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Dix-mille films en quinze ans : quantité négligeable ?

par Pierre Barrot

Nollywood en chiffres

Le premier film-vidéo nigérian fut mis sur le marché en 1992. Deux ans plus tard, la commission de censure fédérale recensait pas moins de 177 films pour une seule année. La production a ensuite poursuivi sa croissance exponentielle. Le cap des 1 000 films par an a été franchi en 2004. En 2005, on en était à 1 711 films avant de revenir à 1 535 en 2006 et 1 588 en 2007. Ces chiffres font du Nigeria le premier producteur mondial de « fictions longues » (on n’ose pas appeler « longs-métrages » les films vidéos de ce pays).
En 2006, la commission de censure nigériane a estimé le chiffre d’affaires total de Nollywood à 160 millions de dollars. Si l’on considère que moins d’un tiers de ce chiffre représente le coût de production des films en question (hors dépenses de duplication et de commercialisation), l’ensemble de la production annuelle du Nigeria dispose d’un budget inférieur à celui d’un seul film d’Hollywood. Autrement dit, un film « nollywoodien » ne coûte que trois à quatre secondes d’un film américain. Malgré la fiabilité douteuse des chiffres, on peut accepter l’hypothèse d’un budget moyen de 30 000 euros, soit l’équivalent de 20 millions de francs CFA.
Il est encore plus difficile de mesurer les ventes des films nigérians. Selon les sources, la diffusion moyenne d’un film vidéo oscille entre 16 000 et 50 0000 copies. Le plus grand succès jamais observé sur le marché est celui d’Osuofia in London, sorti en 2003 et dont les ventes sont estimées à 800 000 copies par son producteur, Kingsley Ogoro. Rapporté à une population nigériane de 140 millions d’habitants, ce chiffre demeure faible ; il prouve que même les productions les plus efficaces ne parviennent à se tailler qu’une petite part d’un marché où chaque film sorti entre en compétition avec plus de 1500 autres chaque année.
Le marché nigérian de la vidéo est le lieu d’une compétition extrême et ceux qui pensent que les producteurs nigérians bénéficient d’une rente de situation de par la taille de leur pays se trompent. On peut difficilement parler d’économies d’échelle au Nigeria car la production est totalement artisanale (ni grand studio, ni fabrication en série) et le marché potentiel de chaque film est limité par la concurrence de centaines d’autres (30 à 40 nouvelles sorties par semaine). En outre, seuls les films en anglais (soit la moitié de la production) bénéficient d’un marché national. Ce n’est pas le cas des productions en Yoruba et en Haoussa, encore moins des films en langue Edo (région de Benin City), qui sont apparus récemment mais ont fait une percée spectaculaire (50 films en 2006). Le marché de cette production régionale est encore plus étroit que le marché national de la plupart des pays d’Afrique francophone.
Sans être nécessairement généralisable, le modèle économique de la vidéo nigériane a déjà prouvé qu’il était transposable puisqu’il s’est imposé avec autant de succès auprès des différents groupes ethno-linguistiques du Nigeria : Ibos, Haoussas, Yorubas et maintenant Edo. Cependant, les producteurs ibos, après avoir démarré avec des films tournés dans leur langue, se sont presque tous convertis à l’anglais pour bénéficier d’un marché potentiel plus large [1].
On estime à 200 ou 300 000 le nombre d’emplois créés par l’« industrie » de la vidéo au Nigeria, la plupart de ces emplois se situant dans le secteur de la distribution (innombrables colleurs d’affiches, vendeurs de rue et tenanciers de boutiques vidéo). Mais Nollywood a aussi l’avantage de faire vivre de nombreux techniciens et des centaines de comédiens, dont certains sont devenus des têtes d’affiche qui amassent de petites fortunes et déchaînent les foules, dans leur pays mais aussi à l’extérieur. Enfin, le Nigeria est, en Afrique sub-saharienne, le seul pays (hors Afrique du sud) où l’on trouve des dizaines de scénaristes professionnels, certains étant très talentueux [2]. Le Nigeria est ainsi devenu le seul pays d’Afrique noire à produire lui-même les images qu’il consomme. (…)

