Festival International du Film d'Amiens 2016
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Rencontre avec Turkan Soray (actrice, réalisatrice – Turquie)
15 nov – Multiplexe Gaumont - 18h00
Entrée libre

Rencontre animée par Attila Dorsay et Anne-Marie Poucet, co-auteurs de Yesilçam : l’âge d’or du cinéma turc (Publication Festival international du film d’Amiens)

Türkan Soray, la « Sultane »

par Anne-Marie Poucet

En Turquie, on appelle Türkan Soray « la Sultane ». Elle est la plus grande diva du cinéma national, celle qui a influencé le plus profondément et le plus durablement la culture populaire.

En 1960, à l’âge de quinze ans, elle tourne ses premiers films et la starlette se mue vite en star aux nombreuses récompenses, jouant les rôles principaux dans plus de cent vingt films. Le film de Ertem Egilmez La Dévergondée (Sürtük, 1965) va lui permettre de s’affranchir des rôles de starlette de ses débuts en incarnant une jeune chanteuse sous la coupe d’un chef mafieux mais qui sait rester pure malgré les circonstances. Il faut dire que rapidement Türkan Soray va édicter des règles strictes à l’aune desquelles seront jugés les scénarii proposés et qui décideront de son éventuelle collaboration ou pas. Ainsi a-t-elle pu se protéger et protéger sa carrière. Elle incarnera à travers des rôles très divers la femme turque archétypale, celle qui rassure, celle qui fait partie de la famille et tournera avec les plus grands noms du cinéma turc – tels Lülti Ö. Akad et Atif Yilmaz.

Pourtant en 1983 elle brisera d’elle-même ces règles par son interprétation d’une héroïne en révolte contre une morale hypocrite, oppressive et machiste dans Mine de Atif Yilmaz. Elle y affirme le droit pour les femmes d’être libres dans tous les aspects de la vie, y compris sexuels. Ce film, très important marque un nouveau tournant dans sa carrière. Désormais, elle campe des femmes libres, des femmes qui revendiquent leur place dans la société. Citons comme autre exemple de ces nouveaux choix son personnage de femme dans le dernier film de Sürreya Duru L’Ile (Ada, 1998).

Pourtant, bien avant Mine, Türkan Soray avait, par une autre facette de son talent, montré ses préoccupations et défendu ses convictions. Elle est également la réalisatrice de quatre films, dont le premier, Le Retour (Dönüs, 1973) a été primé en Belgique au Festival de films de femmes, ce qui, vu son engagement en faveur de l’émancipation de la femme turque, n’est pas étonnant.

D’autres films ont suivi, qui toujours privilégient les thèmes sociaux : Azap (1973), Le Juge de Bodrum (Bodrum Hakimi, 1976) et enfin Yilani Öldürseler (1981). Elle prépare actuellement un nouveau film. La réalisation lui permet de s’exprimer plus complètement encore (c’est un travail qu’elle compare à une activité magique qui permet de changer le monde) et, peu à peu, cet aspect de son activité a revêtu pour elle une importance primordiale.

Malgré cela, nous sommes loin de soupçonner, en France, le prestige dont l’actrice jouit en Turquie et le statut de demi déesse qu’elle a acquis sur le plan professionnel. La superbe allure de cette actrice ne nous est pas familière. Pourtant, en Turquie, nulle actrice n’a autant été photographiée.

En ce qui la concerne, sa préférence va sans hésiter aux films qu’elle a tourné avec Atif Yilmaz (ils ont fait 18 films ensemble, dont Prénom Vasfiye/ Zulüm, Adi Vasfiye, Ma Bien-aimée à l’écharpe rouge/Selvi boylum, al yazmalim/ ou, plus récemment, Ölü bir deniz). Une collaboration qui n’est pas sans rappeler celle de Josef Von Sternberg et Marlene Dietrich. Son parcours d’actrice est remarquable tant par la variété des rôles que par son physique exceptionnel. Ses grands yeux de biche et son profil parfait ont séduit des générations entières de spectateurs pour lesquels elle est l’incarnation de la beauté des héroïnes de contes orientaux. Elle peut tout jouer allant jusqu’à incarner neuf rôles différents dans le film Dix femmes (On Kadin) de Serif Gören… Totalement imprégnée de cinéma elle va jusqu’à dire que sa vie se confond avec ses films, qu’elle l’a « vécue à travers ses films » selon le mot d’Atilla Dorsay.

