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L’IMAGE QU’IL MÉRITE

par Fabien Gaffez

Lisbonne, juillet 2015. Il y a un drôle de sentiment dans l’air. Un sentiment qui se transforme en lumière, qui prend la forme de ce rai scintillant sous les frondaisons de l’arbre de Monteiro, de cette poussière que soulève la course obstinée d’enfants terribles. Un drôle de sentiment. Comme une solitude nouvelle à la longue et triste mémoire. Quelque chose dans l’air qui claque des doigts en faisant danser sur ses lèvres empourprées les tendres sourires de la nostalgie, mais qui se lave longuement les cheveux avec les larmes qu’il nous reste à pleurer. Les murs de Lisbonne s’effritent, des lambeaux séculaires tombent à l’eau, mais la ville garde ses couleurs vives, son âme inappropriable, à peine souillée par les touristes, français trop français, qui consomment les beautés qu’elle veut bien montrer. Du ciel dégrisé s’effeuille la voix d’Amália Rodrigues. Si l’on attrape les plumes implantées dans sa voix d’ange ivre, on peut entendre les battements sourds du cœur lisboète. Il y a quelque chose dans l’air, un drôle de sentiment, une perpétuelle épiphanie qui murmure son nom à l’oreille des poètes anonymes : Saudade.

Lisbonne n’est pas une ville-musée, une zone Facebook qui comme Paris ou New York exhiberait l’image de soi, sous la forme de selfies architecturaux et de folklore prêt-à-porter. Le Portugal n’est pas un pays de l’image, mais plutôt de la langue : il n’y a pas une grande tradition de peintres ou de photographes, ce sont les poètes, les écrivains, les musiciens qui ont forgé l’identité imaginaire du pays. L’image est intime, et une ville comme Lisbonne ne dispense ses charmes aux mille feuilles qu’aux regards bienveillants. Lisbonne n’est pas une ville blanche comme l’a filmée Alain Tanner. Rui Poças en a même fait une ville noire, dans O Fantasma, le premier film de João Pedro Rodrigues.

Le nom de Rui Poças sonnait depuis longtemps à nos oreilles. Il y avait quelque chose d’intrigant dans le travail de ce caméléon à la caméra, qui avait participé aussi bien à la création des corps cruels de João Pedro Rodrigues, des fugues esthétiques de Miguel Gomes et, dans le court métrage, des dispositif frontaux de François Bonenfant (Ce que mon amour doit voir) ou de la retraite bucolique de Frank Beauvais (La Guitare de diamants). Des choses très différentes, bien qu’une même vibration, un même goût de la liberté s’y fassent sentir. Quand on a lu Pessoa, quand on a vu jouer Eusebio, on ne peut qu’aimer le Portugal. Le cinéma portugais est unique en son genre. Portés par une grande liberté narrative et une érudition iconoclaste, l’ensemble de ses cinéastes demeurent inclassable —, sinon qu’ils partagent la même langue, la même terre, le même ciel, et qu’ils transforment ce qu’ils voient en une réalité plus crédible encore que les ennuyeuses concrétions du quotidien calibré. Il y a les maîtres Oliveira et Monteiro, les poètes à vif comme Pedro Costa, les nouveaux phares comme Rodrigues et Gomes, et toute une nouvelle génération de jeunes réalisateurs œuvrant dans le court métrage et que soutiennent des festivals tels IndieLisboa ou Vila Do Conde. Parmi ces jeunes cinéastes, Amiens en a déjà adopté un : Carlos Conceição, qui a inauguré en 2014 notre nouveau dispositif Pygmalion.