Un système tiré vers le bas par les lois du marché

Totalement orienté vers la vente de supports vidéo (surtout VCD et plus rarement VHS ou DVD), Nollywood ne conçoit ses films ni pour le grand écran ni pour la télévision. Les producteurs se contentent donc de standards de qualité technique très bas (prise de son défaillante, mixage quasi-inexistant, images chahutées, mal éclairées, jamais étalonnées). Les normes « broadcast » des télévisions sont ignorées et les exigences propres au cinéma même pas envisagées. Les défauts techniques sont tels qu’il est pratiquement impossible de montrer des films nigérians, fût-ce les plus intéressants, dans des festivals. Quant aux télévisions qui veulent diffuser ces films, elles ont le plus grand mal à obtenir des « masters » acceptables (parfois, il n’y a même plus de master, la cassette ayant été recyclée après la sortie vidéo !).
À cette absence de culture de la qualité technique, s’ajoutent des contraintes économiques ou commerciales pesantes. D’un côté, une concurrence frénétique se traduit par des prix de vente des VCD très bas ; d’un autre côté, le star-system organisé par les distributeurs fait flamber les cachets des acteurs-vedettes. Pour s’en sortir ou pour maximiser leurs profits, distributeurs et producteurs imposent des plannings de tournage démentiels : rarement plus de dix jours pour un film d’une heure trente à deux heures et parfois même trois jours seulement ! À ces contraintes, désastreuses en termes de qualité, s’ajoutent les effets du formatage commercial. On n’hésite pas à délayer une histoire prometteuse en la découpant en deux ou trois parties pour augmenter les gains. Les ingrédients réputés payants (violence, vociférations, sorcellerie) sont exploités ad nauseam. Quant aux considérations esthétiques, elles sont le plus souvent ignorées, le public étant présumé insensible à tout ce qui ne concerne pas directement l’histoire et les personnages.
Nollywood est pour l’essentiel, sous la domination des « marketers » (distributeurs) qui ne s’embarrassent pas de subtilités techniques ou esthétiques et qui recherchent essentiellement un profit facile et rapide. Pour cela on ne recule devant aucun plagiat, aucune démagogie, aucune extrémité. Malgré une commission de censure souvent tatillonne en matière de nudité et de crudité du langage, la plus extrême violence s’épanouit dans la vidéo nigériane : meurtres à gogo, suicides à volonté, banalisation de l’infanticide. Ces outrances sont la conséquence d’une logique mercantile mais elles sont également liées au mode de diffusion : contrairement à un téléspectateur, qui n’a pas de prise sur les programmes qu’on lui propose, le consommateur de vidéos est libre de choisir ses films et il est censé décider à qui il va les montrer. (…)

Pour achever le réquisitoire contre Nollywood, certains n’hésitent pas à rendre cette production responsable de la mort du cinéma nigérian. Mais ce grief-là est infondé. Le cinéma était déjà mort au Nigeria [3] quand la vidéo s’est développée. On ne produisait plus de films et les salles avaient déjà été transformées en églises évangéliques ou en entrepôts. Pour autant, ce n’est pas Nollywood qui peut combler le vide né de l’absence de cinéma. Avec ses budgets étriqués et ses conditions de production démentes, la vidéo nigériane est incapable de porter des projets vraiment ambitieux. (…)