Türkan Soray sera au Festival d’Amiens pour recevoir une consécration méritée, une Licorne d’or pour l’ensemble de sa carrière. Cela n’en est pas le point final, puisqu’elle compte bien nous présenter en 2010 son prochain film, inspiré de l’autobiographie d’une prostituée et de ses efforts pour retrouver sa dignité. Témoignage supplémentaire, s’il en fallait, de l’inlassable combat de Türkan Soray pour les droits humains des délaissés, des opprimés aux premiers rangs desquels les femmes.

Son aura dépasse largement le domaine du cinéma, elle s’est engagée en faveur de nombreuses causes humanitaires et sociales dans la plus grande discrétion. Elle n’a pas hésité non plus à mettre sa célébrité au service de la défense des droits dans les périodes difficiles qu’a connues la Turquie. Montrant ainsi, au-delà de l’actrice, le visage d’une femme généreuse, refusant de vivre dans sa tour d’ivoire, se revendiquant d’abord comme un être humain parmi les autres êtres humains, essayant d’apporter sa pierre à l’édifice dans un amour et un respect passionné de la vie.

C’est donc à la découverte, non seulement d’une actrice, mais aussi d’une femme exceptionnelle que le public du Festival d’Amiens est convié. Une femme dont la générosité, le souci de l’autre et le caractère enjoué frappent dès la première rencontre. Une femme à découvrir sur l’écran et dans la vie.

Entretien avec Madame Türkan Soray

- Votre carrière est très riche, vous avez tourné plus de deux cents films, pourriez-vous nous préciser ce qui détermine le choix de vos films ?

Avant tout, ce qui m’importe, c’est la qualité du scénario, l’histoire qu’il raconte. Évidemment, mes critères ont évolué au fil des années. Au début j’acceptais les rôles que l’on me proposait sans trop réfléchir. Il faut dire que j’ai vécu la période très commerciale de Yesilçam. Mais, petit à petit, j’ai participé à des films au contenu social, et j’ai compris l’importance du cinéma, de son influence sur la société. C’est à ce moment que j’ai commencé à évaluer différemment mes rôles, à considérer avant tout leur caractère réaliste, à voir s’ils racontaient quelque chose de l’être humain et à quel point ils révélaient tel ou tel problème évoqué par le film. Nous, les acteurs, nous interprétons d’abord les désirs du réalisateur, mais nous cherchons à exprimer le meilleur de nous-même pour contribuer, nous aussi, autant que possible à la création d’une œuvre . En tant que femme, j’ai cherché à exprimer et à retranscrire le plus exactement possible, dans mes films, les problèmes encourus par les femmes dans nos sociétés (la femme opprimée, par exemple). Pourquoi subit-elle des pressions  ? Une femme échoue en prison, quelle est son histoire, les causes de sa déchéance ? Ces personnages ont-ils un équivalent dans la vraie vie ? J’ai toujours essayé de répondre à ces problèmes et, avec le temps, ils sont devenus pour moi un critère de choix. Ce que je veux incarner, c’est la femme telle qu’elle est dans la vie (avec les pressions qu’elle subit de la société).

- Vous cherchez à incarner des personnages de femme profondément ancrés dans la société ?

J’ai toujours fait des films dans cette intention. Même si ce n’est pas valable pour un bon nombre de mes films, certains de mes rôles m’ont apporté une grande satisfaction sur ce point. Par exemple, le rôle de la femme victime des traditions dans Hazal, d’Ali Özgentürk ; celui de la femme prenant conscience de ses contradictions personnelles dans L’Île/Ada de Süreyya Duru ; ou encore celle qui cherche à échapper à la pression sociale dans Mine de Atif Yilmaz…

- Votre nom est indissociable du cinéma turc de ces dernières années. Longtemps vous avez été l’une des principales interprètes de Yesilçam. Comment était-ce ? Ce cinéma a-t-il évolué avec le temps ? Ce que nous appelons cinéma turc aujourd’hui a-t-il encore quelque chose à voir avec Yesilçam ?

