Festival International du Film d'Amiens 2016
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JEAN-PIERRE MARIELLE, LE GRAND DUC

« MARIELLE, ARRÊTEZ DE FAIRE N’IMPORTE QUOI ! »
« Aux optimistes forcenés que je hais, je préfère les désespérés, les hommes perdus, les orphelins,ceux qui sont à côté de la plaque ! [1] », revendique le plus « décalé » des comédiens français. Jean-Pierre Marielle est né en 1932, à Paris, d’un père industriel et d’une mère couturière, vivant à Précy-le-Sec, près d’Avallon, où il grandit. « Issue d’une famille de paysans durs au mal, ma mère ne s’appelait Coulebois, un vieux nom du pays. Le Bourguignon est bourru, pas commode, il décroche le fusil pour un rien ! [2] » Une première révélation arrive avec l’Extravagant Monsieur Deeds (Mister Deeds Goes to Town, 1936) de Frank Capra et La Chevauchée fantastique (Stagecoach, 1939) de John Ford. « Ces films et leurs acteurs, en l’occurrence John Wayne et Gary Cooper, ont marqué ma génération au même titre que le jazz. (…) Ce monde-là nous appela comme si c’était le nôtre, celui où nous étions censés habiter. Une fois happés, plus de retour en arrière possible, mais c’était moins une malédiction qu’un salut. Ces images-là ne marquèrent pourtant pas la naissance d’une vocation, elles m’encouragèrent à vouloir vivre entre deux mondes, et de préférence plutôt du côté de la rêverie,ce qui est assez contradictoire avec toute velléité de carrière, c’est-à-dire de travail. [3] » Le jazz, il le découvre grâce à sa sœur aînée, Nicole. Adhérente au Hot Club de France, elle reçoit des disques tous les mois. L’adolescent en profite, et l’accompagne parfois à des concerts. Envoyé comme pensionnaire au lycée à Dijon, il se réfugie dans la lecture. « Rimbaud, Baudelaire, Cendrars, Apollinaire étaient mes amis et le sont restés [4]. », confie-t-il. Son professeur de lettres, Monsieur Jacques, lui fait lire Balzac, Flaubert, Léautaud et Céline. « Moyen en tout ! J’étais un élève moyen, puis un adolescent moyennement studieux à qui les profs disaient souvent : “Marielle, arrêtez de dire n’importe quoi !  [5]” » Grand amateur de théâtre, Monsieur Jacques le fait jouer dans L’Ours de Tchekhov, et lorsqu’il demande à Jean-Pierre Marielle ce qu’il souhaite faire plus tard, il l’encourage alors à se présenter au Conservatoire plutôt que de poursuivre des études en khâgne.

« C’EST COMME LE PINARD... IL Y A DES ANNEES ! »
Reçu en 1951 au concours d’entrée du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, il se lie avec Jean-Paul Belmondo, Jean Rochefort, Bruno Crémer, Claude Rich, Pierre Vernier et Michel Beaune. La naissance d’une véritable « bande » de copains6. Une promotion sans égale… à laquelle appartiennent aussi Françoise Fabian, Claude Brasseur et Annie Girardot. « Un grand millésime ! La guerre nous avait volé notre enfance, les rigueurs de l’après-guerre étaient moroses, on avait envie d’excès, de folie ! C’étaient que des gens bien, on ne s’est jamais quitté ! [6] » Avec Belmondo, Marielle fait les quatre cents coups ! « Dans les coulisses, ils s’amusaient à imiter le gag des Marx Brothers quand ils se foncent l’un sur l’autre, se ratent et se serrent la main  » raconte René Camoin. Ils s’amusaient à faire cela dans leurs costumes de médecin. Or un jour Gérard Philipe était présent dans les coulisses. Il a regardé Marielle et Belmondo faire ça et il leur a dit : “Votre gag n’est pas bien réglé, je vous le règle.” Il a passé dix minutes à leur régler ce gag, croyant qu’il figurait dans la pièce. Or il se trouve que dans le Mariage forcé, les deux docteurs ne se rencontrent pas ! Belmondo et Marielle étaient bien sûr aux anges de se faire régler un gag par Gérard Philipe. [7] » Il en sort avec un deuxième prix de comédie. « C’est un métier d’une facilité incroyable. [8] », lui déclare alors son père ! À l’école de la Rue Blanche, Jean-Pierre Marielle rencontre Guy Bedos, avec lequel il fait du cabaret, à la Galerie 55, rue de Seine. Aux côtés de Micheline Dax et Roger Carel, il participe à la troupe fondée par Jean-Pierre Grenier et Olivier Hussenot, où il attire Jean Rochefort. « Moi et Rochefort, on n’était pas des jeunes premiers avec des physiques à la mode. Nous, on avait les seconds rôles. On faisait pas partie du cheptel. Moi, j’avais une dimension plus cocasse, plus bizarre. [9] »

