Festival International du Film d'Amiens 2016
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Tulsa Oklahoma Cinéma | Portrait d’une ville, images d’un pays

En présence de nombreux invités originaires de Tulsa et d’Oklahoma (réalisateurs, acteurs, scénaristes, écrivains, photographes…)

Rencontre
- Dim. 10 • Espace Forum
- Tulsa, vue de l’intérieur, avec Sterlin Harjo, Judy Glenn et Terry Cearley (en anglais)

Le Festival accueille la chanteuse et songwriter Susan Herndon, native de Tulsa. Elle interprétera des titres de folk traditionnel et des chansons de son propre répertoire.

Tulsa est une ville d’Oklahoma jumelée à la ville d’Amiens. Cette rétrospective, à travers une trentaine de films, tissera une large tapisserie qui dressera le portrait d’une ville, d’un État, d’un pays. Du cinéma des Amérindiens aux fantômes de Tom Joad (avec les films de John Ford, mais aussi ceux de Wellman ou King Vidor), en passant par les films de Francis Ford Coppola (Outsiders, Rusty James) ou de Larry Clark (natif de Tulsa, dont le livre de photographies Tulsa a influencé une grande partie du cinéma contemporain). Sans oublier le cinéma noir américain (avec des films muets retrouvés), la grande tradition du western (les fameuses « courses à la terre » représentées dans les deux Cimarron ou Horizons lointains), le folk cinéma dans la lignée de Woody Guthrie, les films catastrophe centrés sur les tornades (le Twister de Jan De Bont), les grands polars adaptés des écrivains régionaux tels Jim Thompson (avec une projection de Série noire d’Alain Corneau, en compagnie de Pierre-William Glenn, son directeur de la photographie), les films du grand « Oklahoman » Will Rogers (sa trilogie avec John Ford) ou encore les films des natifs de Tulsa (tels Blake Edwards ou Jennifer Jones). Une rétrospectivemonde qui nous conduira du cinéma des premiers temps à celui du jeune cinéaste amérindien Sterlin Harjo (en sa présence) et de Larry Clark (en sa présence, sous réserve). Ou comment considérer le cinéma comme un territoire, et la cinéphilie comme une mémoire.

THE OKLAHOMA KIDS

Par Fabien Gaffez

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- So Eden sank to grief,
- So dawn goes down to day.
- Nothing gold can stay.

- Robert Frost

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Il y a des idées qui vous tombent dessus, sans crier gare. Presque sur le coin de la gueule. Des idées qui vous rassemblent et vous ressemblent. Comme si elles avaient attendu leur heure. Ce que les Grecs anciens, qui en connaissaient un rayon question idées, nommaient le kairos, le moment opportun. C’est donc un drôle de projet que celui de tenir une ville – et pas nécessairement la plus connue de tous – pour principe et inspiration d’une grande rétrospective de cinéma. Une ville qui ne serait pas simplement un décor (telles Venise, New York, Paris ou Maubeuge), mais un territoire tout entier, que nous reconstruirions à travers l’histoire du cinéma. Or, on peut légitiment se demander : pourquoi Tulsa ? Les raisons en sont multiples et variées, parfois secrètes ou intimes, et il serait bien long d’y revenir dans le détail, sans dévoiler un bout de notre propre biographie (ce qu’une pudeur naturelle, et plutôt bienvenue, nous empêche de faire). Ces détails, vous les trouverez à travers les nombreux films qui composent cette rétrospective-monde, et les différents chapitres selon lesquels elle se déploie. Vous les trouverez également dans les livres, celui que nous publions (Tulsa Oklahoma Cinéma, édité par nos soins dans la collection « La mémoire vivante ») et celui dont un jour vous entendrez parler. Car on n’en a jamais fini avec Tulsa, Oklahoma.

Mais la première des choses à savoir, et que nous apprîmes sur le tard, c’est que la ville d’Amiens est jumelée à celle de Tulsa. Ce qui n’est pas banal. Les échanges scolaires avec l’Oklahoma sont nombreux, et il faut se souvenir que l’usine Whirlpool avait son siège en Oklahoma. Cela ne détermine certes pas l’idée d’une rétrospective, mais c’est un hasard objectif qui est loin d’être négligeable, dans des temps où notre ville épouse de nouvelles ambitions internationales. Cela dit, cette rétrospective s’élève d’abord et avant tout de trois motifs principaux : une certaine idée du cinéma américain, les souvenirs d’une enfance cinéphile, et un voyage à Tulsa.