C’est le public turc qui a fait exister le cinéma de Yesilçam. Ses demandes et ses attentes ont créé ce cinéma et je pense que les films turcs ont beaucoup influencé le peuple durant de longues années et, aujourd’hui encore, leurs effets sont présents dans les mentalités et dans les cœurs. La jeune génération de réalisateurs n’a pas pu rester à l’écart du cinéma de Yesilçam. Ils ont nécessairement subi l’influence des films qu’ils ont vu étant enfant, et de ce que leurs parents pouvaient leur en dire. Aujourd’hui les films de la jeune génération sont très différents, plus originaux, plus personnels, et plus libres. Il n’y a plus de censure et les cinéastes peuvent raconter des histoires plus personnelles et singulières. Autrefois, le cinéma turc dépendait des distributeurs et des producteurs. Il n’était pas question de faire un film sur n’importe quel sujet, filmer à sa guise n’était tout simplement pas possible. Le distributeur avait son mot à dire sur n’importe quel sujet et il pouvait tout simplement dire non. Il avait tous les pouvoirs sur le projet mais également sur le casting. Il devait tenir compte des exigences de la censure. Mais malgré toutes ces difficultés, pendant des années Yesilçam a perduré...

- Dans ce cas, les réalisateurs eux-mêmes étaient bridés et n’avaient ni le droit, ni la liberté de choisir leurs sujets, ou leurs comédiens ?

Oui, ils étaient entièrement dépendants des producteurs. Vous savez, le cinéma n’est pas un art comme les autres. Un peintre ou un compositeur peut lui-même produire ses œuvres seul, mais le cinéma est dépendant du marché. On a quand même eu quelques exceptions, dont Le Temps d’aimer/Sevmek Zamani de Metin Erksan. Mais ceci reste rare. La subordination du cinéma au marché a souvent été déterminante. Puis, avec le temps, cette situation a changé. La télévision est arrivée. Une nouvelle structuration s’est organisée. Mais malgré cette évolution, les cinéastes contemporains sont toujours les héritiers de Yesilçam et les dépositaires de son souvenir.

- Pour vous les réalisateurs contemporains ne sont donc pas coupés de Yesilçam ?

Il me paraît impossible que le cinéma de Yesilçam n’ait pas eu d’influence sur nos jeunes réalisateurs. Les films de Çagan Irmak, Zeki Demirkubuz, Yavuz Turgul et d’autres portent clairement les traces des films turcs d’autrefois. C’est dans leur subconscient. Quant aux spectateurs, je crois que le souvenir des films anciens ne s’est jamais effacé. De très beaux films ont été réalisés à cette époque. Hier encore, j’ai revu Hazal et je le trouve très beau. De nos jours, les films sont sûrement beaucoup plus courageux, beaucoup plus réalistes, mais les films anciens ont, eux aussi, leur beauté.

- Vous avez forgé et imposé des règles strictes : les fameuses «  Soray’s rules » dont on entend beaucoup parler sans toujours savoir exactement ce qu’elles recouvrent. Pourriez-vous les expliciter et en préciser le but ? Quelle influence ont-elles eu sur votre carrière dans la mesure où, tout en limitant votre participation aux scènes d’amour, elles vous accordaient le droit de choisir vos partenaires, de refuser les baisers ou les scènes déshabillées ?

Ces règles ont existé et devaient exister. Le grand public qui allait régulièrement voir des films turcs à ce moment-là, était assez spécifique. Ce public était par principe jaloux et je vivais avec lui une histoire d’amour assez particulière. Il me considérait comme quelqu’un de la famille, une soeur ou une petite amie, il voulait me protéger et ne permettait donc pas de jouer des scènes érotiques ou simplement des scènes d’amour un peu poussées. Il n’aurait pas supporté les scènes déshabillées. Artistiquement parlant, ces restrictions semblent un désastre, mais sur le plan des sentiments humains elles ont fait des merveilles  ! Si vous aviez vu la sympathie et l’affection que le public me portait durant nos rencontres, vous auriez compris. Mais finalement, le monde a évolué, les choses ont changé. Mon public et moi avons grandi et mûri ensemble. Ces règles ont perdu de leur importance et ont progressivement disparu.

