Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

ET LITTLE BOY ACCOUCHA D’UNE MONTAGNE

par Jean-Christophe Fouquet

La bête a tellement fait parler d’elle que dans l’inconscient occidental elle résume à elle seule le Japon. Éclipsées, les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki : Little Boy le 6 août 1945, et Fat Man trois jours plus tard. Des noms amusants pour les enfants du projet Manhattan, une horreur indicible qui paralyse le cinéma japonais ainsi que l’armée du pays. Du moins jusqu’en 1954, date où les forces japonaises d’autodéfense voient le jour. La même année que le monstre iconique : Godzilla, fruit d’essais nucléaires et parabole de la bombe atomique. Objet de terreur, d’amusement des foules, ce premier Godzilla signé Ishiro Honda révolutionne le tokusatsu, le cinéma à effets spéciaux, et invente le kaiju-eiga, le film de grands monstres. Bien sûr, il y eut des antécédents ayant inspiré la Toho dans sa démarche lucrative : King Kong en 1933 et Le Monstre des temps perdus en 1953, lui aussi réveillé par l’atome. Mais Godzilla, en substituant à la technique du stop-motion celle d’un acteur en costume ravageant les maquettes d’Eiji Tsuburaya, invente une autre imagerie, crée un autre modèle en changeant d’échelle. Et, surtout, pose la question de l’utilisation des armes et des découvertes scientifiques via un discours volontiers moralisateur et victimaire représentatif des tensions à l’œuvre dans le pays. Tensions qu’attaquera de front la Nouvelle Vague japonaise

Triturer la chair humaine

L’énorme succès de Godzilla engendre des dizaines de suites, d’ersatz, de produits concurrents. Dès 1955 et Le Retour de Godzilla, le monstre devient un adjuvant de l’humanité. Débute l’ère des combats de catch entre cascadeurs costumés, celle de l’imagination débridée. Constantes : les plans de déploiement militaires vains (sur la musique entêtante et martiale d’Akira Ifukube) et la coopération avec l’ami Américain, friand de kaijus depuis le remontage de Godzilla sorti chez lui en 1956 avec l’insert d’un personnage de journaliste américain. Une hybridation pour le moins ironique... Dans cette valse de caoutchouc internationalisée, la question atomique s’éparpille façon puzzle. Ne subsiste que celle de l’environnement, via le gentil Mothra (Honda, 1961) ou le monstre de pollution Hedora (Banno, 1971) plongé dans un délire pop sous LSD. Mais à côté de la mutation gigantesque, le cinéma japonais, toujours via Ishiro Honda, aborde aussi celle de l’être humain avec l’Homme H (1958) et son nuage radioactif, The Human Vapor (1960) et son cobaye vaporisé ou encore Matango (1963) et ses hommes champignons. Cette veine, moins prolifique que celle des kaijus et leurs dérivés (les séries TV, d’Ultraman à X-Or…), joue sur la corde de l’incertain, de l’anxiété, de la remise en cause de l’humanité confrontée à une science qui le dépasse, le manipule, le triture dans son esprit et sa chair. Le chef-d’œuvre du genre ne viendra pourtant pas du cinéma, mais de la BD, en 1982 : ce sera Akira, de Katsuhiro Otomo, qui transposera lui-même son œuvre sur grand écran en 1988. Au fameux cri de Godzilla s’en est ajouté un autre, le déchirant « Kanedaaaaa !!! », appel à l’aide du jeune Tetsuo plongé dans la folie. Et ce Tetsuo d’en inspirer un autre, celui de Shin’ya Tsukamoto pour sa trilogie cyberpunk (1989-2009). L’aboutissement des noces funèbres entre l’homme et la science.

home
ET LITTLE BOY ACCOUCHA D’UNE MONTAGNE