C’est avec Carlos que je me trouve quand nous allons au rendez-vous fixé par Rui Poças, dans un parc au cœur de la ville et de l’été. Nous préparions le DVD des courts métrages de Carlos, que le FIFAM édite cette année. Ce dernier me faisait visiter son Lisbonne. Sur les traces d’un passé conjugué au futur antérieur. Il se trouve que Rui Poças a mis en lumière l’un de ses films, un clip musical détourné, au charme vénéneux, Segredo de Matar. C’est un artiste qui ne fait pas la distinction entre les courts et les longs métrages. Ce qui le motive, c’est d’abord la rencontre avec le réalisateur, son projet artistique, son humanité en marche. Il a besoin non pas de s’approprier jalousement l’œuvre, mais plutôt de se mettre au service du film. De le comprendre de l’intérieur, d’une certaine manière. Au moment de notre rencontre, il vient de finir, en Argentine, le nouveau film de Lucrecia Martel, et travaille au nouveau projet de Rodrigues, L’Ornithologue. Quand il arrive à notre table, je viens tout juste de renverser mon verre de Vinho Verde sur mon pantalon. C’est une bonne entrée en matière.
Rui Poças est un homme simple, affable, sûr de lui, avec un sourire en coin qui trahit sa folie douce. Il ne porte plus la moustache. Le vrai talent a cette particularité de ne jamais se délivrer comme une carte de visite. Il est comme une seconde nature, fruit d’un labeur passionné. Poças se rêvait d’abord photographe, et pourquoi pas photographe de guerre. Et puis, l’amour de la littérature et du théâtre le guide. Bien sûr, il y a le cinéma. Mais cette flamme se déclarera progressivement, notamment après la vision de Citizen Kane, à l’âge de seize ou dix-sept ans. Il est vrai que le travail de Gregg Toland pour le film d’Orson Welles reste toujours impressionnant. Hitchcock, Bergman, Antonioni aggraveront son cas, et il intègre l’école de cinéma de Lisbonne, où il va découvrir sa vocation pour la « direction » de la photographie. Il participe alors à des ateliers dans des écoles à l’étranger, avant de travailler sur son premier film Pesadelo Cor de Rosa de Fernando Fragata. Il y a peu de travail dans le cinéma portugais pour de jeunes opérateurs (la production étant faible et se partageant entre deux ou trois directeurs de la photographie réputés et installés). Mais la rencontre avec João Pedro Rodrigues donne le la de sa carrière : O Fantasma est le début d’une longue collaboration avec le nouvel auteur du cinéma lusophone (suivront Odete, Mourir comme un homme, La Dernière fois que j’ai vu Macao coréalisé avec João Rui Guerra da Mata, et bientôt L’Ornithologue). De même, il va faire équipe avec l’autre héraut de cette nouvelle vague lisboète, Miguel Gomes, pour qui il éclaire La Gueule que tu mérites, Ce cher mois d’août, et le sublime Tabou. L’air de rien, et au service de ces majestés, Rui Poças a construit un pan du cinéma portugais contemporain (sans doute l’un des plus créatifs d’Europe), il lui a en tout cas donné la gueule qu’il mérite. Il estime beaucoup improviser, avec eux, comme du free jazz. « Ce sont des réalisateurs très différents, déclare-t-il dans le bel entretien qu’il a accordé à la revue Répliques. Il y a d’un côté les Rolling Stones et de l’autre, les Beatles. Et je fais des solos de guitare avec les deux… »
Avec une efficace humilité, Rui Poças participe de la reconnaissance du métier de directeur de la photographie au Portugal, notamment à travers la création, avec d’autres collègues, de l’AIP, l’association de l’image cinématographique au Portugal (l’équivalent de l’AFC en France). Quand on lui demande s’il se reconnaît un maître dans le métier, il affirme que non. Il n’entretient pas ce genre de rapports avec l’art. Puis, comme s’il se ravisait, il cite le nom du grand Robby Müller, qu’il a côtoyé, et dans la méthode duquel il semble se reconnaître. Müller, à qui l’on doit l’image de Paris, Texas, Dead Man ou Breaking the Waves. Poças déteste les effets de signature, les directeurs de la photographie qui font leur film en dépit du film, et dont on reconnaît la « patte ». C’est pourquoi il est un peu l’anti-Storaro, à qui nous rendions hommage l’année dernière. L’idée était assez séduisante de passer, si j’ose dire, du coq italien à l’âne portugais. Mais c’est bien en caméléon qu’il édicte son credo : « Chaque fois que Storaro fait un film, il fait son film. Alors que personnellement, je privilégie le travail d’un chef opérateur relié à un film, et non à une idée de signature ou d’auteur. Lorsqu’on regarde un film dont la photo a été faite par Storaro, cela se remarque tout de suite. Je déteste cela. À mon avis, chaque projet demande une photographie spécifique. Pour chaque film, je souhaite faire quelque chose de différent, plutôt que de répéter des recettes. Cela me semble plus intéressant. Je crois que chaque film a la photographie qu’il mérite (...). Il faut essayer de trouver la bonne image pour chaque film. Pour moi, c’est la définition du travail d’un directeur de photographie. » C’est bien cet état d’esprit qui anime la nouvelle génération des grands opérateurs, à travers le monde. Si Storaro est doué de génie, il fait également partie d’une génération de maîtres qui se considèrent comme tels, et qui font aujourd’hui science et commerce de leur œuvre. La manière dont le maestro nous a raconté, l’an passé, à travers une masterclass de grande classe, son itinéraire depuis son amour des peintres classiques jusqu’à sa théorie émotionnelle des couleurs, était aussi ébouriffante qu’impressionnante. Malgré sa grande culture, rien de tel dans la méthode de Poças : il ne prévisualise pas le film, mais le fabrique comme une œuvre unique, dévouée au corps des acteurs et à la matière du récit. De même, il ne souhaite jamais s’inspirer du travail des autres : il préfère la réflexion au reflet, réfléchir à la lumière d’un film, plutôt que de collectionner les références. Et de conclure par cette morale de l’artiste, qui peut tout aussi bien inspirer la vie de tous les jours : « Nous sommes faits des films que nous avons vus, des livres que nous avons lus, des personnes que nous avons rencontrées. Vivre c’est peut-être collectionner ; et créer, c’est peut-être piquer dans sa propre vie. »

Rui Poças est malgré tout un homme pressé. Il doit vite rejoindre sa prochaine vie, et s’engouffre dans un taxi attrapé à la volée. Après un détour par la Cinémathèque, et sa librairie rêvée où Carlos achète le scénario du Fantôme de la liberté de Buñuel, nous rentrons. Je me dis, en effet, que le travail de Rui Poças est comme un fantôme de liberté, un libre « fantasma ». La nuit éclaire mes derniers instants à Lisbonne. Dans l’appartement de Carlos, le jukebox joue Darklands de The Jesus and Mary Chain. Les voix humaines, les jappements de chiens, le bruit des moteurs qui montent de la rue, se mélangent à la mélodie claire de la chanson. Il y a une rumeur en chacun de nous. Un drôle de sentiment que chasse la caméra de Rui Poças.

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