Festival International du Film d'Amiens 2016
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CONGO / RWANDA / BURUNDI : LA PRODUCTION AUDIOVISUELLE DANS LA REGION DES GRANDS LACS

par Jean-Pierre Garcia

Lors de sa 10ème édition, l’Afrika FilmFestival a organisé à Leuven (Belgique) trois rencontres qui se sont concentrées sur le développement récent de la production audiovisuelle (films, documentaires, vidéo-clips) en République Démocratique du Congo, au Rwanda et au Burundi. Dans ces pays, la révolution digitale concerne en priorité les jeunes. ls produisent à l’aide de caméras numériques, montent leurs films sur place à l’aide d’ordinateurs, et les diffusent dans un délai très court. Certains produisent pour des chaînes de télévisions locales ou vendent ces productions sous forme de DVD ou de cassettes vidéos à leurs compatriotes ou à l’étranger. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, des sociétés et des centres de production ont vu le jour un peu partout dans cette région. Leurs activités sont souvent liées à l’industrie de la musique, pour laquelle ils produisent des vidéo-clips, ou aux groupes de théâtre, pour lesquels ils filment les pièces. Lors de ces trois rencontres de Leuven ont été programmées des productions récentes et représentatives du travail des réalisateurs congolais, rwandais et burundais. Chaque film a été présenté dans son contexte, puis chaque rencontre a été clôturée par une table ronde avec des experts locaux ou actifs dans ces pays dont un nombre important de spécialistes et de réalisateurs de la région.

RÉPUBLIQUE DÉMOCRATIQUE DU CONGO

Lors de la rencontre consacrée à la République Démocratique du Congo douze films ont été programmés non-stop, de 10 heures du matin à 17 heures. Une première constatation est l’existence d’une production active d’oeuvres audiovisuelles à Kinshasa, mais aussi dans d’autres villes ou régions.

Vidéographie à Goma

Au Congo, le Centre Culturel d’Études et de Production Vidéographique (CEPV), à Goma, est organisé par les jeunes eux-mêmes. Ce centre est un lieu de rencontre entre artistes, réalisateurs, producteurs et cinéphiles et est conçu comme un département audiovisuel de la Yole !Africa à Kampala (Ouganda). Cette structure veut promouvoir et développer l’art vidéo dans la région dite des Grands lacs via l’échange d’expériences, de techniques et la production de vidéos. Tout au long de l’année, le CEPV organise des séminaires et des sessions de formation qui couvrent tout le processus de réalisation des films de fiction et documentaires parallèlement à une formation technique (caméra, photographie, montage, écriture scénaristique et travail des comédiens). Ces séminaires sont dirigés par des spécialistes locaux et internationaux. Le CEPV a des fonctions bien définies : studio destiné à ses membres, achat en commun de matériel audiovisuel (caméras, tables de montages, ordinateurs qui se trouvent dans les bâtiments du centre). Le centre dispose du matériel technique pour la formation des étudiants et pour l’exécution de leurs propres projets. Le CEPV a créé un ciné-club hebdomadaire. Le centre est l’une des seules structures dans la région qui investit dans une vidéothèque et une bibliothèque, consacrée à des publications sur la production des films et des documentaires en vidéo, pellicule et en digital. Le centre offre aussi une salle de lecture à consulter sur place (livres et magazines concernant le monde audiovisuel).
La production du CEPV est très variée (Stokyo, film de fiction basé sur la vie quotidienne des jeunes à Goma de Modogo Mutembwi - 2004 ; 45 min. ou encore Barua Lako (Le Volcan), un docudrame sur la situation d’une jeune femme face à l’éruption du volcan et à la destruction de la ville de Goma). Petna Ndaliko Katondolo, qui a créé le centre CEPV et qui vit entre Kampala et Goma, explique que cette production est très importante pour les habitants de la région et surtout pour les jeunes. Ces films démontrent le dynamisme de la région : la vie quotidienne continue malgré les menaces de guerre ou d’éruption du volcan. Pour les jeunes, c’est un moyen d’expression au sein de leur communauté, tout en leur permettant d’être tournés vers le monde extérieur. Le financement de ce centre et sa production audiovisuelle sont malheureusement aléatoires ; l’argent provient d’ONG (e.a. hollandaises) et de (petits) sponsors locaux. Il collabore également - ponctuellement et de façon non officielle - avec la RTNC (télévision nationale congolaise) à Goma, sur la base d’échanges de matériel et de services. Le CEPV se considère comme un centre indépendant qui, sans faire appel au gouvernement, essaie de développer une production audiovisuelle locale. Des films de ce centre ont déjà été sélectionnés par des festivals de cinéma en Ouganda, en Inde, en France et en Belgique.

