Festival International du Film d'Amiens 2016
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Dang Nhât Minh, la réalité révélée entre les plans

par Lam Lê

De voir ou revoir les films de Dang Nhât Minh nous fait penser à ces mots de l’écrivaine biélorusse Svetlana Aleksiévitch prononcés à la réception de son Nobel de littérature 2015 à Stockholm : « Ce qui m’intéresse, c’est le petit homme. Le grand petit homme, pourrais-je dire, car la souffrance le grandit. Dans mes livres, il raconte lui-même sa petite histoire et, en même temps que sa propre histoire, il raconte la grande Histoire ». Il serait présomptueux d’évoquer l’œuvre du prix Nobel pour parler du cinéaste vietnamien à qui le 36ème Festival international du film d’Amiens rend hommage pour l’ensemble de son œuvre. Mais donner parole et vie aux anonymes, aux petits peuples, aux laissés-pour-compte de la grande Histoire dans un régime où la glorification des héros est la figure imposée et le culte de la personnalité, une servilité récompensée, est un exercice périlleux qui demande courage et ténacité. Comme l’écrivaine biélorusse qui est d’une dizaine d’années sa cadette, Dang Nhât Minh a vécu un même passé communiste, assisté aux mêmes bouleversements idéologiques (révisionnisme et perestroïka pour l’une, révolution culturelle et dôi moi pour l’autre) et témoigné du même spectacle d’une oligarchie rouge convertie au libéralisme sauvage de l’économie de marché. Si la Biélorusse entre en littérature par le journalisme (1) le Vietnamien a choisi le cinéma qu’il a appris en autodidacte par le biais de la langue russe, pour donner la parole au « petit homme  » qui se conjugue essentiellement au féminin dans ses films.

Il y a du Satyajit Ray (Charulata, La Grande Ville, La Maison et le monde, Le Lâche) chez Dang Nhât Minh. Dans tous ses films, la femme vietnamienne est le lieu géométrique des lignes de force qui tissent la dramaturgie des récits dont elle est le personnage central. C’est toujours à travers elle que le cinéaste propose sa vision du monde, celle de l’épouse et de l’assujettie dans une société confucéenne restée malgré tout machiste et réactionnaire sous le vernis communiste. Dans tous ses films, elle fait figure d’héroïne de tragédie grecque, porte le fardeau familial et affronte avec courage et dignité les soubresauts qui agitent l’histoire de son pays. Et Dang Nhât Minh connaît mieux que quiconque la psychologie de la femme vietnamienne, toute en retenue dans sa force intérieure de sœur, d’épouse et de mère. Il y a du Tchekhov chez ce cinéaste qui lit les œuvres du dramaturge russe dans le texte. Au fond, de film en film, Dang Nhât Minh cherche à peindre les mille facettes de la figure tutélaire d’une mère qu’il a perdue très jeune dans son adolescence. Fille de dignitaire de l’ancienne cour impériale de Huê sous protectorat français, elle a rejoint sans hésiter la cause révolutionnaire en emboîtant le pas de son mari médecin dévoué à la cause de Hô Chi Minh. En l’absence du père, médecin spécialiste de la pénicilline parti sauver les bodoï blessés dans le maquis Bac Bo, éduqué par sa mère et pris en charge par le réseau clandestin vietminh, le jeune adolescent et futur cinéaste avait pour mission d’étudier la langue chinoise en Chine populaire puis la langue russe en Union Soviétique pour constituer le corps d’interprétariat dont le pays aurait besoin plus tard en temps de paix. Et, ironie du sort, c’est par la porte dérobée de la langue russe qu’il entra en cinéma, presque par hasard. Désigné par défaut de candidat, interprète des cinéastes soviétiques venus enseigner à l’École de cinéma de Hanoi, il en profitait pour se former au métier de cinéaste en autodidacte. De ses relations privilégiées avec les enseignants soviétiques, il retint d’eux deux conseils qu’il érige en préceptes pour lui : « le réalisateur est Dieu sur son plateau de tournage et contrôler la fabrication de son film c’est lui assurer la moitié de sa réussite(2) » Il décide alors de ne faire que des films dont il conçoit le sujet et écrit lui-même le scénario. Mais comment réussir la quadrature du cercle quand le Dieu en question n’est autre que le Parti unique qui décide du sort du pays et du cinéma national ?