Un succès populaire qui impose le respect

Nollywood ne manque pas de tares. Pourtant, son expansion, non seulement au Nigeria, mais dans toute l’Afrique noire [4] se poursuit inexorablement pour une raison simple : ces films sont plébiscités par le public. C’est donc qu’ils ont quelques atouts. Tout d’abord, si mauvais soient-ils, ils sont rarement ennuyeux. Nollywood privilégie systématiquement l’efficacité des scénarios et a su développer des histoires à forte intensité dramatique. L’une des raisons est l’exceptionnelle liberté dont jouit cette « industrie ». Si elle est soumise à d’énormes contraintes commerciales, elle échappe cependant à beaucoup d’autres contraintes qui pèsent sur les programmes de télévision. Nul besoin pour une « home vidéo » d’aborder de façon « consensuelle » un sujet « fédérateur » sous prétexte d’audimat ou d’unité nationale [5]. Pour creuser son trou dans un marché gigantesque mais pris d’assaut par des centaines d’opérateurs, il ne faut surtout pas rassurer comme le font les télévisions africaines, il faut choquer, surprendre, stupéfier, méduser. Les scénaristes nigérians y parviennent d’autant mieux qu’ils échappent aussi à la pression des annonceurs [6]. Contrairement aux programmes de télévision, les films vidéos abordent la plupart des sujets qui fâchent : corruption, violence, fanatisme religieux, fléaux sociaux. Au lieu d’être un outil de propagande projetant du haut vers le bas les slogans anesthésiants du pouvoir politique ou économique, la production vidéo nigériane est - en grande partie - le miroir d’une société en ébullition. Elle peut évidemment être instrumentalisée (par les autorités, les églises, les intérêts commerciaux), mais elle ne l’est jamais que partiellement car Nollywood n’est pas une entité homogène que l’on pourrait aisément manoeuvrer ; c’est une myriade de microsociétés incontrôlables dont le fonctionnement semble anarchique. Il n’existe au Nigeria, aucun grand studio, aucun producteur hégémonique, rien qui puisse faire penser - toutes proportions gardées - aux « Major companies » d’Hollywood. Il n’y a que de petits artisans luttant avec d’autant plus d’énergie que leur survie n’est jamais assurée.
Le résultat est sans appel : Nollywood envahit progressivement tous les marchés d’Afrique sub-saharienne, anglophones ou non. Les pays anglophones, à commencer par le Ghana, ont été les premiers touchés. On a pu observer ensuite une arrivée massive des VCD et VHS nigérians sur les marchés des pays d’Afrique francophone, le plus souvent par piratage. Puis, les télévisions privées de ces pays ont commencé à diffuser ces films en version originale, au mieux avec une simple voix-off. Aujourd’hui, une étape supplémentaire est en train d’être franchie : des pirates se chargent de doubler les films en français et leur permettent ainsi de déferler sur toutes les boutiques et toutes les télévisions encore indemnes. Nul doute que l’étape suivante verra une offensive des distributeurs nigérians pour mieux contrôler ces nouveaux marchés et garantir des remontées de recettes.
Vu d’Afrique francophone, comment ce phénomène pourrait-il ne pas impressionner ? Quel que soit le dédain que peuvent inspirer la plupart de ces films, force est de reconnaître que le public y adhère. Et s’il faut 1 500 films jetables pour faire 50 films honnêtes et 5 histoires fascinantes, qui s’en plaindrait ? [7] Certainement pas les centaines de milliers de personnes à qui ce secteur procure un emploi.
(…)
Pour mémoire, il convient de citer quelques titres marquants de la « home video » édités et réédités régulièrement depuis une quinzaine d’années tels Living in Bondage, Violated, Domitilla, Thunderbolt.

Si, pour autant, la vidéo ne remplace pas le cinéma, l’existence de ce secteur en effervescence permanente permet aux apprentis réalisateurs de l’école de cinéma de Jos de faire leurs premières armes à moindre coût, avec des techniciens et des comédiens aguerris. « Nollywood » a aussi permis à d’authentiques cinéastes comme Tunde Kelani, Tade Ogidan ou Izu Ojukwu de faire une carrière en vidéo à une époque où il leur aurait été impossible d’accéder aux budgets nécessaires pour tourner en pellicule.
(…)

Quelles que soient leurs tares, les films nigérians ne devraient plus être traités avec mépris car ce mépris s’applique alors à l’immense public qu’ils ont su drainer. Au-delà de l’enjeu social et économique qu’il représente, un secteur de production comme celui-là a une importance indéniable en termes de culture populaire. Sur ce terrain-là, il est bon de méditer une réflexion de l’écrivain Umberto Eco écrite à propos des programmes de télévision mais qui pourrait tout aussi bien s’appliquer aux films nigérians : « La télévision abrutit les gens cultivés mais elle cultive les gens qui mènent une vie abrutissante. »
L’article ci-dessus est issu d’une communication faite à l’occasion du colloque « Économie
et cinéma » organisé à Yaoundé dans le cadre du festival « Écrans noirs 2009 », avec le soutien de l’ambassade de France au Cameroun.
À noter également le dossier sur « L’irrésistible ascension de la vidéo nigériane » publié dans le numéro 37/38 du Film africain et le film du Sud (mai 2001) et dans le catalogue du 21ème Festival international du film d’Amiens en 2001.

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