« LES CONS, ÇA, ÇA FOUT LES JETONS… »
« La seule direction qu’un metteur en scène peut donner à un acteur, c’est celle des studios. », ironise Jean-Pierre Marielle. Les studios, il en prend le chemin à partir de 1957. Le temps des petits rôles – ou des apparitions – dans des films signés Henri Decoin, Pierre Chevalier, Patrice Dally, François Villiers ou Robert Lamoureux. « Le vrai métier pour nous, c’était le théâtre ! [10] », se souvient Claude Brasseur. Sous la direction de Georges Le Roy, Jean-Pierre Grenier ou Georges Vitaly, Marielle joue Racine ou de Vigny mais aussi des pièces de Peter Ustinov, Eugène Ionesco, Jean Giraudoux ou Jacques Audiberti. Albert Camus – avec qui il se liera d’amitié – le met en scène en 1957 dans le Chevalier d’Olmedo de Lope de Vega au Festival d’Angers. Après Peau de banane (1963) de Marcel Ophuls et Dragées au poivre (1963) – dans lesquels Belmondo tient la vedette –, Jean-Pierre Marielle trouve dans Faites sauter la banque  ! (1964) de Jean Girault, un rôle « sur mesure », celui du banquier André Durand-Mareuil, escroquant Victor Garnier, un petit commerçant en articles de chasse et pêche, joué par Louis de Funès. Jean-Pierre Marielle enchaîne les rôles – Un monsieur de compagnie (1964) de Philippe de Broca, La Bonne Occase (1965) de Michel Drach, Relaxe-toi chérie (1964) de Jean Boyer, Cent Briques et des tuiles (1965) de Pierre Grimblat, Monnaie de singe (1966) d’Yves Robert, Toutes folles de lui (1967) de Norbert Carbonnaux, L’Homme à la Buick (1968) de Gilles Grangier –, parfois au même générique que ses copains Jean-Paul Belmondo – Weekend à Zuydcoote (1964) de Henri Verneuil ; Échappement libre (1964) et Tendre Voyou (1966) de Jean Becker – ou Jean Rochefort – Le Diable par la queue (1969) de Philippe de Broca. Le public populaire commence à se familiariser avec cette silhouette atypique, et cette voix inimitable… quand Jean-Daniel Pollet lui offre un premier rôle, celui de Maxime dans l’Amour c’est gai, l’amour c’est triste (1971), dans lequel Jean-Pierre Marielle donne la réplique à Claude Melki et Bernadette Lafont. S’ouvrent alors les portes d’un cinéma – dit – d’auteur que le comédien empruntera en parallèle d’un cinéma – dit – commercial.

« LE TOURNAGE DOIT ETRE UNE RENCONTRE »
De plus en plus populaire auprès du public avec le succès de films comme La Valise (1973) – « aïe aïe aïe » – et On aura tout vu (1978) – aaah le producteur de films « porno » Bob Morlock – de Georges Lautner, et des apparitions inoubliables – Lucien, le dentiste dans Sex-shop (1972) de Claude Berri, le docteur Carlille dans Un linceul n’a pas de poches (1974) de Jean-Pierre Mocky ou Léo Tartaffionne dans Dupont Lajoie (1975) d’Yves Boisset… « […] on me distribue un peu comme ça dans des personnages de GRAND CONNARD, extravagants... Des personnages un peu louches... J’aime bien quand ça dérape. [11] » Jean-Pierre Marielle multiplie les rencontres avec une poignée de cinéastes. Une famille en quelque sorte, la sienne. Autant de titres et de personnages, autant de facettes de son talent protéiforme. Après avoir joué Tony dans Charlie et ses deux nénettes (1973), Joël Séria lui offre avec les Galettes de Pont-Aven (1974), un rôle et un film culte, comme nombre de ses répliques – « Oh ton cul ! ton cul !... ». Séria que Marielle rejoint trois ans plus tard pour Comme la lune (1977) avec Sophie Daumier. « […] c’était des rôles plus proches de moi, avec ce côté célinien... [12] », commente-t-il. « Oh oui. Il est à part. Séria, comme Blier, est un auteur, un poète. (Il déclame une réplique des Galettes... : “Ah, tu sens la pisse toi, pas l’eau bénite.”) C’est beau comme du Céline, non ? C’est du Mort à crédit ! [13] » Il retrouve son ami Jean Rochefort – et Philippe Noiret – pour Que la fête commence… (1975) de Bertrand Tavernier et Calmos (1976) de Bertrand Blier – un franc-tireur comme il les aime.