En dépit de tout cela, Dang Nhât Minh réussit à faire tous ses films comme il les a voulus, sur des sujets qui l’intéressent et non qui lui sont imposés. Jamais un film de commande de l’État même quand il est devenu « LE » cinéaste du Vietnam reconnu, respecté et convoité à l’étranger (commandes de Channel Four, NHK, PBS). Pas de carte d’adhésion au Parti, le sésame suffisant et nécessaire pour des faveurs de carrière ou pour des budgets de production étatiques conséquents et importants. En cela, il est un vrai auteur de cinéma dans le sens « bazinien » du terme, c’est-à-dire libre, indépendant, auteur de ses scénarii et capable de rapporter à soi tout ce qu’il peut observer, même si c’est accidentel, pour ensuite inventer sa propre langue pour exprimer sa vision personnelle du monde. Et c’est en forgeant sa propre écriture de cinéma que ses films échappent en partie aux yeux et aux oreilles inquisiteurs de son pays.

Il faut lire les films de Dang Nhât Minh entre les plans pour saisir une autre réalité qui s’y cache. Dans une séquence du film le Retour où le personnage principal et son vieux père venant du Nord sont en train de récupérer les cendres de leur frère et fils mort au combat et enterré dans un cimetière du Sud, ce qui se passe en trois plans sans parole en marge de l’action principale exprime magistralement une réconciliation impossible entre le Nord et le Sud tant vantée par la ligne officielle. Un plan sur le regard mécontent du chauffeur sudiste qui attend ses clients nordistes près de son taxi (qu’on prend d’abord à tort pour de l’impatience). Une contreplongée sur le monument élevé à la mémoire des martyrs de la révolution. Une plongée sur la main du chauffeur qui branche à fond l’autoradio sur une musique américaine. Et cela en dit long sur l’aversion des perdants du Sud envers les camarades du Nord qui ont confisqué leur part du gâteau de la victoire. Chez Dang Nhât Minh, il n’y a pas de grands ou de petits rôles. Il fait feu de tout bois. Tous ont leur importance et leur fonction propre pour donner sens et vérité à sa vision sur la réalité de son pays. Probablement parce qu’il sait que les yeux et les oreilles inquisiteurs ne voient que ce qui est écrit dans les dialogues et ne comprennent que ce qui est dit par les personnages principaux. Le reste leur échappe ou n’a pas lieu d’être, à savoir les petits rôles, la figuration, le silence des regards, le pouvoir du son, la puissance de l’ellipse, tout l’espace « off » qui fait la quintessence même d’une écriture cinématographique. Et c’est peut-être tant mieux ainsi pour tout le monde… D’ailleurs il est à remarquer que le poste de monteur ne figure dans aucune fiche technique officielle des films, comme si le montage devrait être assuré dans les intérêts supérieurs de l’État et non du film.

N’est-ce pas de Godard, cet aphorisme : « les bons films de fiction sont les meilleurs documentaires et vice versa  » ? Rien n’est aussi vrai qu’avec Dang Nhât Minh. Ses films sont autant de livres ouverts (un film, ça se lit aussi) sur l’histoire de son pays, sur l’âme de son peuple, sur la mémoire d’une nation non encore réconciliée. Chacun de ses films est témoin des évènements importants qui ont jalonné l’histoire de son pays : l’agression de la Chine à la frontière du Nord en 1979 (La Cité à portée de main), l’incursion punitive chez des Khmers Rouges (Quand viendra le mois d’octobre), la libération du Vietnam et la réconciliation difficile entre le Nord et le Sud (La Fille du fleuve), l’expropriation des riches et la répression des intellectuels après la prise de pouvoir communiste en 54 (La Saison des goyaves), le retour des exilés boat people au pays (Nostalgie de la campagne), la guerre coloniale française (Hanoi, hiver 46), la guerre américaine (Ne le brûlez pas), la corruption par l’économie de marché (Le Retour).

Comme l’a très justement remarqué To Huu, le grand poète national et premier secrétaire du Parti, à propos du film Quand viendra le mois d’octobre qui était soumis à d’impitoyables et d’incessants passages en commissions de censure : « ce cinéaste sait gratter là où cela démange ». Ils ont rarement tort les poètes : tous les films de Dang Nhât Minh abordent toujours des sujets qui fâchent. Qu’il se rassure. Comme tout bon poète, ce cinéaste n’est qu’un humaniste engagé épris de liberté et d’une créativité insoumise dans l’âme. Il ne fait qu’interpréter la réalité de son pays à travers le prisme de son regard et de son intégrité. Comme l’ont fait certains remarquables écrivains de sa génération comme Bao Ninh (Le Chagrin de la guerre), Nguyên Huy Thiêp (Le Général à la retraite), Duong Thu Huong (Roman sans titre), Bui Ngoc Tân (La Mer et le martin-pêcheur) entre autres. Dang Nhât Minh est tout simplement un vrai auteur de cinéma.

