Après cette escapade camp, Hodges revient à la télévision, avant de signer une comédie potache, Les Débiles de l’espace (Morons From Outer Space, 1985) qui porte très bien son nom, et que l’on peut oublier, sauf pour les samedis soirs solitaires. Plutôt que de se spécialiser dans le ricanement intergalactique, le réalisateur se retrouve sur le projet controversé de l’Irlandais (A Prayer for the Dying, 1987), pour lequel il dirige un Mickey Rourke épatant et aborde, à travers ce personnage de repenti de l’IRA, le sujet de la violence politique. Si le final cut lui a échappé, et qu’il a depuis tenté de rétablir la version initiale du film, l’Irlandais n’en garde pas moins de très beaux moments, malgré quelques disfonctionnements narratifs. Son film suivant, le méconnu Black Rainbow (1989) qui met en scène Rosanna Arquette dans le rôle d’une médium, confirme le talent de Hodges pour la direction d’acteurs, la narration débarrassée du superflu, et l’ironie salvatrice.

Si les années quatre-vingt-dix sont essentiellement consacrées à la télévision (avec Dandelion Dead, The Lifeforce Experiment, The Healer) un projet va lui tomber du ciel : le script de Croupier (1998), qui va devenir l’un de ses plus beaux films, d’une subtilité existentielle à faire pâlir le moindre romancier hexagonal. Ce personnage d’écrivain désoeuvré qui accepte un boulot de croupier dans un casino est interprété par un jeune acteur découvert par Hodges : Clive Owen. L’acteur brille par son laconisme métaphysique, sa froideur habitée, sa classe discrète. À tel point qu’il retrouvera Hodges pour un second film, aussi noir qu’un café d’ouvrier de chantier, Seule la mort peut m’arrêter, ultime réalisation d’Hodges, qui fait montre d’une terrible noirceur, la mise en scène près de l’os ne laissant aucune place aux recettes éculées et cathartiques du film de vengeance (on retrouvera à ce propos l’héritage de Get Carter dans le formidable Harry Brown [2009] de Daniel Barber, avec Michael Caine). Par son élégance marmoréenne et l’abîme profond de son regard « en dedans », Clive Owen incarne le dernier homme « hodgèsien », s’inscrivant dans une lignée où l’on trouve Michael Caine, George Segal, voire Mickey Rourke. Cet homme est un solitaire à qui l’amour semble être refusé et porte le masque de son désenchantement. Qu’il ouvre son coeur, et le monde se fissure sous le poids de sa propre absurdité. Une seule solution, écrire, comme le Mickey King de Pulp ou le Jack Manfred de Croupier – et comme Mike Hodges dont la dernière oeuvre est un livre, un formidable polar : Quand tout se fait la malle (Watching the Wheels Come Off, Rivages/ Noir, 2009). Jack Manfred regarde en vitrine le livre dont personne ne sait qu’il l’a écrit, anonyme satisfait dans le métro, underground man auteur d’un seul livre : « C’était un gagnant qui avait su se retirer à temps ».

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