Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

DOUGLAS TRUMBULL : LES ODYSSEES DE L’ESPACE VISUEL

par Alex Masson

Dès ses débuts, Douglas Trumbull aura voulu aller plus loin, viser au minimum la Lune. En 1964, ce jeune illustrateur publicitaire, fan de science-fiction, travaille sur les scènes d’animation de To the Moon and Beyond, un court métrage commandé pour la foire internationale de New York. Dix-huit minutes pour résumer l’histoire de la Terre, du big bang à la conquête de l’espace mais aussi celle de l’écran : To the Moon and Beyond est un cas quasi unique de film tourné en Cinerama 360 - soit du 70mm projeté sur un écran arrondi. Il éblouira jusqu’à Stanley Kubrick et Arthur C.Scott qui cherchaient alors des idées visuelles pour un projet alors intitulé Journey to the Stars. Le cinéaste signe un contrat de neuf mois à Trumbull pour le rejoindre en Angleterre. Il y restera près de trois ans pour inventer les effets spéciaux de ce qui deviendra 2001, l’odysée de l’espace. Car Douglas Trumbull est bel et bien un inventeur. Ou plutôt un réinventeur de l’image. Pour créer la fameuse séquence dite de « la porte des étoiles », il s’inspirera du travail de Reuben Goldberg, dessinateur très populaire dans les années vingt pour ses croquis de machines aussi imaginaires que complexes. Trumbull s’en servira comme plans de construction d’autant d’engins qui auront permis de rendre concrets à l’image un concept aussi abstrait que l’infini ou l’espace-temps.

Les tous débuts de Trumbull tiennent d’ailleurs d’un véritable paradoxe temporel. Trois ans avant même qu’il ne naisse, le cinéma veille déjà sur lui : Donald, son père, débute à Hollywood en réglant les câbles permettant aux singes volants du Magicien d’Oz de flotter dans les airs ou à la queue du lion d’être dotée d’une vie propre quand il n’enfilait pas un costume pour devenir un arbre à l’écran. Trumbull senior deviendra un technicien réputé dans les départements d’effets spéciaux. L’odyssée de l’espèce Trumbull pouvait commencer. Le jeune Douglas est un adolescent américain comme les autres dans ces années cinquante : fasciné par les récits de science-fiction, dévorant livres et films qui nourriront son imaginaire d’étudiant en beaux-arts. Ses carnets de croquis débordent d’extraterrestres et de vaisseaux spatiaux. Une fascination qui le mène chez Graphic films, un mini-studio travaillant pour la NASA. C’est là-bas qu’il dessinera les capsules spatiales Mercury ou les décors de lune pour To the Moon and Beyond.

À l’époque où Trumbull entame son travail sur 2001, il doit faire face à une colossale inconnue : comment rendre plausible quelque chose qui n’existe pas encore : la véritable conquête de l’espace n’en est qu’à ses prémices, quand Neil Armstrong pose le pied sur la lune, le film de Kubrick est sorti depuis quasiment un an et ses effets spéciaux ont fait office de pédagogie auprès du grand public. Si 2001 a eu un tel impact, c’est bien sûr par la vision du cinéaste mais aussi celle, si singulière de Trumbull, assimilant autant la science que la fiction. Son travail de créateur passe par celui d’un ingénieur. Pendant que Kubrick avait la tête dans les étoiles, lui avait les pieds sur terre, s’imprégnant de toutes les revues scientifiques existantes. La croyance dans les images passe par leur réalisme. Loin des canons des séries B de SF, Trumbull trouve son credo : associer le plausible au spectacle, faire du grand avec du petit (cf. les innombrables maquettes et effets de perspectives qu’il aura conçus au gré des films).