Documentaires à Lubumbashi

Richard Nawezi, installé à Munster, en Allemagne, dirige l’asbl Mutoto et s’occupe de théâtre et de musique à Lubumbashi. Il reçoit des financements du ministère du Développement allemand. En quelques jours Nawezi a produit avec des journalistes-cinéastes, et avec un financement minimum (quelques centaines de dollars), deux documentaires-reportages sur les enfants de la rue à Lubumbashi. À l’aide de son travail sur place, c’est-à-dire la production de pièces de théâtre avec des enfants, il planifie de développer ses productions audiovisuelles. Il est en contact avec nombre de journalistes et de cinéastes de Lubumbashi. Sa production Survie, les enfants dans les rues de Lubumbashi (2003, 25 min.) n’offre pas de grandes qualités techniques, mais son sujet est très fort. Pour lui et les spécialistes de l’atelier, un investissement dans l’équipement et surtout dans la formation pourrait jeter une première base au développement d’une production de reportages de qualité pour la télévision. Richard Nawezi signale aussi qu’à Lubumbashi, quelques maisons de productions audiovisuelles sont actives et qu’il y a aussi une présence de la RTNC. Il existe une production importante de théâtre filmé, comme à Kinshasa.

Centres de production et des télévisions privées à Bukavu, Kabinda, Kisangani, Mbuji-Mayi)...

Une journaliste de Liège, travaillant pour la Radio Télévision Belge Francophone (RTBF) confirme qu’elle est en liaison régulière avec le centre audiovisuel de Bukavu et qu’il existe au Congo un grand nombre de télévisions privées qui désirent aussi produire sur place ou diffuser des productions locales... Il y a plus de trente chaînes à Kinshasa et en dehors de la capitale. Presque toutes les grandes villes disposent de télévisions privées, ainsi la Radio Télévision d’Idiofa, la Radio Télévision Amani (Kisangi), la Radio Télévision Zenith (Lubumbashi), la Radio Télévision à Kabinda ou la Radio Télévision Fraternité (Mbuji-Mayi). Dans chaque province, la RTNC est présente avec une unité de production et de diffusion. Leur problème essentiel est la faiblesse de la formation des techniciens et l’accès difficile aux productions locales.

Producteurs et réalisateurs à Kinshasa

À Kinshasa, une nouvelle génération de réalisateurs voudrait faire autre chose que l’enregistrement (rudimentaire) de pièces de théâtres, activité pourtant très lucrative.
La société Zandu (Kinshasa / Bruxelles) co-produit avec la télévision nationale (RTNC) des courts métrages documentaires traitant de la problématique du cinéma dans le pays. Guy Bomanyama Zandu indique qu’il fait tout pour travailler formellement avec la RTNC. Il essaie aussi d’obtenir de l’État, via les responsables pour la production audiovisuelle, qu’il investit et co-produise ses projets, comme ceux de ses collègues producteurs. Que les budgets soumis aux structures gouvernementales soient respectés et octroyés comme il se doit. C’est le seul moyen de garantir une production régulière et d’obtenir la collaboration des instances internationales comme le Cirtef. Un producteur congolais qui veut obtenir des financements du Cirtef (ou d’autres organisations soutenant la production), doit s’assurer que ses oeuvres sont aussi co-produites par le pays même ou par la télévision nationale. C’est une des raisons pour lesquelles Guy Bomanyama-Zandu fait tout pour que le gouvernement congolais ait une vraie politique audiovisuelle. Il s’est déjà engagé dans la production et surtout la co-production avec la RTNC où ces films-documentaires passent avec une grande régularité.
Guy Bomanyama-Zandu s’est aussi lancé dans le sauvetage et la valorisation de l’héritage audiovisuel du Congo, non seulement spécifique aux Congolais, mais aussi aux Africains et non-africains en général. Il a déjà produit trois courts métrages - documentaires sur cet héritage. Il est conscient que le cinéma, les cinéastes et les sociétés de production congolaises (installées au pays ou à l’étranger) sont inconnus. Pour lui, comme pour toute société belge ou européenne désireuse de co-produire avec une autre société de production au Congo, la difficulté est le manque d’informations. Il affirme aussi qu’il travaille avec d’autres cinéastes au Congo : ainsi en 2005 il a pu retravailler le montage du film Musuamba, le destin brisé (2002/2005), de Guy Kabeya Muya.