- Vous étiez la Diva du cinéma turc, on ne pouvait rien vous refuser, néanmoins vous êtes passée avec succès à la réalisation. Qu’est-ce qui vous a poussée à devenir réalisatrice ? Étaitce pour exprimer des choses qui n’étaient pas abordées dans ce qu’on vous proposait ? Le besoin de vous impliquer plus personnellement dans l’expression cinématographique ?

Ce n’était pas quelque chose de prédéterminé. Peut-être était-ce l’accumulation de l’expérience. Peut-être qu’inconsciemment j’attendais une telle proposition. En tout cas, quand on m’a proposé de réaliser un film, j’ai tout de suite accepté.

- Vous avez déjà réalisé quatre films et il me semble que vous avez un cinquième en projet...

Oui, il me tient à cœur et je veux le réaliser cette année.

- Quelles sont pour vous les principales différences entre jouer un rôle et être derrière la caméra ?

C’est quelque chose d’incroyable d’être derrière la caméra, c’est magique. C’est un moyen tellement fort pour représenter intimement le monde que vous voyez. Y a-t-il quelque-chose de plus beau ? Tout repose sur vous, tout est entre vos mains, vous êtes nommée réalisatrice et ce privilège vous est offert. Vous changez le monde comme avec une baguette magique. Vous pouvez, si vous le voulez, créer un monde étincelant et fantastique. Vous devenez une sorte de magicienne quand vous êtes réalisatrice ! Personne ne peut s’en mêler, vous suivez vos sentiments, ce que vous ressentez le moment présent. C’est incroyable ! Je ne peux rien imaginer de plus beau, je vous assure, je suis tellement transportée et remplie d’enthousiasme quand je suis derrière la caméra.

- Pendant ces dernières décennies, vous avez joué des rôles très importants et très différents  ? Vous avez même joué neuf personnages différents dans un même film, Dix femmes / On Kadin de Serif Gören. Est-ce un effort de montrer la multiplicité de l’identité féminine ? Estce pour exprimer différentes facettes de votre personnalité ? Ou un simple défi d’actrice, être capable d’incarner des rôles extrêmement différents ?

Non, ce n’était pas d’une telle prétention. Dix femmes est vraiment un très beau film pour une comédienne. Cependant, j’ai toujours eu l’impression que toutes ces femmes existaient en moi. C’est comme si vous vous découvriez vous-même à travers ces rôles, c’est comme si toutes ces femmes avaient toujours été présentes en moi. Dans ces rôles, j’ai découvert l’existence de plusieurs sentiments. Je n’ai pas joué avec le souci d’une performance, mais j’ai vécu ces personnages de femme et ils sont naturellement apparus en moi.

- Avant notre entretien, vous nous avez parlé d’un projet de film sur la prostitution, adapté de l’autobiographie d’une péripatéticienne. Vous avez dit voir dans la prostitution une forme de reflet de la condition féminine, un problème qui se pose avec acuité dans toutes les sociétés. Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à faire ce film ? Serait-ce un moyen de rendre aux prostituées une humanité qui leur est souvent déniée ?

Aucun statut n’est véritablement reconnu pour les prostituées. En tant que simple être humain, elles n’ont pas le droit de vivre dignement. C’est une situation grave qui dure depuis des siècles. Rien n’est fait pour empêcher cette misère. Si seulement les femmes n’étaient pas tombées dans le besoin, elles pourraient vivre avec les hommes dans la dignité. C’est en tout cas ce qui me pousse à faire ce film.

- Comment ressentez-vous le fait d’être une icône au sein de la société ? D’être, aujourd’hui encore, aimée et respectée grâce à votre brillante carrière ?

C’est une très belle chose d’être présente dans le cœur des gens. Cela me réconforte. Ma plus grande peur, c’est de perdre ça. J’aime beaucoup le cinéma mais croyez-moi, ce qui compte le plus pour moi, c’est mon public.

Entretien avec Madame Türkan Soray, réalisé en avril et juin 2009.

Questions : Atilla Dorsay et Anne-Marie Poucet.

Traduction : Sevil Dogrugüven Ertem et Mesut Tufan.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien avec Türkan Soray dans le livre publié par le Festival d’Amiens : Yesilçam : l’âge d’or du cinéma turc.

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