Le triomphe de 2001 permet à Trumbull de créer sa première société d’effets spéciaux. Elle est embauchée pour s’occuper de ceux du Mystère Andromède pour Robert Wise. La collaboration avec ce pilier du cinéma américain se passe moyennement. Trumbull, qui a déjà d’autres plans, ne veut plus être un homme de l’ombre mais raconter ses propres histoires. En 1970, Hollywood a changé. Le succès inattendu d’Easy Rider a changé la donne : les studios sont prêts à laisser les commandes aux créateurs, leur donner en échange de budgets limités - au maximum un million de dollars par film - une liberté totale. Trumbull propose à Universal un film d’anticipation pas comme les autres, Silent Running.

La Terre y est moribonde, son essence subsiste ailleurs, dans une serre spatiale où un scientifique veille sur les derniers spécimens de plantes avant d’en devenir le protecteur acharné quand lui est donné l’ordre de les détruire.

Premiers pas de réalisateur de Trumbull, Silent Running surprend en réinscrivant la part humaine dans la civilisation américaine. Avant-gardiste par sa conscience écologique ou le design inédit d’un vaisseau, cette fable aux airs d’utopie hippie (jusque dans sa bande originale constituée de chansons de Joan Baez) redéfinit l’idée, fondatrice au pays de l’Oncle Sam, de frontière. Silent Running élève les bases du western - il est question ici de néo-colonisation et de sa sauvagerie inhérente et de territoire à préserver - dans des hauteurs galactiques.

Avec Silent Running, Trumbull n’est plus uniquement un technicien hors pair, mais aussi un passionnant conteur. Il est cependant peu entendu : la logique industrielle d’Universal n’avait pas voulu s’encombrer d’une onéreuse campagne publicitaire, ce beau premier film passera inaperçu. Trumbull ne parviendra pas à faire décoller d’autres projets de films, souvent lâché en cours de route par des financiers. Il se renflouera en revenant à ce qui l’a fait connaître : les effets spéciaux. Une frustration persiste : celle de ne pas avoir donné à son premier film une dimension spectaculaire. Trumbull l’imaginait en 70mm, les moyens alloués - budget limité, tournage en à peine un mois, dans un hangar à avions, avec une équipe réduite - ne lui auront autorisé que le 1/85, un format d’image qui n’est pas à la hauteur des ambitions souhaitées.

Pendant qu’il collabore aux travaux des autres (peaufinant, sans être crédité, le système alors balbutiant des fonds bleus pour la Tour infernale, designant des aéronefs pour la série The Starlost,...). Trumbull ne parvient pas à trouver les financements de ses propres films qui échouent dans les limbes. Quand Pyramid, un ambitieux film de science-fiction est sur le point de se concrétiser chez MGM, son nouveau propriétaire préfère réduire la voilure du studio et... ouvrir un casino à Las Vegas. Lorsqu’Arthur Jacobs, le producteur de la Planète des singes s’apprête à donner le feu vert à un film d’aventures sous-marines, il meurt soudainement d’une crise cardiaque... La carrière de Douglas Trumbull aurait pu prendre un autre tournant s’il avait accepté la proposition d’un certain George Lucas de travailler sur Star Wars. Trumbull déclinera l’offre estimant que l’esthétique des aventures de Luke Skywalker était trop proche de celle de 2001, l’odyssée de l’espace, et avait un air de déjà vu, là où il était à la recherche du jamais vu.

Pour se concentrer sur cette quête, Il remonte d’abord aux sources. Aussi spectaculaire que soit son travail sur Rencontres du troisième type et Blade Runner, ils sont une manière pour Trumbull de s’émanciper du savoir-faire des anciens. Les vaisseaux extra-terrestres du film de Steven Spielberg comme la mégalopole de celui de Ridley Scott reprennent les méthodes ancestrales de trucages d’un Méliès ou des Lumière, des géniales trouvailles de Géo Trouvetou au recyclage (les images de flammes du début de Blade Runner sont en fait issues de celles d’explosions que Trumbull avait conçu pour le Zabriskie Point d’Antonioni, qui ne seront pas à l’arrivée retenues au montage). De parfaits tours de magie, auxquels tout le monde n’a vu que du feu.