RWANDA

Plusieurs films, réalisés entre autres par des Rwandais, étaient programmés. Lors de la table ronde, il est apparu, à la surprise de certains, que le Rwanda, comme la grande majorité des pays d’Afrique, possède une télévision nationale. Télévision qui produit non seulement des programmes d’information, des débats politiques et autres, mais aussi des clips, des spots publicitaires ainsi que des captations d’événements culturels et religieux, etc.
Le Rwanda, à la différence de la R.D. du Congo, compte un très petit nombre de maisons de production privées : elles sont actuellement au nombre de trois : Kemit, Kabera production (www.linkmedia.co.rw) et Albert Brion production. Nous avons pu obtenir plus de détails sur Kemit.
Kemit qui non seulement produit des films mais forme aussi des jeunes à la réalisation, au montage et à l’écriture de scénarii. Kemit est une association sans but lucratif qui travaille à la construction d’un regard personnel sur la réalité et à la transmission de son message au moyen de l’outil audiovisuel. Cela se justifie par le fait que l’histoire du cinéma au Rwanda reste balbutiante. Quelques timides tentatives ça et là ne suffisent pas à créer une véritable dynamique de production, seule capable d’installer dans la durée une véritable création cinématographique nationale. Cette association est consciente que les jeunes talents, en dépit de leur inébranlable volonté de créer et de produire, manquent d’espace d’expression et de cadre de formation. Il est fondamental - surtout dans le contexte du Rwanda post-génocide, de faire émerger des talents maîtrisant les outils techniques et artistiques leur permettant de faire partager au monde leurs visions du monde... Kemit, qui existe depuis quatre ans déjà, répond à la nécessité de mettre sur pied un cadre de travail qui offre la possibilité à ceux qui le souhaitent, de se former sur place, tout en ayant accès à un outil de production professionnel, moderne et répondant aux normes internationales.
C’est dans cet espace que sont nés les films Isugi, une fiction de 25 minutes et Goretti, un documentaire de 15 minutes. Dans une interview, la scénariste Diane Igirimbabazi explique : « la production est destinée à la population rwandaise, qui est majoritairement analphabète. Avec le son et l’image du cinéma, mes collaborateurs et moi, voulons conscientiser et éduquer. Il est clair qu’il faudrait plus de soutien aux artistes, leur rôle est primordial ! » conclut-elle avec passion. Ces films ont bénéficié également du soutien de François Woukoache, cinéaste camerounais connu pour ses excellents documentaires (Asientos par exemple) qui vit actuellement au Rwanda. Goretti, Isugi, comme la plupart des titres congolais ont été diffusés lors du Festival international du film d’Amiens.