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LE CINÉMA COMME TERRITOIRE

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Ça n’est un secret pour personne, le cinéma américain, c’est d’abord une affaire de territoire. Le pays lui-même s’est fondé sur les conquêtes, les déplacements, les déportations, les expropriations, les frontières, l’union des États, à travers des paysages où vivaient des natifs exterminés et d’où s’est élevé, au moment même où le pays se construisait, une mythologie profondément ancrée dans l’imaginaire collectif (à travers la peinture, la chanson, la littérature et le cinéma). Les pistes, les routes, les highways, font partie intégrante de cette mythologie qui relève pour nous de l’imaginaire, mais qui pour tout Américain moyen participe d’un élan historique. Ainsi, le temps américain, c’est d’abord de l’espace (de même, si l’on veut prendre un exemple plus trivial, les distances semblent toujours se calculer en heures de route, plutôt qu’en miles). Baudrillard avait conceptualisé tout ça, ce qui fit les choux gras de tout un pan de la critique. Dans les années quatre-vingt, il écrivait : « L’Europe n’a jamais été un continent. Aux USA on sent la présence d’un continent entier, l’espace y est la pensée même. » (Amérique). Et c’est ce qui fait l’une des marques distinctives de son cinéma. De nombreux livres sont consacrés à cette question, dont le dernier en date serait Road Movie, USA de Bernard Benoliel et Jean-Baptiste Thoret, qui prenait appui sur ce genre consubstantiellement américain, le road picture ou le road movie, pour portraiturer l’Amérique à travers ses films. Quand on ouvre ce livre et que l’on consulte les cartes qui l’illustrent, retraçant les différents trajets empruntés par les films, on constate bien évidemment que l’Oklahoma y est une destination, un lieu de passage ou de départ (citons Les Raisins de la colère de John Ford, Bonnie & Clyde d’Arthur Penn, Dillinger de John Milius, Macadam à deux voies de Monte Hellman, etc.)

Tout le cinéma américain s’est donc construit sur cette question topographique. De même, certains genres sont indiscutablement liés à des lieux précis (le film de gangsters à des villes comme Chicago ou New York, certains films de SF des années cinquante au désert, la comédie musicale à Broadway). Par ailleurs, le genre le plus américain qui soit, à savoir le western, est la refonte épique – propagandiste souvent, révisionniste parfois – de l’Histoire du pays. Bien que le cinéma hollywoodien soit le lieu des grands studios, des vignettes romanesques et du carton-pâte, il n’en reste pas moins un cinéma né du paysage et de celui qui intensément l’habite : le paysan, au sens propre de celui qui s’inscrit dans un paysage qui le révèle (le paysan, soit le cow-boy, l’Amérindien, le gangster, le redneck, etc.). Autant de vérités topographiques et sociologiques devenues les durables stéréotypes qui nourrissent l’imaginaire américain. Cet imaginaire a bien évidemment influencé, déformé, et réformé, la cinéphilie européenne et même la manière dont le monde entier a pu percevoir la société américaine (jusque dans l’ironie la plus noire, tel le 11 septembre). D’où la discordance de nos rêves américains, quand le réel frappe à la porte de son double. Il existe un hiatus quasi existentiel, ce moment du voyage en Amérique où nos fantasmes adolescents à la fois s’incarnent et s’effondrent sous le poids du réel : la mythologie devient Histoire, les héros sont à vendre, le Technicolor fane un peu.

Consacrer une rétrospective à une ville et, par extension, à un État américain, c’est donc tenir la gageure de remonter aux sources de sa représentation, sans se laisser abuser par les sirènes de l’idéologie, mais tout en se laissant emporter par l’élan amoureux qui fonde notre rapport au cinéma américain et à ses mythes fondateurs (qu’il aura passé son temps à écorner, oublier, ressusciter). C’est à ce genre de réflexions que tout cinéphile normalement constitué, et qui aurait lu quelques livres, s’adonne lorsqu’il commence à faire le point entre la carte de ses désirs et le territoire de la matière. Mais il s’agirait d’abord de placer Tulsa sur la carte. L’Oklahoma, quarante-sixième État de l’Union, fait partie du Midwest, pas forcément le plus connu ni le plus glamour des États, posté entre le Texas, l’Arkansas, le Colorado ou encore le Missouri. L’autre ville importante, la capitale de l’État, étant Oklahoma City, qui fut tristement célèbre pour un attentat commis en 1995. À priori, pour l’homme de la rue, aucune identité particulière. Nous aurions tendance à tout mettre dans le même sac à clichés : les cow-boys et les Indiens, peut-être un peu de pétrole, et puis voilà tout. Rien de bien consistant à se mettre sous la dent. Tout juste se souvient-on, si l’on cherche un peu, que tout le monde semble vouloir quitter l’Oklahoma : Tom Joad ou les adolescents de Larry Clark, le premier prend la route, les seconds prennent le shoot.

