Festival International du Film d'Amiens 2016
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Entretien avec Jean-Michel Kibushi

« UNE DIFFICULTÉ EST DE PROPOSER EN EUROPE DES FILMS AU CONTENU CULTUREL DES PAYS DU SUD

Entretien avec Jean-Michel Kibushi

Jean-Michel Kibushi Ndjate Wooto est artiste défricheur autant qu’un homme engagé. S’il est l’un des rares réalisateurs de cinéma d’animation du continent, il est aussi un vibrant militant pour la transmission des savoirs auprès des jeunes générations. Pour le FIFAM, qui lui rend hommage cette année, il s’est prêté au jeu de l’interview. En quelques mots, nous découvrons son parcours, mais aussi et surtout sa vision de l’état des lieux du film d’animation africain dont il serait comme il le rappelle lui-même... un « orphelin ».

Jean-Michel Kibushi, pouvez-vous nous parler de vous en quelques mots, résumer votre parcours ? Cinéaste, auteur réalisateur et producteur, j’ai créé en 1988 en R. D. du Congo le Studio Malembe Maa, une association ayant comme objectifs la production, la diffusion et la formation dans le domaine audiovisuel, particulièrement dans le cinéma d’animation. En vingt-quatre ans de carrière artistique partagée entre la R.D.C. et la Belgique, j’ai contribué à la naissance du cinéma d’animation congolais et africain à travers la formation de jeunes réalisateurs, la réalisation et la production d’œuvres originales. Au-delà de la réalisation et de la production, j’assure également la diffusion du cinéma africain en milieu rural avec la ‘’Caravane de cinéma mobile pour le Sankuru’’ que j’ai initiée en 2004 en R. D. C. Je réalise également des documentaires institutionnels tels que CRS Congo, Baltimore – USA, série 2007 ; Congo 2010 : Religion et colonisation, série 2010-2011.

Le cinéma représente pour vous une passion singulière, quel a été l’élément déclencheur de celle-ci ? Avec le recul, je pense que tout jeune, ma contemplation des rites traditionnels où les statues et les marionnettes géantes occupaient une place de choix dans mon village y est pour beaucoup. Plus tard, lorsque des aventuriers de tout bord passaient dans les villages corrompre les gardiens des cultes ancestraux afin d’acheter nos fétiches pour les musées occidentaux, ces derniers prétendaient que les blancs avaient la capacité de « faire parler ces statuettes et marionnettes ». En m’imaginant cette scène, c’était « du scénario » dans sa forme initiale. Des années plus tard, lorsque j’ai présenté mon film en marionnettes Prince Loseno chez moi, les gens prenaient cela pour de la « magie » ! « Des marionnettes qui parlent, qui marchent, font des gestes comme nous et qui parlent notre langue »... disaient les spectateurs. Voir des marionnettes qui reproduisent les gestes des humains ou des animaux restera toujours quelque chose de fascinant pour l’imaginaire. Aujourd’hui encore, au-delà du divertissement, les films d’animation sont un tremplin pour faire passer des messages sociaux.

Vous affirmez être une sorte « d’orphelin du cinéma d’animation africain » et évoquez régulièrement le manque de structuration du septième art au sein de votre pays. Que pouvez-vous nous dire quant à l’état des lieux de cette discipline ? La démocratisation de l’outil informatique est un tournant pour l’apprentissage. L’acquisition du matériel et des outils est une étape importante sur le long chemin qui mène à la structuration et la production. À travers nos différentes formations, une nouvelle génération de réalisateurs est en train de naître. Nous sommes fiers d’avoir produit plus de deux heures de films d’animation réalisés par une dizaine de jeunes auteurs dans le cadre des formations que nous avons organisées. Mais le nombre de productions reste modeste, faute de moyens structurels pour pérenniser les acquis de nos formations.

