Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

JOHN LANDIS : L’AUTRE THÉORIE DU CHAOS

par Alex Masson

John Landis est un anachronisme. C’est ce qui le rend indispensable. Dans le Hollywood contemporain, les réalisateurs de sa trempe sont une espèce en voie de disparition. On ne voit que Joe Dante ou le Tim Burton (des débuts, disons jusqu’à Big Fish) pour incarner comme il le fait un chaînon manquant entre la série B et le cinéma américain classique. Un lycanthrope malgré lui, à la gestuelle burlesque (Le Loup-garou de Londres/An American Werewolf in London,1981). Une vision sur les méfaits du libéralisme boursier inspirée par les fables de Frank Capra (Un fauteuil pour deux/Trading Places, 1983). Une croisade pour sauver un orphelinat et le rythm’n’blues (Les Blues Brothers/The Blues Brothers, 1980). Un remake loufoque des Sept Mercenaires (The Magnificent Seven, 1960) avec un trio de cow-boys digne des 3 stooges (Trois amigos/Three Amigos !, 1986). Michael Jackson en zombie dansant au son de la voix de Vincent Price (Le clip de Thriller)... John Landis a toujours eu un œil sur son époque, l’autre dans le rétroviseur. Peut-être la conséquence des premiers souvenirs de cinéma.
La légende veut que le petit John ait décidé qu’il serait réalisateur à huit ans, à la sortie d’une séance du 7ème voyage de Sinbad (The 7th Voyage of Sinbad, Nathan Juran, 1958). Landis a eu la chance d’être au bon endroit, à la bonne époque. À Los Angeles dans la fin des années cinquante, les grands réalisateurs, de Capra à Cukor, de Hawks à Hitchcock sont au sommet de leurs carrières, le cinéma de Studio règne encore en maître mais son empire commence à se fissurer, les moguls doivent s’adapter au cinéma de genre comme à la télévision. Adolescent, Landis décroche un poste au service courrier de la 20th Century Fox. Devant les fenêtres de son bureau, il voit autant passer Barbra Streisand en robe à crinoline se rendant sur le plateau d’Hello, Dolly ! (1969), que des figurants dans des costumes de chimpanzés savants pour La Planète des singes (Planet of the Apes, 1968). Quand on ne tourne pas dans le hangar d’à côté les effets spéciaux d’Au cœur du temps (The Time Tunnel, 1966) ou de Lost in Space (1965). Est-ce là-bas qu’il a nourri ce goût pour la combinaison du moderne et du classique ? Ou quand il devient réalisateur de seconde équipe, sur Catch 22 (1970), pamphlet pré-soixante-huitard sur l’absurdité militaire où il rencontre le monstre sacré Orson Welles ? À moins que ce ne soit lors du tournage foutraque - Landis y passe furtivement devant la caméra, dans un rôle de... nonne- en Yougoslavie de De l’or pour les braves (Kelly’s Heroes, 1970), satire des films de guerre ou des stars américaines - Clint Eastwood, Telly Savalas- travaillent avec une équipe jeune et cosmopolite ? Landis affirmera son goût pour la déconstruction dès ses premiers films. En 1973 Schlock est autant un hommage aux films de monstres des années cinquante qu’il affectionne - mais aussi à ses créateurs, en étant produit par Jack H. Harris, le réalisateur de Le Blob (The Blob, 1988) ou en offrant un caméo à John Chambers, le maquilleur de la Planète des singes, qu’un précurseur : le périple d’un homme préhistorique dans la Californie contemporaine est une des première parodies des figures mythologiques du cinéma fantastique, balisant le terrain pour les Frankenstein Jr ou Phantom of Paradise (1974) à venir.

Quatre ans plus tard, il s’associe à la bande des Z.A.Z (futurs réalisateurs des Y’a-t-il un pilote dans l’avion ?) pour Hamburger film sandwich (The Kentucky Fried Movie, 1977), compilation de sketchs irrévérencieux mais énamourés du cinéma de genre lorsqu’ils brocardent les films de kung-fu, le western spaghetti, les films catastrophes ou ceux de prison de femmes. Une mise en lumière de la contre-culture qui s’avèra payante : financé de manière indépendante Hamburger film sandwich rapportera plus de trente fois sa mise au box-office américain. Les studios rappellent dans leur giron Landis en lui proposant un scénario jugé trop transgressif par Mike Nichols, Bob Rafelson Richard Lester. Le succès triomphal d’American College (Animal House, 1978) tiendra autant à ses gags primitifs, issus du slapstick qu’au ton trivial, parfois scatologique, vingt ans avant que la tarte aux pommes fourrée au sperme d’American Pie (1999) fasse s’écrouler de rire le public teenager.

Avec Les Blues Brothers, Landis franchira le pas entre la déconstruction et le chaos. La croisade de deux frères chanteurs pour sauver leur orphelinat embrasse et couvre plusieurs spectres : quand il n’ouvre pas les portes d’ un panthéon de la musique noire américaine, du jazz zazou au rythm’n’blues en passant par la soul ou le blues, il suture le film de poursuite automobile, burlesque à la Keystone cops et comédie loufoque. Le tout en version king size : tout le monde -des néo-nazis, un groupe de country, une fiancée répudiée, les flics...- poursuit Jake et Elwood lors d’une cavale sur les highways tenant quasiment la dernière demie-heure du film !

