Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

En mémoire de Samba Félix Ndiaye

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la brusque disparition, le 6 novembre à Dakar, de Samba Félix Ndiaye ; il avait 64 ans.

Revenu dans son Sénégal natal depuis quelques années, Samba Félix Ndiaye a passé près de trois décennies en France, tout en filmant avec une grande sensibilité son pays et son continent. Homme aussi bon que passionné, Samba Félix Ndiaye était à l’écoute des autres et aimait partager ses idées comme son expérience. Il restera toujours, pour ceux qui l’ont connu, le cinéaste indigné par toutes les formes d’injustice qui frappaient le Continent : en Afrique de l’ouest comme du côté des Grands Lacs. Son cinéma en témoigne si besoin est. Considéré à juste titre comme le père du cinéma documentaire africain, il n’aimait pas cette étiquette et souriait en niant cette affirmation. Il évoquait le travail des jeunes cinéastes du Continent, le seul valable pour lui.

Dès son premier film, Perantal (1975), Samba Félix Ndiaye s’oriente vers le documentaire, « À aucun moment je n’ai douté de la proximité de la fiction et du documentaire, mieux, je trouve que la frontière entre ces deux formes de cinéma est très mince. Quoi qu’un peu partisan sur les bords, je considère souvent que le renouvellement de la fiction passe par les cinéastes qui œuvrent aussi dans le documentaire, ou qui sont en tout cas des documentaristes à la base. » (in Le Film Africain, n° 35/36). Après avoir été tenté par la fiction (il a longtemps cherché à financer un long métrage sur les signares de Saint Louis du Sénégal), toute sont œuvre sera consacrée au documentaire : « Il faut savoir que les premiers films du cinéma africain sont des documentaires. Je pense que Borom Sarret de Sembène Ousmane est un film documentaire. Et s’il est un film africain qui m’a donné envie de faire du cinéma, c’est bien celui-là. » (ibid.).

Dans les années soixante, Samba Félix Ndiaye se forge une véritable culture cinématographique : « Dakar. Il y a de cela une trentaine d’années, nous étions passionnés de cinéma. Deux fois par semaine, nous nous réunissions dans la petite salle de projection du CCF (Centre Culturel Français) pour assister aux séances du Ciné-Club. Au fil du temps, de révoltes en révolutions, nous avions fini par en prendre possession. Nos choix partisans, nos querelles fratricides, nos sempiternelles provocations et nos menaces avaient usé les nerfs des animateurs patentés du centre (…) nous étions jeunes, passionnés bouillonnants, prétentieux, insolents et surtout très bien documentés. » (Le Film africain, n° 27). C’est à cette époque qu’il découvre les films qu’il revendiquera comme certaines de ses influences : Terre sans pain (Las Hurdes) de Luis Buñuel, A Valparaiso de Joris Ivens, Tabou de F.W. Murnau, Nanouk l’Esquimau de Robert Flaherty et surtout Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini, mais aussi Pather Panchali de Satyajit Ray, Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica. Les grands auteurs du cinéma novo brésilien l’ont aussi fortement marqué, à l’instar d’autres cinéastes sénégalais.

Samba Félix Ndiaye a toujours été préoccupé par l’avenir et l’évolution du documentaire en Afrique. Il n’était pas avare de conseils, mais aussi de critiques : « Un cinéaste, c’est son regard personnel qui nous montre la chose qu’il est le seul à voir. Les cinéastes, d’où qu’ils viennent, ne nous disent que leur part de vérité, un reflet de leur réalité. Le cinéma c’est l’art de l’artifice, toujours en quête d’une vérité, utilisant des machines enregistreuses capables de saisir, chez les êtres les plus anodins, des beautés d’une extrême profondeur. Comment se fait-il que, depuis trois générations de cinéastes au moins, les problèmes de forme et de fond qui agitent la cinématographie africaine ne trouvent pas de solutions théoriques ; est-ce que nous avons tendance à isoler la toile du cadre ? » (Le Film africain, n° 27).

En 1989, Samba Félix Ndiaye réalise une magistrale série de cinq courts métrages, Le Trésor des poubelles ; une évocation de la magie et du savoir-faire des Dakarois dans la transformation des matériaux de récupération. Des films sans pratiquement aucun commentaire ; le réalisateur ne provoque jamais de véritables entretiens, mais laisse parler ceux qui sont devant la caméra, il les filme à sa hauteur. Par la suite il fera toujours preuve d’humilité et de recul dans sa façon de préparer ses films, de tourner et d’aborder ses interlocuteurs. En cela, il affirme sa dette vis à vis du talent de conteuse de sa grand-mère et pose son lien direct avec l’héritage africain.

Il nous laisse un regard vif, lucide et humaniste sur les petits métiers du Sénégal (Le Trésor des poubelles), sur la voie de chemin de fer et axe de communication entre le Sénégal et le Mali (Dakar-Bamako), sur le village de Ngor menacé par l’urbanisation dakaroise (Ngor, l’esprit des lieux), sur Léopold Sedar Senghor (Lettre à Senghor), sur la tragédie du Rwanda (Rwanda pour mémoire), sur l’évolution et l’avenir de l’Afrique (Questions à la terre natale)… Son œuvre inestimable a marqué et inspirera encore plusieurs générations de réalisateurs.

Le Festival international du film d’Amiens partage la grande tristesse de ses proches et, aux côtés de nombreux cinéastes, rendra hommage à ce créateur sensible et d’une rare exigence intellectuelle lors de sa 29ème édition.

home
En mémoire de Samba Félix Ndiaye