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Réalisateur – Iran

Mohammad Rasoulof, l’oeil persan

Mohammad Rasoulof est l’un des plus talentueux jeunes cinéastes iraniens. Ses films – tels La Vie sur l’eau (Quinzaine des Réalisateurs, 2005) ou The White Meadows (2009) – témoignent d’un engagement de tous les instants, à la fois politique et poétique. Sa vision originale de la société contemporaine font de lui l’un des artistes indépendants les plus en vue de son pays.

Arrêté par les autorités iraniennes le 1er mars 2010, avec Jafar Panahi, la justice iranienne les avait condamnés à six ans de prison et les avait frappés d’une interdiction de produire des films pendant un délai de vingt ans. Aujourd’hui encore en liberté conditionnelle, les deux hommes subissent par intermittence l’interdiction de quitter le territoire iranien.

En 2011, le Festival de Cannes a sélectionné son dernier film Au revoir (Bé Omid é Didar), qui a obtenu le Prix de la mise en scène dans la section Un Certain Regard. L’hommage à Mohammad Rasoulof est pour nous l’occasion de saluer l’oeuvre naissante d’un cinéaste singulier dont certains films n’ont jamais été présentés en France ; c’est aussi une manière d’apporter notre soutien au combat pour la liberté d’expression et le respect des droits de l’homme.

Mamad Haghighat, spécialiste et professionnel du cinéma iranien, nous a accordé un entretien à l’occasion de cet hommage.

Entretien avec Mamad Haghighat

Par François-Michel Allegrini

Depuis une vingtaine d’années le cinéma iranien est présent dans les festivals européens et est souvent récompensé. On pense à Bahman Ghobadi pour Les Chats persans ( Kasi az gorbehaye irani khabar nadareh , 2009 ; Prix spécial du jury au Festival de Cannes – Un Certain Regard, 2009), à Asghar Farhadi pour Une séparation ( Jodaeiye Nader az Simin, 2011 ; Ours d’or, Berlin 2011) ou à Mohammad Rasoulof pour Au revoir ( Bé Omid é didar, 2010 ; Prix de la mise en scène au festival de Cannes – Un Certain Regard, 2011).

Que pensez-vous de la situation actuelle du cinéma iranien ?

Le succès public a commencé en 1985 avec la découverte en France du Coureur, un film d’Amir Naderi qui a gagné le Grand Prix au Festival des 3 Continents et qui fut par la suite distribué par le circuit Utopia. Dans le même festival, en 1979, Le Corbeau de Bahram Beyzai, avait eu le Prix du jury. En 1980, le Festival d’Amiens décerne son premier Grand Prix à OK Mister ! un film de Parviz Kimiavi. Ce fut ensuite Où est la maison de mon ami ? (Khane-ye doust kodjast ?, Abbas Kiarostami, 1987, ndlr), couronné à Locarno et distribué en salles en France, qui devait connaitre un vrai succès. Le nom de Kiarostami a commencé à circuler, ainsi que ses autres films. Puis il y a eu la Palme d’Or pour Le Goût de la cerise (Ta’m e guilass, Abbas Kiarostami, 1997, ndlr). Et d’autres cinéastes, comme Bahram Beyzai, Jafar Panahi, Bahman Ghobadi, Mohsen Makhmalbaf et Samira Makhmabaf, entre autres, ont obtenu énormément de prix en France et dans d’autres pays. Leurs films ont été distribués en France. Depuis 1980, il y a quatre-vingt films iraniens qui sont sortis sur les écrans français. Ce pays est devenu le tremplin du cinéma iranien, et lui a permis d’accéder à la scène internationale.

On aurait pu penser que la reconnaissance de tous ces cinéastes rendrait légitime leur cinéma en Iran, pourtant les arrestations récentes de Panahi et de Rasoulof prouvent que la censure est extrêmement présente, et qu’il est de plus en plus difficile de faire des films…

Oui, et ils ne sont pas les seuls. Six réalisateurs de documentaires ont été récemment arrêtés. Le pouvoir souhaiterait utiliser le cinéma en sa faveur, mais ceux qui font des films et créent des images ne sont pas forcément les enfants chéris du régime. Ce qui est problématique pour ce dernier qui aimerait tout contrôler. Mais comme il n’y arrive pas, il censure les cinéastes. Pour réaliser un film, un cinéaste doit, s’il s’agit d’un film de fiction, présenter son scénario à la commission. Soit le scénario est refusé et il faut le réécrire, soit il est accepté et l’on vous donne une autorisation de tournage. Une fois terminé, un autre comité visionne le film et donne ou non un visa de sortie. C’est assez compliqué mais malgré tout cela le cinéma s’est très bien développé en Iran depuis une trentaine d’années. Le cinéma iranien existe depuis 1900, et chaque régime a pratiqué la censure à sa manière. À l’époque du Shah, si l’on critiquait le système royaliste, on était censuré. Aujourd’hui, si l’on critique la religion ou tel ayatollah, on est censuré. Mais malgré tout cela, l’activité cinématographique continue et persiste.

