Festival International du Film d'Amiens 2016
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L’AURA RETROUVÉE

Il y a de bonnes raisons qui peuvent expliquer qu’un film demeure unique, œuvre solitaire d’un réalisateur sans lendemain : c’est que ce film était mauvais, et que les oubliettes de l’histoire du cinéma lui ont gracieusement accordé demeure. Suivant cette logique implacable qui n’a malheureusement rien de scientifique, et si l’on se force à se souvenir de quelques carrières surestimées, on souhaiterait que certains réalisateurs fussent demeurés ceux d’un seul film. Mais l’économie du cinéma a ses raisons que la raison ne connaît que trop bien. Ces films-là, bien que tombés sous le coup de notre souveraine subjectivité, ne nous intéresseront pas ici. On laisse tout loisir au lecteur d’en constituer ses propres listes. D’autres œuvres demeurent uniques sans raison particulière, parfois par choix, tombant de l’arbre de la création, ou des nues du coup d’essai. Ces chefs-d’œuvre par défaut (c’est ainsi que l’on appelait l’ouvrage qui achevait la formation des apprentis-compagnons du passé) incarnent le double sens de l’unique : la fulgurance d’une beauté tranchante (celle d’un instant décisif, sans cesse reconduit) et la haute solitude du geste orphelin (coup d’essai, coup de maître). On y devine une forme de nécessité dans le monde si labile de l’art cinématographique. Comme si la main du créateur, sorti des ornières de son quotidien, quittant les habitudes de sa créativité par ailleurs éprouvée, trouvait l’essence de ce qui préside à l’advenue d’un film. Quand on se prête au petit jeu de l’œuvre unique, le premier titre qui vient brûler les lèvres de tout un chacun, c’est le monolithe noir de la Nuit du chasseur — titre séminal et générique de ces Brigadoons de celluloïd. Mais la liste s’allonge vite, pour peu que l’on y réfléchisse davantage, et que l’on sollicite la communauté cinéphile. Il y a les classiques, les moins classiques, et les films dont on ne soupçonnait pas l’existence. Aussi, par souci de clarté, nous avons remarqué et classé pour ce dossier, trois grandes familles des ouvriers de l’unique. Les écrivains, pour commencer : songeons à Malraux, Genet, Mishima, Giono, Malaparte, qui trouvent une place dans ces pages, mais encore au Three de James Salter, au Maximum Overdrive de Stephen King, aux Deux mémoires de Jorge Semprun ou au Butley d’Harold Pinter. Les acteurs, ensuite, la famille la plus nombreuse, par les monts et les vaux du monde entier. Si aujourd’hui le « film d’acteur » semble être devenu, sinon un passage obligé, à tout le moins une espèce d’argument économique, certains, à commencer par Laughton, en ont fait une excroissance parfois monstrueuse de leur jeu d’acteur, une cristallisation esthétique de leur persona, le film devenant quelque chose comme le masque ouvert de leur œuvre actorale. On croisera donc dans ces pages les films de Charles Vanel, Peter Lorre, Marlon Brando, Albert Finney et Barbara Loden. Même s’il y aurait eu beaucoup à dire sur les essais derrière la caméra de Lillian Gish (pour Remodeling her Husband, film de 1920 considéré comme perdu) et sur tous ces acteurs américains que l’élan hollywoodien grisa (de James Cagney à James Caan en passant par Karl Malden, Anthony Quinn, Walter Matthau, Jack Lemmon, et bien d’autres), sur le premier Knock signé Jouvet, les Aventures de Till l’espiègle de Gérard Philipe, le Tahia ya didou ! de Mohamed Zinet, le Paganini de Klaus Kinski ou de l’Annonce faite à Marie d’Alain Cuny. La troisième famille est recomposée, éclatée, formée par les « one-shot directors », les metteurs en scène à un coup, venus d’horizons très différents (scénaristes, peintres, chanteurs) ou, parfois, venus de nulle part avant d’y retourner aussi vite. On peut remarquer que le cinéma fantastique compte beaucoup de ces chasseurs solitaires, ainsi