Bien malin qui en ce début d’années quatre-vingt peut cataloguer John Landis. Un film va pourtant s’en charger. Même s’il tire presque plus vers la comédie que sur le cinéma fantastique, Le Loup-garou de Londres va l’introniser comme réalisateur de films d’horreur. La faute à cette séquence de transformation d’un touriste américain en loup. Peut-être la scène la moins parodique, la plus premier degré de toute l’œuvre de Landis. Pour la première fois dans son cinéma, le ton n’est pas (qu’à) la rigolade. Hormis cette transformation, hyper-réaliste, non seulement par les très impressionnants effets spéciaux signés Rick Baker, Le Loup-garou de Londres est étonnamment mélancolique, jusqu’à ce final anti-climactique, sec et sombre. Une réussite inégalée dans son registre qui installera un malentendu autour de Landis, le mettra en cage. Lui qui rêvait d’une carrière à la Michael Curtiz, capable d’aligner films de corsaire, fantastique, de cape et d’épées, westerns ou polar sans que l’on se soucie de l’étiqueter, devient en un seul film réalisateur de film d’horreur.

Le malentendu va se dissiper en retournant aux sources. Le producteur Jeffrey Katzenberg fait passer à Landis le scénario de Black and White, dans la veine des screwball comedies des années trente. Initialement, ce film est censé relancer la carrière du tandem Gene Wilder/Richard Pryor. Suite au désistement de Pryor après à un accident, Landis interviendra sur le casting, allant dégoter un quasi-inconnu, Eddie Murphy, ou retrouvant la trace de Don Ameche, une star des années trente. Rebaptisé Un fauteuil pour deux, cette très savoureuse comédie sur les rapports de classe dans une époque ou Wall Street commence à être déifié, rappellera à quel point Landis est un cinéaste multiple. Sous la barbe rieuse et les lunettes de prof de fac se cachent un orfèvre du cinéma classique, sachant laisser la vedette aux scénarios, acteurs et enseignement des aînés (Un fauteuil pour deux, donc, mais aussi Un prince à New York/Coming to America, 1988, autre perle en descendance directe des films de Frank Capra ou Preston Sturges), le quasi anarchiste dynamitant les codes (Hamburger film sandwich, 1977, Le Loup-garou de Londres, 1981, American College comme les consciences. Car, oui, les films de Landis sont aussi lisibles d’un point de vue politique - ne pas oublier qu’American College, ode à l’insurrection se déroule en 1963, année de la mort de Kennedy. Ni ce point de montage dans les Blues Brothers entre un leader de parti néo nazi parlant de "cultures primitives" et le numéro fantastique d’une star noire de rythm’n’blues. Jusqu’au geste incroyable de transformer Michael Jackson en panel de l’humanité toute entière dans le dernier plan du clip de Black or White, 1991, via des effets de morphing (parmi les premiers recensés).
Rien n’est vraiment stable chez Landis. À commencer par le monde, qui va souvent de traviole - sa vision de la guerre froide et de son absurdité dans Drôles d’espions (Spies Like Us, 1985), est saisissante. Comme l’analogie entre les milieux du crime et de la politique établie dans Série noire pour une nuit blanche (Into the Night, 1985) ou L’Embrouille est dans le sac (Oscar, 1991), son inattendu remake du Oscar (1967) de Molinaro. Au point de devoir souvent être deux (les frères des Blues Brothers ou de Cadavres à la pelle/Burke and Hare, 2010, le tandem d’Un fauteuil pour deux, les deux Américains paumés dans la lande anglaise du Loup-garou de Londres...) pour mieux l’affronter.
Comme pour confirmer cette thèse, quand le réalisateur s’est retrouvé seul lors du procès suivant le terrible accident qui a couté la vie à Vic Morrow et deux enfants sur le tournage de son segment de la Quatrième Dimension (The Twilight Zone), sa carrière se transformera radicalement. Les films suivants (Innocent Blood, 1992, Susan a un plan/Susan’s Plan, 1998, Cadavres à la pelle ou même Le Flic de Beverly Hills 3/Beverly Hills Cop III, 1994) ont un goût plus amer. Y compris quand il s’essaie au film pour enfants avec The Stupids, 1996, son film le plus méconnu parce que le plus étrange, le plus jusqu’au boutiste, ou une famille de crétins se laisse embarquer dans une théorie du complot. Landis y retrouve son penchant pour le chaos -peut-être le fil récurrent de son œuvre- mais quelque chose s’est cassé.
Une inextinguible foi dans le cinéma persiste cependant - Landis a pour habitude d’inviter des collègues cinéastes en guest dans ses films, The Stupids en déborde : Norman Jewison, Costa-Gavras, Robert Wise, David Cronenberg, Gille Pontecorvo, Atom Egoyan...

Elle est toujours là : en attendant que Landis tourne de nouveau un film, il collabore régulièrement à Trailers from Hell, une web-série où des réalisateurs commentent les bandes annonces de leurs films favoris. Généralement pour une (fascinante et ludique) histoire de la série B quand Joe Dante ou Guillermo Del Toro reviennent sur d’improbables films de monstres et autres incunables curiosités. Landis se prête au jeu. Mais il n’est jamais meilleur que lorsqu’il commente, avec enthousiasme et pédagogie les bandes annonces de Citizen Kane, 1941, Boulevard du crépuscule (Sunset Blvd.,1950) ou La Strada (1954) entre autres classiques. Jamais là où on l’attend. Comme ses films.

home
JOHN LANDIS : L’AUTRE THÉORIE DU CHAOS