Pouvez-vous nous expliquer concrètement le principe de la censure, en quoi elle consiste et ce qu’elle empêche ?

Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a deux types de censure. La première est une censure écrite et connue des réalisateurs. Elle interdit certaines scènes comme les scènes de nudité, l’apparition de femmes non voilées, le fait de montrer un personnage boire de l’alcool, etc. Tout ce qui va à l’encontre des mœurs du régime islamique est censuré. Puis il y a une seconde censure, une censure non écrite et qui repose sur la subjectivité du chef de la commission à la culture. Ce dernier décide de ce qui est censurable ou non. Une scène censurée pourrait ne pas l’être deux mois plus tard si le chef de la commission change et si ce dernier est plus modéré.

Comment font les cinéastes pour détourner la censure ?

Il y a plusieurs manières. Depuis une trentaine d’années les cinéastes iraniens ont appris beaucoup de choses pour détourner la censure. En faisant notamment de l’enfant le héros de leur sujet. En prétextant que l’on ne fait pas tellement attention aux enfants, et en se servant de leur innocence. De 1985, avec Le Coureur de Naderi, jusqu’en 2002-2003, beaucoup de films iraniens ont utilisé l’enfant comme personnage principal, et ont fait passer leurs messages grâce à eux, à l’aide de symboles et de métaphores. La poésie persane fut également un moyen de véhiculer certains messages. Beaucoup de cinéastes ont trouvé chez les grands poètes d’autrefois les paroles qu’ils ne pouvaient dire eux-mêmes. Des poètes comme Khayyâm ou Hafez, entre autres, ont dit ce qui n’allait pas dans la société, et comme ces poètes sont immenses et reconnus, personne ne peut les contester et reprocher à ces cinéastes de les citer.

La censure n’est-elle pas devenue la force même du cinéma iranien, dans le sens ou elle a forcement influencé l’esthétique des films ?

Cela est arrivé dans plusieurs pays. Au moment du régime communiste dans les pays de l’Est, et en Union soviétique, la censure a permis d’une certaine manière aux cinéastes de créer un nouveau style, un nouveau langage. La censure a renforcé leur imagination et les a aidés à trouver une autre façon de parler. Ce n’est pas forcement bénéfique, mais quand tu es coincé, tu es forcément obligé de trouver une solution, ce qu’ont fait les cinéastes iraniens.

Au regard du cinéma iranien en général, on a l’impression que beaucoup de films sont influencés par le documentaire, que la réalité ne cesse de nourrir la fiction ?

C’est exact. C’est une méthode que Kiarostami a utilisée dès ses premiers films. Il partait de documentaires et petit à petit il y introduisait de la fiction. Puis tournait des fictions en leur donnant l’aspect du documentaire. Il créait ainsi des « docu-fictions », et ceci est devenu une méthode utilisée par de nombreux cinéastes. Mais ce genre de procédé vient de l’influence du néo-réalisme italien : les décors naturels, les comédiens amateurs, des histoires simples inspirées du vécu.

Si l’on prend un film comme Au revoir de Rasoulof par exemple, qui est l’histoire d’une jeune avocate enceinte qui cherche un visa pour quitter l’Iran, tout repose sur son quotidien. Rasoulof nous montre simplement la vie des gens.

Exactement, et cela vient d’un grand cinéaste iranien qui est mort il y a quelques années et qui s’appelle Sohrab Shahid Saless. Avant la révolution il utilisait ce même style de travail. Il filmait la vie quotidienne des gens, et ne filmait que cela, nous donnant ainsi l’impression d’être à l’endroit même où vivent les gens. C’était tellement réel que pour les spectateurs qui n’étaient pas habitués à ce genre de cinéma, ses films semblaient monotones : « Mais que se passe-t-il ? Il faut un héros, il faut qu’il se passe quelque chose », disaient-ils. Eh bien non ! Sohrab Shahid Saless était un grand réalisateur dont le travail a énormément influencé des cinéastes comme Kiarostami, Mohammad Rasoulof, et d’autres.

Dans Au revoir le simple fait de filmer le quotidien de l’héroïne, ce fragment de vie, est un acte politique, un plaidoyer contre le régime ?