Mad Movies leur consacra un beau dossier dans son numéro 262. Des films-météores qui marquèrent tels des vampires l’histoire du genre : du Street Trash de Jim Muro au Schizophrenia de Gerald Kargl, en passant par les Tueurs de la lune de miel de Leonard Kastle, Wolfen de Michael Wadleigh ou encore The Carnival of Souls de Herk Harvey. On retrouve parmi ces progénitures aux lignées aveugles, les œuvres à bien des égards uniques de Piscator (homme de théâtre engagé qui enseigna son art à Brando), de Saul Bass (le grand artiste des génériques), du scénariste blacklisté Dalton Trumbo, ou de l’une des chevilles ouvrières du Studio Ghibli, Yoshifumi Kondô. Autant de films qui, chacun à sa manière, change la donne du cinéma, comme autant de détails essentiels de son histoire rapprochée que ce dossier amorce, pour parler comme Daniel Arasse. Précisons que nous avons volontairement mis de côté les œuvres uniques de nos contemporains immédiats, susceptibles de sévir une seconde fois, tels Michel Houellebecq, Johnny Depp, ou Ryan Gosling. Il faut sans doute un peu de romantisme critique, pour goûter à l’unique. Pour retrouver le goût de l’unique. Comme si cette rétrospective, et le dossier de la revue Positif qui l’accompagne, étaient l’idée — belle, forcément belle — d’un Jean Cocteau ou d’un Albert Lewin. Ces œuvres uniques ne sont pas de calmes blocs chus d’un désastre obscur, mais des morceaux de vie bien vivante, arrachés au formatage des plans de carrière ou à l’académisme des bégaiements auteuristes. Dans ces films dont la signature subvertit les règles de l’art, on retrouve peut-être l’aura que Walter Benjamin estimait perdue par le cinéma, victime de sa reproductibilité technique. L’originalité de cette rétrospective, c’est donc qu’elle dédouble l’œuvre unique, puisque des textes l’accompagnent, ceux d’un dossier spécial de la revue Positif. Il y aura pourtant quelques écarts, quelques différences. Des films que nous avons souhaité ajouter (tels le nanar flamboyant de Stephen King Maximum Overdrive ou le très rare le Reflux, du scénariste Nouvelle Vague Paul Gégauff). Et d’autres dont nous n’avons pu trouver de copies ou nous acquitter des droits (le beau Si tu tends l’oreille des studios Ghibli). Les films seront présentés lors d’une projection unique, avec, dans certains cas, des copies 35mm également uniques. Le lecteur et le spectateur marchent ainsi main dans la main, dans une galerie coctalienne où sont accrochés des tableaux qui appellent le regard de l’amateur. Cela dit, une telle rétrospective est par nature inachevée, et reste ouverte. Et le dossier ne vise pas non plus à la constitution d’un système. Si le long métrage unique trouve souvent ses sources dans des œuvres satellites, il n’en pose pas moins la question du statut de l’œuvre d’art. Il remet également en question la critique qui souvent s’attache aux auteurs au long cours. Et puis, cette œuvre unique a quelque chose de mystérieux qui nous pose la question des questions : sommes-nous capables de solitude ? « La Nuit des chasseurs » pourrait être le titre générique de ces soudaines trouées d’obscurité. Il faut cette force digressive et subversive de l’imagination, cette vive beauté des idées, en des temps où le cinéma aurait plutôt tendance à s’enferrer dans les pusillanimes habitudes du prémâché et du pré carré. Il nous faut veiller la nuit, puisque les chasseurs rôdent. Il nous faut chasser jusqu’au bout de la nuit.

Fabien Gaffez

P.S. : C’est à la fois la pudeur et la tristesse qui nous dictent ce post-scriptum. C’est pour ce dossier de Positif que notre ami et collaborateur Michael Henry Wilson a écrit son dernier texte. Il avait choisi d’évoquer la Vengeance aux deux visages de Marlon Brando. Par sa générosité romantique, ce film lui ressemble un peu. Nous le programmons en sa mémoire.

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