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À L’OMBRE DU MOTORCYCLE BOY

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Le nom de Tulsa a d’abord sonné comme un sésame, la formule magique d’un royaume lointain, peuplé d’adolescents romantiques et de ciels rougeoyants. La première motivation de cette rétrospective s’enracine dans les années 80 et deux films signés Francis Ford Coppola, Outsiders et Rusty James. Deux films tournés coup sur coup à Tulsa et dans ses environs. Le nom apparaissait pour la première fois à un gamin de Saint-Ouen, Picardie (et les similitudes étaient nombreuses entre la réalité et la fiction, mais ça, c’est une autre histoire). Ces films suivraient partout ce fils d’ouvriers, un peu Tom Joad sur les bords, qui n’avait rien demandé, mais commençait à se mettre dans la peau de ces adolescents paumés, dont il apprendrait plus tard qu’ils sortaient de l’imagination d’une jeune femme née à Tulsa, l’écrivain Susan Hinton. Il y avait tout ça, dans les films de Coppola. Sous le vernis fifties, ses personnages nous ressemblaient. Nous partagions la même et inavouable mélancolie. Nous partagions le même désir de fuir un monde qui nous ouvrait les veines. Nous recherchions l’or du temps – nous recherchions à aimer sans condition.

Tulsa, ce fut ensuite le livre de photographies de Larry Clark, comme un vaisseau fantôme, une légende urbaine, au temps préhistorique où l’Internet n’existait pas. Larry Clark est né à Tulsa. En 1971, il publie ce livre qui aura une influence majeure sur la représentation de l’adolescence désoeuvrée américaine (du Scorsese de Taxi Driver jusqu’à Gus Van Sant, en passant par Coppola). Ce livre, titré Tulsa, réunissait des photos prises par un jeune drogué parmi les jeunes drogués, Larry Clark. Un talentueux junkie qui s’ignorait talentueux, muni d’un Leica, commence à mitrailler son entourage à partir de 1962. Il a dix-neuf ans et cherche à tuer le temps, le temps arrêté de cette ville sans horizon (Coppola donnera une version esthétique sublime de ce sentiment d’une ville devenue aquarium dans Rusty James). Par sa crudité pornographique et ses visions réalistes d’une adolescence autodestructrice, le livre choquera autant qu’il deviendra un chef-d’oeuvre de la photographie contemporaine. Comme un instantané d’une Amérique désenchantée, un refoulé de la morale dominante, des laissés-pour-compte du rêve américain. Néanmoins, pour nous, Larry Clark, c’était d’abord l’auteur de Kids, qui défraya la chronique en 1995. Mais il fallait remonter aux sources. Et c’était Tulsa. La ville, le livre. Et puis Kids, produit par Gus Van Sant, lui qui avait choisit de faire du cinéma après avoir vu Rusty James, et qui emprunterait à ce film son plan-signature : les nuages accélérés. Cette généalogie, c’était déjà une rétrospective. Mais ça n’était pas tout.

Nous pourrions entamer l’inventaire exhaustif des signes avant-coureurs, des appels du pied, des troublantes coïncidences, des quatrièmes dimensions, des miroirs tendus, des rimes entendues, bref, de toutes les routes qui pendant vingt ans nous ont conduit vers Tulsa. Quelques exemples de cette obsession à rebours devraient suffire à éclairer votre lanterne. Un jour nous découvrons Wild Boys of the Road de William Wellman. Nous tombons à la renverse devant ce chef-d’œuvre lapidaire, nous faisant la réflexion que les auteurs du moment n’avaient pas inventé l’eau tiède. Le film nous tirait les larmes, nous soulevait le coeur, et nous donnait un second souffle. Un plan nous marquait. Sur le chemin vers New York, on voit ces jeunes hobos marcher face caméra. Le même plan que nous avions trouvé dans le Kids de Larry Clark, lui-même tourné à New York. Une question nous poursuivrait alors longtemps, qui deviendrait l’une des questions de cette rétrospective : que s’est-il passé entre ces deux plans, l’un de 1933, l’autre de 1995. Que nous est-il arrivé ? Que leur est-il arrivé ? Qu’est-ce qui est arrivé au cinéma, à l’adolescence, à l’Amérique ? Quand est-ce qu’on arrive ?