L’ensemble des scènes que tourne Mohammad Rasoulof est étouffant, les plans sont souvent serrés et fermés sur une personne dont le visage n’exprime rien. Les couleurs et la lumière sont assez sombres et démontrent ainsi l’atmosphère noire de l’Iran actuel. L’éclairage est une manière symbolique de parler de l’Iran dans son ensemble. On est bloqué, fermé, tout est noir et l’on ne peut rien y faire. Le personnage donne l’impression qu’on ne peut pas bouger ou faire une action. Tout cela définit le style même de Rasoulof. Il n’y a pas de mouvement, et la caméra est toujours fixe. Comme si rien ne permettait à cette avocate engagée de se libérer !

On peut donc considérer son cinéma comme un cinéma politique ?

Son cinéma est engagé, en tout cas. L’histoire d’Au revoir est très engagée, Rasoulof aurait pu parler de quelque chose de très neutre… Mais non, il nous raconte l’histoire d’une avocate à qui on a retiré sa licence de travail, parce qu’elle défend des gens qui ont une activité politique. Et en plus de cela, elle est obligée de quitter l’Iran car elle ne sait pas ce qui peut lui arriver. Aussi, dans son deuxième long-métrage La Vie sur l’eau (Jazireh ahani, 2005 - présenté à la Quinzaine des Réalisateurs), Mohammad Rasoulof, d’une manière symbolique, porte un regard critique sur tout ce qui ne va pas dans le pays. Ce film, aux images superbes et colorées, exprime une vision cruelle et désenchantée d’une société où l’individualisme finit toujours par primer. Cette communauté, con-damnée par le bateau qui coule, n’a pas d’avenir ; le temps lui est compté dès le départ du navire. Pourtant le réalisateur ne joue pas sur un suspens artificiel. Il préfère s’intéresser de près au fonctionnement de cette microsociété en la disséquant, petit à petit. Il montre comment une société sous influence fait preuve de bien peu de compassion et en arrive à appliquer aux enfants les mêmes règles qu’aux adultes.

C’est un film dur, où les hommes ne sont pas des saints, et où chacun joue pour lui-même et ne prend en compte que ses propres enjeux.

La presse libre n’existe plus en Iran, le cinéma a-t-il remplacé cette presse ?

Étant donné qu’il n’y a pas de partis politiques libres et qu’il n’y a pas de journaux libres, le cinéma a essayé de remplacer tout cela. Il est devenu le porte-parole de tout le monde et c’est pourquoi le gouvernement est devenu très sévère envers les cinéastes depuis quelques temps.

Un film comme Au revoir dépeint parfaitement l’oppression que subit le peuple iranien : le mari qui vit caché car il est journaliste, l’amende que l’héroïne reçoit car elle possède une antenne satellite, les fouilles régulières dans son appartement…

Rasoulof filme ce que les gens vivent. Cette oppression est très présente en Iran. Les milices rentrent dans les appartements pour récupérer les antennes paraboliques - on les appelle d’ailleurs « antennes diaboliques » -, et quelques jours après, les gens vont en acheter de nouvelles. Et d’après ce que j’ai entendu dire, ce sont les gens qui travaillent pour le gouvernement qui revendent les paraboles… C’est intéressant… ! D’ailleurs Rasoulof a fait un documentaire captivant sur ce phénomène, sur ces histoires d’antennes paraboliques : La Parabole (Baad-e-daboor, 1998, ndlr).

On a l’impression que cette oppression gangrène même la population dans le film : la corruption et le mensonge sont omniprésents, on ne peut dire ou faire ce que l’on pense, et les liens sociaux semblent inexistants…

Oui, Rasoulof le montre très bien, tout comme le réalisateur d’Une séparation nous montre parfaitement ces histoires de mensonges, où tout le monde ment, où l’on est obligé de mentir. Le chef d’état ment, les dirigeants mentent, la population a pris cette mauvaise habitude. Tout la société semble mentir ! Et tout cela rend tout le monde malade !

Est-ce que l’on peut dire que l’oppression s’étend jusqu’à la ville elle-même, Téhéran au-delà de sa modernité semble être une immense prison pour Rasoulof ?

Peut-être dans son inconscient. En dehors de ça les gens vivent, ils font de la musique, ils font des fêtes, ils font presque ce qu’ils veulent mais évidemment tout est limité, il n’y pas la liberté que nous avons ici. Mais, contrairement à ce qu’il nous montre, la vie n’est pas aussi « fermée ». Rasoulof montre un cas, le cas de cette avocate qui est dans une situation particulière. Une personne « ordinaire » ne subirait pas la vie comme cette avocate engagée. Ce n’est pas pour tout le monde pareil, il ne faut pas généraliser. Il est vrai que la vie est dure pour plein de gens, mais si tu ne commets pas d’actes politiques, tu ne te senti ras pas oppressé. Économique-ment oui, mais pas politiquement. Cela dépend des personnes. Évidemment une grande majorité des gens est mécontente de la situation économique, politique et religieuse. D’autant plus qu’aujourd’hui il y a beaucoup moins de croyants. C’est l’effet négatif du régime islamique qui voulait à tout prix laver les cerveaux et imposer son idéologie religieuse. L’effet inverse s’est produit…