Kemit dispose d’une salle de formation qui peut accueillir 15 à 20 personnes. Les formations sont structurées en modules et peuvent être adaptées à la demande. Jusqu’en 2005, plus de 125 personnes ont déjà bénéficié d’un stage de formation au sein de Kemit dans différents domaines.
Avec quatre autres étudiants de l’École de journalisme de l’Université du Rwanda, Diane Igirimbabazi, a déjà créé en 2004 le Cinema For Development (CFD) avec pour objectif de former, informer et divertir la population avec le cinéma. Grâce à l’École de Journalisme qui accepte de mettre son matériel à la disposition des étudiants, le CFD essaie de produire ses propres films en commençant par les films éducatifs. Le CFD cherche des soutiens.
En 2006, un festival de cinéma prend place à Kigali, celui-cifut organisé par le producteur privé, Eric Kabera (Rwanda), dont le documentaire Les Gardiens de la mémoire a été projeté (52 min, 2004) à Louvain, tout comme ceux de Anne Aghion (France) Gacaca, vivre ensemble au Rwanda (2002) et Au Rwanda, on dit (2004) qui traitent tous deux des dix années qui ont suivi le génocide. Ces films ont reçu un appui important des instances internationales.

SOUHAITS ET BESOINS DES RÉALISATEURS DES PAYS DES GRANDS LACS

De nombreux Congolais, Rwandais et Burundais travaillant dans la production audiovisuelle dans leur pays et à l’étranger réalisent des documentaires, des reportages, des clips et des fictions (longues et courtes). Ils soulignent que cette production reflète non seulement l’histoire récente de leur pays, mais aussi et surtout la société dans laquelle ils vivent.
Ils souhaitent :

Films présentés à l’atelier : Stokyo de Modogo Mutembwi (Goma/Cepv 2004, 45 min.) - Lamokowang de Petna Ndaliko Katondolo (Goma/ Kampala, 2004, 15 min.) - Musuamba de Guy Kabeya, Congo, 2005, 25min.) - Mayasi, Taximan à Kinshasa de Guy Bomanyama Zandu (Congo, 2003, 52 min.)- Barua Lako (Le volcan) de Sekombi Katondolo et Sperantia Sikuli (Goma/Cepv, 29004, 25 min. - Kinshasha, Ville de mon Enfance de Adamo Kiangebeni (Congo/Belgique, 2004, 18 min) - Sorcière la vie de Monique Mbeka Phoba (Congo,Benin, 2004, 52 min.) - Kabamba de Nolda Massamba (Congo/France, 2004, 13 min.) - La Mémoire du Congo en péril de Guy Bomanyama Zanduy (Congo/ Belgique, 2005, 6 min) - Le Congo : quel cinéma ? de Guy Bomanyama-Zandu (Congo/Belgique, 2005, 8 min.) - Survie : les enfants dans la rue de Lubumbashi de Patrick Kambala & Josue Mwamabha (Congo, 2003, 25min.) - Bukavu, injuste faim de Djo Munga (Congo, 26 min 2004).
Tous ces cinéastes congolais, rwandais et burundais, s’entendent pour souligner que le développement de la production audiovisuelle est essentiel au développement général de leurs pays respectifs. Comme ceux-ci sont inondés par des images émanant de l’étranger, ils pensent que leurs gouvernements et la communauté internationale ont l’obligation de promouvoir la production locale, essentielle pour l’identité culturelle du pays. La production audiovisuelle est un droit élémentaire d’expression pour la population. Tous lancent un appel pour que leurs efforts en ce domaine soient reconnus dans le pays même et à l’étranger.

Ces éléments d’information ont été données lors des rencontres organisées par l’Afrika Film Festival / Leuven, en juin 2005, avec le concours du secrétariat des États ACP et de Signis. Participants à ces rencontres : Guy Bomanyama-Zandu, Richard Nawezi, Petna Ndaliko, Carole Karemera, Adamo Kiangebeni, Djo Munga, Lydia Ngaruko,Patrick Kambala & Josue Mwamabha, Monique Mbeka Phoba, Raoul Peck, Nadine Uwampayizina,Guy Kabeya, Patrick Lefebvre, Sekombi Katondo-lo et Sperantia Sikuli Sara Vanagt, Ann Mulders, Jean-Michel Kibushi, Nolda Massamba. Les comptes rendus de ces ateliers ont été rédigés grâce au concours avisé de Guido Convents et de Guido Huismans.

Texte publié partiellement dans le n° 48/49 du FILM AFRICAIN & DU SUD

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