Vous travaillez vos films d’animation en « stop motion » (image par image), c’est un procédé séculaire qui nous rappelle des légendaires Willis O’Brien et Ray Harryhausen (Willis O’Brien sera d’ailleurs représenté cette année dans le cadre de notre rétrospective dédiée à Merian C. Cooper, notamment lors de la projection de King Kong). Qu’est ce qui a motivé ce choix spécifique pour vos films animés et surtout, quelles sont vos propres références ? J’ai expérimenté plusieurs techniques dédiées au cinéma d’animation : papiers découpés, dessin animé... Étant au départ homme de théâtre, je suis passionné au cinéma par la technique stop motion. J’ai réalisé en 2004 un moyen métrage intitulé Prince Loseno et je termine actuellement le développement de mon premier long métrage dans cette technique. Dans ce domaine, mes grandes références sont : Garri Bardine, Le Loup gris et le Petit Chaperon rouge et Barry Purvers, Screen Play, découverts lors de ma première participation avec mon premier film le Crapaud chez ses beaux-parents au festival d’Annecy en 1991. Ensuite, Henry Selick avec Coraline et Tim Burton avec les Noces funèbres et Frankenweenie sont mes références sur le plan de la qualité de l’animation, du détail dans l’animation des personnages ainsi que de la réalisation des décors.

Les clichés habituels veulent que le cinéma d’animation soit destiné aux enfants, pourtant, vous n’hésitez pas dans vos réalisations à opter pour des thématiques graves, notamment politiques. Comment évoqueriez-vous la façon dont vous concevez vos films ? Sont-ils porteurs de messages sociaux ? Au-delà des efforts de nombreux artistes pour défendre l’usage de l’animation pour tout public, les clichés persistent. Pour des raisons commerciales, les diffuseurs et institutions y contribuent énormément. Même si le propos de fond et la forme choisie sont pertinents, dès qu’on s’adresse à de « grands enfants » et à des adultes, les financeurs affirment que le fond n’intéressera pas les enfants et que la forme rebutera les adultes. C’est toute la difficulté que rencontrent nos films à messages sociaux, même si les sujets traités sont universels. Une autre difficulté est de proposer en Europe des films au « contenu culturel des pays du Sud », mais avec un message universel, sans ressources locales non plus. La peur, le formalisme dans le système de financement sont des écueils à la créativité et à la production de sujets culturels minoritaires qui sont les nôtres. On cible majoritairement le jeune public, les maisons de production, les diffuseurs et distributeurs de films optent généralement à l’adaptation de livres d’auteurs connus ainsi que des bandes dessinées à succès. En d’autres termes, les financements sont liés à la présence d’un contenu culturel occidental remarquable dans le scénario.

L’État, d’ailleurs, ne semble pas s’impliquer dans le développement et la structuration de votre discipline. Quels moyens trouvez-vous pour parer à ce manquement ? C’est un combat permanent. Des générations sont sacrifiées dans l’attente de la structuration de la culture par l’État. Grâce à nos propres initiatives, avec peu de moyens et l’assistance de nos partenaires en l’occurrence l’UE (Union Européenne) et les ACP (pays Afrique, Caraïbes et Pacifique) par le biais des appels à projets (ACP Films-ACP Cultures+), une nouvelle génération d’artistes est en train de naître. Cela prendra du temps, mais l’essentiel est en route.

En plus de vos réalisations, vous accordez une grande importance à la transmission de votre savoir et de votre savoir-faire, notamment par la mise en place d’ateliers à destination des jeunes. Que pouvez-vous en dire ? En l’absence d’écoles dédiées à la formation en audiovisuel, seule la tenue d’ateliers de formation ainsi que la mise en place d’infrastructures initiales de développement, de production et de réalisation de films en général permettra de donner naissance à des œuvres animées avec un contenu local et de transformer le paysage audiovisuel des médias africains.

Justement, pourriez-vous détailler le projet global du Studio Malembe Maa ? Nos efforts se portent aujourd’hui vers la recherche de stratégies pour la mise en place d’un site pérenne répondant aux conditions d’accueil et de résidence de longue durée pour la formation et la production de jeunes auteurs en Afrique centrale. Dans le cursus classique de formation aux métiers du cinéma d’animation, la durée de la formation varie de trois à quatre ans : il s’agit alors surtout d’une pratique accompagnée par des maîtres théoriciens et des maîtres de stage. Une longue période pendant laquelle les étudiants pratiquent déjà le métier à titre expérimental et prospectif. Dans notre cas, il s’agirait de réduire le temps de l’apprentissage par l’accueil et la formation et par la pratique d’auteurs porteurs de projets en résidence temporaire de longue durée.

Propos recueillis par Nicolas Lochon

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