Au revoir reste avant tout un très beau portrait de femme, et représente parfaitement la condition de la femme en Iran…

On retrouve dans le film le mélange de deux phénomènes assez incroyables.
Depuis trente-deux ans, c’est-à-dire depuis la révolution, beaucoup de choses ont évolué et les femmes sont devenues « l’avant-garde » de la société iranienne. Elles ne cessent de se placer devant. 60 à 65 % des personnes qui réussissent à passer le concours d’entrée à l’université sont des femmes, et cela est phénoménal et incroyable pour une société comme la société iranienne. À l’époque du Shah, il n’y en avait même pas 30 %. Ce phénomène est donc nouveau et important.
Aussi, quand les femmes obtiennent leur diplôme, elles deviennent économiquement indépendantes, choisissent elles-mêmes leur mari et font ce qu’elles veulent. Ce qui est extrêmement problématique pour un gouvernement religieux. Le régime souhaite le contraire, c’est-à-dire une femme au foyer ! Mais malgré la volonté du gouvernement, les femmes sont extrêmement en avance et restent sur le devant de la scène. Elles sont très actives dans presque tous les domaines : il y a beaucoup de femmes écrivains, médecins, ingénieures et avocates. Des cinéastes même ! Il y en a énormément… On trouve en Iran au moins une trentaine de femmes cinéastes qui sont dynamiques, actives et qui font des films. Ce qui est très rare… Vous ne pouvez pas trouver en Allemagne trente femmes cinéastes par exemple. C’est vraiment quelque chose de nouveau dans cette société, et c’est grâce à leur courage, mais aussi aux hommes qui les ont encouragées et qui ont travaillé avec elles pour faire avancer la société.

La question de l’avortement est abordée dans le film, ce qui semble assez audacieux et courageux pour un film iranien ?

En effet, c’est l’un des rares films qui traite du sujet. Mais l’avortement est autorisé en Iran, à condition que le mari soit d’accord. Bien sûr, ce n’est pas conseillé de la part des religieux, mais il y a des femmes qui se font avorter, si elles ont un mari... Si elles n’ont pas de mari cela devient problématique… Rien ne peut être fait sans l’accord du mari.

Ceci est très bien montré dans Au revoir , l’impossibilité d’agir sans l’autorisation de son mari.

Oui ! Mais le personnage féminin est coincé car la société actuelle est coincée. Le cinéaste nous parle symboliquement d’une société qui n’avance plus, qui est bloquée. L’enfant qu’elle attend représente à la fois l’angoisse et l’avenir. C’est un enfant qui n’est pas « normal », et elle ne veut pas de cela, elle veut avorter. Je ne sais pas si le réalisateur voulait dire ça, mais tout cela peut symboliser ce qui est arrivé à la société aujourd’hui. La société est enceinte de quelque chose dont elle ne voulait pas. Et comme la société, le personnage se sent obligé d’avorter, de rejeter ce « mauvais enfant » qu’elle a dans son ventre et qui est peut-être la république islamique !

Le cinéma de Rasoulof semble de plus en plus pessimiste. Dans La Parabole , il montrait l’ingéniosité des Iraniens pour capter les chaînes étrangères, dans Au revoir il parle du désir de fuite, et son prochain projet traitera des exilés iraniens. On a l’impression qu’il y a de moins en moins de confiance en l’avenir ?

C’est la société qui est comme cela. Il n’y a presque plus d’espoir, les gens sont désespérés, tout est sombre. Beaucoup de cinéastes le montrent, et on ne voit pas comment cela va se passer dans les années qui viennent… C’est le pessimisme qui règne. On retrouve ça dans beaucoup de films iraniens. Dans Le Goût de la cerise de Kiarostami, le personnage veut se suicider car il n’en peut plus ! Dans les films de Panahi, et dans beaucoup d’autres, la société est coincée et cherche une voie. Et à chaque fois que l’on essaye de trouver une petite voie, comme les élections présidentielles, il y a deux ans… Le peuple y a participé activement et espérait changer la société, mais par une fraude massive Ahmadinejad est devenu président… Le lendemain, les gens sont descendus dans la rue pour protester et demander : « Où est passé mon vote ? », et là encore on a réprimé tout le monde. Et de nouveau le peuple s’est replié sur lui-même, et c’est ce qui nous est montré dans Au revoir de Rasoulof : l’idée d’enfermement et d’encadrement.

Fait à Paris, le 8 octobre 2011

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