Pour preuve, c’est en assistant par hasard, dans une campagne reculée, à la procession d’une famille éplorée derrière un cercueil dont il apprit après qu’il est en fait vide du corps du soldat porté disparu au combat, que lui est venue l’idée de Quand viendra le mois d’octobre. Ce qu’il a vu lui renvoie en écho à l’histoire de son propre père, médecin mort sur la piste Hô Chi Minh sous les bombes américaines en 1967 et dont le corps n’est retrouvé que vingt-cinq ans après. Ce père absent, car dévoué corps et âme à la libération de son pays, se retrouve dans Hanoi, hiver 46 réincarné en l’étudiant en droit désigné agent de liaison entre le commissaire nommé par la France pour négocier avec Hô Chi Minh jusqu’au déclenchement de la première guerre française en Indochine. Puis de nouveau la figure paternelle se réincarne en la doctoresse Dang Thuy Trâm, morte aussi sur la piste Hô Chi Minh sous les bombes américaines en 1970 et dont son journal, retrouvé par miracle vingt-cinq ans après, est adapté en film par Dang Nhât Minh. Ne le brûlez pas est son unique film dont l’histoire n’est pas de lui. Mais il l’a adoptée comme la sienne quand il a appris pendant la préparation du film que la doctoresse-martyre était une des élèves de son père à l’École de médecine de Hanoi, une sœur adoptive en somme.

Dang Nhât Minh que je considère, à titre personnel, comme le seul auteur de films du Vietnam, va nous révéler certainement plus de choses encore sur le diên anh de son pays (littéralement images électriques), au cours de sa masterclass prévue en marge de l’hommage qui lui est rendu. En tout cas cette rétrospective de l’intégrale des films de Dang Nhât Minh au 36ème FIFAM est une première mondiale. Et à double titre. C’est la première fois que tous ses films de fiction sont montrés à l’étranger dans leur version d’origine. Et ceci grâce au Viên Phim Viêt Nam (les Archives de films du Vietnam), qui a restauré et digitalisé ses huit films tournés en pellicule 35mm spécialement pour le Festival d’Amiens grâce à une subvention exceptionnelle accordée par le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme du Vietnam.

C’est une exclusivité rare à ne pas manquer. Même au Vietnam une telle rétrospective est impossible suite à la disparition des équipements de projection en 35mm dans les salles de cinéma. Le film le Retour n’a jamais été projeté au public vietnamien lors de sa sortie en 1995. C’était l’époque où le gouvernement vietnamien a décidé de fermer toutes ses salles de cinéma suite à son virage vers le format vidéo analogique ! Avec l’ouverture récente du Vietnam aux investissements étrangers, son entrée dans l’Organisation Mondiale du Commerce en 2007, sa conversion à l’économie de marché globalisé, l’ouverture de la production et la distribution au secteur privé et l’utilisation de la norme de projection en DCP, le cinéma vietnamien renaît de ses cendres. Des salles multiplexes poussent comme des champignons à travers tout le pays. En marge d’une production de films commerciaux grand public majoritairement jeune, une nouvelle génération de jeunes auteurs de films indépendants, plus en phase et en prise avec les cinémas du monde, voit timidement le jour. Grâce aux fonds d’aide européens entrés en coproduction, leurs films échappent aux directives du Cuc Diên Anh (le Centre National du Cinéma du Vietnam) et parviennent bon an mal an à être sélectionnés dans des festivals internationaux puis pour certains distribués en France. Parmi ceux-ci, citons les plus connus, Phan Dang Di (Mékong Stories), Nguyên Hoang Diêp (Battements d’ailes au milieu de nulle part), Bui Thac Chuyên (Vertiges)…

(1) La Fin de l’homme rouge (Actes Sud 2013)

(2) In Mémoires de cinéma de Dang Nhât Minh – Ed. des Arts HCMV 2005

Cette rétrospective n’aurait pas pu s’organiser sans le Ministère de la Culture, du Sport et du Tourisme du Vietnam, ni le Vien films Vietnam Institute. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés.

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