Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

Andrei Cretulescu

Andrei Cretulescu est né en 1974 à Bucarest et il a déjà eu plusieurs vies. Il faut dire que, peu ou prou, tous les Roumains nés avant 1989 ont eu plusieurs vies à vivre. La nouvelle vague du cinéma roumain constitue, depuis le début des années 2000, l’une des phases les plus passionnantes du cinéma européen contemporain. Ces films reviennent souvent sur la douleur et l’absurdité de la dictature ubuesque de Ceausescu (dont la chute, non moins ubuesque, filmée en direct par les télévisions du monde entier, fait partie de l’imaginaire de notre génération et a sans doute compté dans la constitution du style de cette nouvelle vague). Ils y reviennent avec un humour irrésistible, un humour qui n’est plus la politesse du désespoir, mais la révolte de l’espoir. Ainsi, des films comme La Mort de Dante Lazarescu réalisé par Cristi Puiu (Prix Un Certain Regard à Cannes en 2005), 12h08 à l’est de Bucarest de Corneliu Porumboiu (qui reçoit la Caméra d’Or à Cannes en 2006) ou 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu en 2007 (récompensé par la Palme d’or, la toute première pour le cinéma roumain), ont ouvert la voie à cette renaissance. Et une renaissance qui se fait également en marge des financements nationaux traditionnels, bénéficiant de la reconnaissance des festivals internationaux et des fonds de soutien européens. Cette nouvelle vague de cinéastes va créer un style (minimalisme, situations réalistes jusqu’à l’excès et donc l’absurde, jeu naturaliste, virtuosité subtile de la mise en scène) et donc une école, avec tous les effets pervers que cela suppose, tel un nouvel académisme (perceptible dans les courts métrages de la toute nouvelle génération).

Or, Cretulescu est à la fois l’héritier et le réformateur de cette école roumaine qui, en l’état, s’essouffle un peu. Il en est l’héritier d’abord parce qu’il se sent redevable de ces cinéastes, dont il aime les films, et qui ont rendu possible une autre manière de faire du cinéma. Il en est également l’héritier stylistique, mais jusqu’à un certain point. On retrouve chez lui le réalisme, servi par des plans-séquences incroyables, mais au service de nouveaux codes : ceux du cinéma de genre. C’est là la grande qualité de son cinéma, et la surprise qu’il peut créer chez ceux qui se sont trop vite habitués aux tics du cinéma roumain : Cretulescu nous emmène ailleurs, comme si Orson Welles ou John Carpenter vivaient une autre vie que la leur à Bucarest. Cette hybridation, naturelle dans la démarche du cinéphile Cretulescu, signe la naissance d’une œuvre pop, porté par le plaisir et l’ivresse du cinéma pur et dur. Après Carlos Conceição, c’est sur ce nouvel auteur que parie le FIFAM, c’est sur lui qu’il compte ses jours à venir.

Andrei Cretulescu a donc eu plusieurs vies, et il est prêt à en vivre d’autres. Il a d’abord été critique de cinéma, puis a travaillé à la programmation de festivals. Sa cinéphilie est plutôt une manière de vivre qu’un catalogue où puiser des références vides ou des citations faciles. Il entame ensuite une carrière de producteur, puisqu’il fut responsable, pour le compte de HBO, du remake roumain de la série En analyse. Il a également produit neuf documentaires et le long métrage de Florin Piersic Jr., Killing Time (2012). Après avoir fondé sa société de production en 2011 (Kinosseur Productions), Cretulescu passe à l’acte, en s’attelant à l’écriture et à la réalisation de ses deux premiers courts métrages, Bad Penny et Kowalski (ce dernier film le fait remarquer des circuits internationaux, puisqu’il est « short-listé », comme on dit, à la Semaine de la Critique à Cannes et remporte plusieurs prix au festival de Zagreb). Mais c’est avec le splendide Ramona, sélectionné à la Semaine de la Critique en 2015, où il remporte le Prix Canal + et une large adhésion du public, que sa carrière semble prendre son essor. Entretemps, il a déjà réalisé un nouveau film, Seven Months Later, et entame la préproduction de son premier long métrage, Charlton Heston. Ces quatre courts métrages dessinent un univers cohérent, liés par des échos plus ou moins secrets (on évoque déjà le personnage de Ramona dans les dialogues de Bad Penny). Travaillant d’abord les codes du polar et du thriller, sans crainte des effets gore, Cretulescu s’impose souvent des défis stylistiques et narratifs, centrés sur l’usage du plan séquence (dès l’ouverture de Bad Penny). Par exemple, Kowalski et Ramona semblent être des films-miroirs : le premier est un plan séquence statique, mené par de brillants dialogues qui rappellent le meilleur Tarantino ; par contraste et contrepoint, le second est un film sans dialogues, où trois meurtres, commis par une blonde vengeresse, sont accomplis en autant de plans-séquences. Procurant de vrais shoots d’adrénaline ciné-géniques, ses films ont également la pulsation rock des plus belles chansons (son geste de cinéaste est tel celui d’un songwriter de haut calibre) : ainsi, on peut entendre, et revivre avec, Dead Man’s Bones dans Bad Penny, Get Well Soon dans Kowalski, Bauhaus dans Ramona et Morrissey dans Seven Months Later. Autant de marques d’une virilité cool qui ouvre un nouvel horizon au cinéma roumain.

home
Andrei Cretulescu