« J’ASSUME TOUT »
Au fil des ans, Jean-Pierre Marielle poursuit au théâtre – et désormais à la télévision – une carrière exceptionnelle. Au cinéma, il tourne aussi une flopée de navets – voire de « nanars » aujourd’hui considérés comme « cultes » – Cours après moi que je t’attrape (1976) et Voulez-vous un bébé Nobel  ? de Robert Pouret, Pétrole ! Pétrole ! (1981) de Christian Gion, ou Signes extérieurs de richesse (1983) de Jacques Monnet… « […] J’assume tout. Je disais oui souvent sans avoir lu le scénario. Il y a des navets que j’adore. [14] », confie-t-il. « Je me disais : “Je vais me balader, je vais me faire un peu d’argent. ” Y en a que je n’ai jamais vu, y en a que j’ai vu et dont je me serais bien passé, même récemment. [15] » Il y a les complices d’hier… Claude Berri – Un moment d’égarement (1977), Uranus (1990) –, Bertrand Tavernier – Coup de torchon (1981) –, Bertrand Blier – Tenue de soirée (1986), Un, deux, trois, soleil (1993) –, ou Joël Séria – Les Deux Crocodiles (1987) –, des perles oubliées – L’Entourloupe (1980) de Gérard Pirès, L’Amour en douce (1985) d’Édouard Molinaro, ou Les Milles (1995) de Sébastien Grall –, et des aventures professionnelles avec de nouveaux venus sur sa route, dont Claude Sautet – Quelques Jours avec moi (1988) – inoubliable directeur de supermarché, Raoul Fonfrin… Sautet avec lequel Marielle s’écharpe sur des questions jazzistiques. « Sur le tournage […] on s’engueulait assez violemment […], y compris entre deux prises : il se mettait dans de terribles colères et soutenait qu’il n’existe pas de grand ténor blanc. Je lui démontrais que Stan Getz était un génie, il se calmait, tombait d’accord avec moi, mais on remettait ça le lendemain. » Des rencontres avec… Laurent Heynemann – Les mois d’avril sont meurtriers (1987) –, Claire Devers – Max et Jérémie (1992) –, Patrice Leconte –Le Parfum d’Yvonne (1994), Les Grands Ducs (1996) –, Claude Miller – Le Sourire (1994), La Petite Lili (2003) –, Chantal Akerman – Demain on déménage (2004), Noémie Lvovsky – Faut que ça danse ! (2007)… et naturellement Alain Corneau. « Tous les matins du monde m’a offert l’un de mes souvenirs les plus chers. Je ne pensais pas être l’homme de la situation, c’est lui qui m’a convaincu que la gravité de Sainte-Colombe me siérait, insistant sur la place centrale de la musique. On se croisait de temps à autre à des concerts de jazz, et je ne peux qu’accorder ma confiance à un cinéaste qui va écouter Ornette Coleman au lieu d’écumer les dîners mondains. [16] »

« J’AI ÉTÉ COMBLÉ »
« Je n’aime ni m’entendre, ni me voir. Ce que j’aime, c’est ne rien faire. Rêver, lire, me promener. Cela me suffit. [17] », écrit-il. Jean-Pierre Marielle songe aujourd’hui à ses amis, surtout les disparus – « J’ai eu deux grands amis dans ma vie, Boris Vian et toi. [18] », lui dira un jour Henri Salvador –, aux cinéastes qu’il admire – John Ford, Ida Lupino, Orson Welles ou Ingmar Bergman –, à ses films fétiches – Citizen Kane, La Nuit du chasseur, L’Aventure de madame Muir, L’Atalante, Écrit sur du vent, Les Fraises sauvages […], La Règle du jeu et La Grande Illusion, Les Enfants du paradis, Le Vieil Homme et l’Enfant, Jules et Jim et À bout de souffle – qu’il revoit parfois. Il lit et relit ses auteurs de prédilection – Baudelaire, Flaubert, Céline… « Écouter la pluie, faire du feu dans ma maison de vigneron de Chablis, aller à la chasse sans fusil, et surtout partir avec Agathe au bout du monde, traîner à New York ou à Zanzibar en passant par Florence ou Venise ! [19] »

Laurent Chollet

1 Jean-Pierre Marielle, Le Grand n’importe quoi, Calmann-Lévy, 2010.
2 « Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire », propos recueillis par Jean-Paul Billo, France Bleu, 18.02.2014.
3 Ibid.
4 Ibid.
5 « Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire », op. cit.
6 Cf. Philippe Durant, La Bande du Conservatoire, Sonatine, 2013.
7 « Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire », op. cit.
8 Cf. Philippe Durant, Belmondo, Robert Laffont, 2011
9 Jean-Pierre Marielle, op. cit.
10 Judith Perrignon, « Jean-Pierre Marielle, 68 ans, irrésistible du cinéma de papa, joue Guitry, préfère Tchekhov et revient dans « les Acteurs ». Le grand moyen. », Libération, 10.04.2000.
11 Entretien avec l’auteur, juin 2014.
12 Entretien réalisé par Christophe Ernault & Laurence Rémila, Schnock, n°1, été/automne 2011.
13 Op. cit. • 14 « Jean-Pierre Marielle, le grand duc », Le Figaro, 19.11.2010.
15 « Interview exclusive : Jean-Pierre Marielle pour Audition », propos recueillis par Dominique Parravano, ParuVendu, 2010.
16 Judith Perrignon, op. cit.
17 Jean-Pierre Marielle, op. cit.
18 Jean-Pierre Marielle : « Je ne suis pas croyant mais cela ne m’empêche pas d’être questionné par ce mystère qui nous écrase tous  », propos recueillis par Arnaud Schwartz, La Croix, 27.03.2012.
19 Jean-Pierre Marielle, op. cit.
20 « Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire », op. cit.

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