Trumbull lui, voit plus loin avec Brainstorm. Dans son second film, et à ce jour dernier, des scientifiques mettent au point un système révolutionnaire à base de casques permettant de pouvoir visualiser et ressentir les pensées et émotions d’autres personnes. Avec elle, Trumbull invente avant même que le terme n’existe la réalité augmentée. En parallèle il développe un procédé de tournage inédit : le Showscan, sorte de perception augmentée, ajoutant au 70mm une captation à 60 images/seconde, presque trois fois plus que les 24 usuelles. Le résultat ultra-spectaculaire, s’apparente à du cinéma en relief sans lunettes et en plus immersif.

Devant les réticences de l’industrie à faire basculer le principe même de projection dans une dimension inédite, Trumbull décide de faire de Brainstorm un cheval de Troie en concevant les scènes où les laborantins testent leur appareil pour être tournées en Showscan. Brainstorm aurait dû faire lien entre le cinéma populaire des débuts, entre promesse de forain d’assister à un spectacle inédit et démonstration de génial camelot à la William Castle proposant une interactivité avec le public, et celui du futur par une technologie prophétisant ce que serait l’IMAX trente ans plus tard. Deux accidents briseront ce rêve : la mort tragique de Natalie Wood pendant le tournage poussera MGM à ne pas accompagner le film en salle, passant sous silence sa performance technique, jusqu’aux projectionnistes si perplexes devant les changements de format (les séquences prévues en Showscan ne seront finalement qu’en 70mm) que beaucoup interrompront les séances pour remettre des caches correspondant au reste du film tourné en 35mm.

Trumbull, effondré par cet échec, quittera Hollywood pour s’installer dans le Massachussetts. C’est là-bas que Steven Spielberg ira le débusquer pour lui demander de l’aide. L’attraction consacrée à Retour vers le futur dans le parc Universal n’arrive pas à être finalisée. Trumbull fera office de déclic en faisant comprendre que le problème était de redéfinir la place du spectateur en l’immergeant dans la projection. Le succès de l’attraction (qui en entraînera d’autres) lui permettra de retrouver la sienne, celle d’un ingénieur en perpétuelle ébullition, ayant toujours un pas d’avance.

Aujourd’hui alors que des cinéastes comme James Cameron ou Peter Jackson reprennent ses idées - le premier va tourner les suites d’Avatar en Showscan et veut convaincre les salles de s’équiper pour des projections adéquates, le second a tourné sa trilogie du Hobbit à 48 images/ seconde - Trumbull a déjà élaboré l’étape suivante. Son nouveau concept, le Magi Pod, inclut à la fois méthode de tournage (en 3D, 4K et à 120 images/seconde) et une salle transportable avec un système d’écran adapté à ce format. Le système a été testé discrètement en 2014 avec UFOTOG, un court métrage réalisé par Trumbull, enthousiasmant l’industrie.
Le nouveau film d’Ang Lee, Billy Lynn’s Long Halftime Walk, sera en 2017 le premier long métrage à essuyer les plâtres.

D’ici là, on pourra voir un autre film auquel a participé Trumbull, Voyage of Time. Le documentaire poétique de Terence Malick sera visible en deux versions, l’une dans les salles traditionnelles, l’autre dans les salles IMAX. Chacune reprend les séquences du big bang déjà présentes dans Tree of Life. La légende veut que lorsque Malick a proposé leur conception à Trumbull, celui-ci aurait répondu : « Et si on les faisait à l’ancienne comme dans 2001 ? ».

Ces scènes, tournées avec les caméras les plus modernes, mais reproduisant la genèse du monde, à partir d’images de primitives réactions chimiques dans des boîtes de Pétri, résument à elles seules la position unique de Trumbull dans le monde du cinéma aujourd’hui : résolument tourné vers le futur, éternellement conscient de l’importance du passé.

home
DOUGLAS TRUMBULL : LES ODYSSEES DE L’ESPACE VISUEL