Quelques années plus tard, nous revoyons pour la trente-septième fois un autre film qui se passe à New York, Diamants sur canapé (l’un des plus beaux films du monde pour ceux d’entre vous qui ne seraient pas encore au courant). Alors qu’Audrey Hepburn doit prendre un autocar, on entend une voix qui énumère les étapes de son voyage : Tulsa résonne à nos oreilles. Après vérification, on se rend compte que Blake Edwards, l’un de nos réalisateurs favoris (mais ça, c’est une maladie assez répandue) est natif de Tulsa, tout comme Jennifer Jones qui nous avait chauffé les sangs dans Duel au soleil (nous écoutions Étienne Daho). C’en était trop. Il faut y ajouter plusieurs noms : Bruce Springsteen et son sublime album The Ghost of Tom Joad (nous nous souvenons d’un concert acoustique, dans un Paris sous la neige) qui nous rappelait les Okies des deux John, Steinbeck et Ford. Ce qui nous conduirait vers Will Rogers, et sa trilogie fordienne, ou Woody Guthrie dont Amiens avait programmé le biopic, En route pour la gloire, en présence du directeur de la photographie Haskell Wexler. Puis il y eut Sterlin Harjo, natif de Tulsa, avec son film Barking Water en compétition. Le cinéma des Noirs-américains qui nous rappelait les violentes émeutes de Tulsa en 1921. Celui des Amérindiens qui faisait résonner la « piste des larmes ». Enfin, nous apprenions que le cinéma des premiers temps, celui des premiers westerns, se déroulait en Oklahoma, dont ce fut l’âge d’or. Le Festival d’Amiens croisait ainsi les recherches obstinées de l’un de ses natifs. Comme si notre parcours cinéphile prenait d’un seul coup tout son sens, le nom d’une simple ville abolissant le hasard, et transformant nos pas hésitants en un destin cousu de fil blanc.

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QUELQUES JOURS À TULSA

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Le voyage vers Tulsa, via New York, fut donc une sorte de pèlerinage, que nous consignerons un jour dans un livre. Nous y retrouvions les lieux de tournage des films de Coppola, nous y sentions un état d’esprit, nous en comprenions les légendes. Les portes s’ouvraient une à une, au fil des rencontres qui donnaient la mesure du chantier, qu’un seul festival ne pourrait pas porter. Ce qui était censé devenir l’aboutissement d’un parcours cinéphile, n’était en réalité que le commencement d’une autre histoire – qu’il faudrait vivre ailleurs. Au-delà de la ville, c’est l’Oklahoma tout entier qui nous fascinait : sa violence, son hospitalité, sa laideur et sa beauté, ses tornades, ses casinos, sa route 66, ses musées, ses gloires locales, ses burgers. Tout prenait sens et nous prêtions sens à tout. Avec cet étrange sentiment d’appartenir à ce pays où l’on se sentait néanmoins un étranger baudelairien. Le « Tulsa Sound » remplissait l’habitacle de la grosse voiture qui nous menait par monts et par vaux. J.J. Cale mourrait bientôt, et avec lui nos lubies cinéphiles. Il était temps de travailler, d’en faire une rétrospective avant de tirer notre révérence. Recherchant les traces de nos amours imaginaires, nous avions trouvé des gens qui vivaient là, riches et pauvres, jeunes et vieux, bourgeoises parfumées et Amérindiennes acariâtres, cinéphiles hauts de gamme et peintres du lundi, ouvriers usés et notables bedonnants, têtes de lard et beaux parleurs, white et black junkies, hommes-livres et femmes ivres, tycoons racoleurs et esthètes pragmatiques, génies inconnus et brocanteurs de renommée, enfants bilingues et chasseurs bas du front, chanteurs en santiags et adolescents blessés. Des gens qui existaient vraiment dans ce pays qu’on avait rêvé. Des gens qui semblaient appliquer à la lettre la devise de l’Oklahoma : Labor omnia vincit (« Le travail conquiert tout »). Des gens qui accordaient de l’importance à un blanc-bec venu les importuner avec l’idée de refaire leur histoire à travers celle du cinéma.

Mais il fallait bien un jour arrêter le nôtre, de cinéma.

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LA RÉTROSPECTIVE

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Au long d’une quarantaine de films de long et de court métrage, de fiction et de documentaire, cette rétrospective tâche donc de reconstruire l’identité de la ville de Tulsa et de l’État d’Oklahoma, déclinée selon ses différentes minorités, qu’elles fussent « ethniques » (les Amérindiens, les Noirsaméricains), sexuelles (l’homosexualité) ou sociales (les vrais « cow-boys », la jeunesse désoeuvrée, les victimes de la crise). Il ne s’agit pas, bien entendu, de dresser le tableau misérabiliste d’un État qui a connu toutes les contradictions propres à l’Histoire du pays. Au contraire, c’est à travers ces chemins parfois difficiles que l’on reconnaît quelque chose de l’identité américaine (une identité qui a toujours eu cette particularité de fonder une grande partie de sa mythologie sur le cinéma). En même temps, il est possible de reconstruire à travers eux le trop fameux « rêve américain », avec les « courses à la terre » ou la figure des véritables « Oklahomans ». Cette rétrospective emprunte plusieurs chemins, des chemins qui mènent tous à Tulsa, une ville existant par et pour le cinéma.

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