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LE FONDS SUD CINÉMA

par Jean-Pierre Garcia

En 1984, dans le souci de développer la collaboration avec les réalisateurs des pays du Sud et de favoriser la production de films à forte identité culturelle, le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) et le ministère des Affaires étrangères mirent en place un mécanisme d’aide à la production de longs-métrages [1]. En 2009, lors du vingt-cinquième anniversaire du Fonds Sud le bilan était éloquent : 543 films originaires de 69 pays avaient été soutenus au titre de l’aide à la production, à la finition ou à la réécriture du scénario. Toutes les zones géographiques soutenues ont vu leurs productions rayonner au plan international. Les projets aidés au long des 25 premières années du Fonds Sud étaient originaires d’Afrique subsaharienne : 130 ; du Maghreb : 78 ; du Proche et Moyen- Orient : 70 ; d’Asie : 84 ; des Caraïbes et d’Amérique Latine : 142 ; de l’Est de l’Europe : 39.

L’originalité du Fonds Sud Cinéma

Le « Fonds Sud Cinéma » est un label commode autant qu’un mécanisme de financement. Peuvent bénéficier du Fonds Sud Cinéma les réalisateurs originaires d’Afrique et du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Asie (à l’exclusion du Japon, de la Corée du Sud, de Singapour et de Taïwan). [2]
Le Fonds Sud Cinéma finance également les films d’un certain nombre de pays dits « de l’Est ». Pour preuve le fonds créé en Suisse il y a quelques années est intitulé à juste titre Visions Sud Est .
D’autres fonds s’appuient sur le nom de leur fondateur (Hubert Bals Fund à Rotterdam, Ian Vrijman Fund pour le fonds destiné au film documentaire à Amsterdam) mais visent, à peu de choses près, les mêmes zones géographiques.
La différence fondamentale entre le Fonds Sud Cinéma français et les autres fonds en Europe tient à l’origine des financements affectés, ainsi qu’à leur gestion. Le Fonds Sud est financé d’une part par le CNC, d’autre part par le MAEE : par des moyens qui viennent de l’industrie du cinéma et par des moyens relevant de mécanismes de coopération internationale.
À y regarder de près, les objectifs inhérents à ces deux sources sont fort différents et ne relèvent pas de la même logique. En termes simples, les soutiens émanant de l’industrie du cinéma doivent, en partie au moins, contribuer à faire avancer ladite industrie du cinéma ; ceux qui émanent de la coopération internationale sont, en principe, destinés au développement des pays dont relèvent les films aidés.
De là ont jailli certaines polémiques sur le caractère particulier des financements du Fonds Sud à savoir, l’obligation de dépenser
une partie significative du financement auprès des industries cinématographiques françaises (la présence d’un co-producteur installé en France est obligatoire). Le caractère positif d’un soutien à double entrée (cinéma et coopération) a été mis en cause par certains réalisateurs ou producteurs du Sud, du fait de la différence des coûts de production entre la France et leur propre pays. Le système a partiellement été réaménagé, il y a quatre ans. Sans pour autant avoir tout réglé ni avoir levé les questionnements des syndicats ou associations de producteurs en France.

Un partenariat entre professionnels du Sud et du Nord

Le Fonds Sud est avant tout un partenariat entre les professionnels du Nord et du Sud. Un partenariat qui n’est pas seulement institutionnel d’un côté (les financeurs français relevant de ministères) et professionnel de l’autre (producteurs ou créateurs du Sud ou Français). La nature même de la structura-tion du cinéma français permet, en effet, aux professionnels français d’être associés à ce qui touche à leurs compétences et activités. Il suffit d’examiner la composition (depuis 1984) des commissions du Fonds Sud cinéma pour en être convaincu. À l’origine, l’idée d’une telle initiative correspond à une double préoccupation : instaurer un mécanisme concret d’intervention en direction du Sud (de l’Afrique à l’Amérique latine ou à l’Asie du Sud, du Moyen-Orient à l’Est de l’Europe), et créer un espace de rencontre entre les industries cinématographiques, la nôtre et celle des pays du Sud, quel que soit l’état de leur développement. Le Fonds Sud s’inscrit ainsi dans une vraie politique de coopération culturelle et professionnelle.

Le Fonds Sud est aussi un partenariat exemplaire entre deux ministères français, celui de la Culture d’une part et celui des affaires étrangères de l’autre. En participant d’une logique d’Etat à travers ces deux ministères, le Fonds Sud Cinéma fut symbolique, dès sa création, de la vision française du cinéma : privilégier et renforcer la diversité culturelle mais aussi associer la part artistique du cinéma à celle relevant de l’industrie. Pour les cinéastes du Sud comme pour les cinéastes français.

Cinq points forts de l’expérience Fonds Sud Cinéma

1/La continuité

La première qualité du Fonds Sud Cinéma est d’avoir su relever, année après année, le défi lancé par quelques passionné(e)s de cinéma. Dans le cadre d’institutions directement intéressées au Cinéma (CNC) ou intervenant au titre de leurs activités de coopération dans le domaine du cinéma (MAEE), le Fonds Sud Cinéma existe de manière ininterrompue depuis vingt sept ans.
Le Fonds Sud Cinéma a présélectionné puis examiné en sessions plénières (à raison de quatre sessions par an) les différents projets qui lui étaient adressés. Il n’y a donc pas eu de rupture dans les examens de dossiers et les attributions de financement qui en découlaient tout au long de ces vingt-cinq années. La remarque mérite d’être placée en tête de dossier quand on songe aux ruptures de programme intervenant régulièrement en ce qui concerne certains mécanismes (ainsi
les financements Europe-ACP qui ont été de facto « gelés » entre 2004 et 2009).
Au delà même des sommes affectées au financement des films, le critère essentiel au développement d’une industrie locale du cinéma est la continuité dans les financements (en termes de régularité et de durée).

2/Une dotation financière

La deuxième qualité du Fonds Sud Cinéma est l’importance de sa dotation financière. Elle est depuis le début la plus importante qui soit. Son niveau d’intervention est globalement stable (entre 2,2 millions et 2,4 millions d’euros), ses modalités et règles de fonctionnement sont identiques ou se sont améliorées en fonction des besoins exprimés par les professionnels. Le CNC a décidé de porter sa participation au Fonds Sud de 1,1 million d’euros par an à 1,4 Million d’euros, le MAEE maintenant sa participation à 1 million d’euros. En 2011 le Fonds Sud Cinéma sera donc dôté de 2,4 Millions d’euros.

À titre de comparaison, le Fonds Hubert Bals (Rotterdam) dispose de 1,2 millions d’euros par an et celui du World Cinema Fund (Berlin) de 500.000 euros par an.

3/Un regard des professionnels

Le troisième élément important dans la mise en oeuvre du Fonds Sud tient au fait que ce ne sont pas des fonctionnaires qui choisissent les projets à aider. Ce sont des professionnels reconnus (d’Europe et du Sud) qui prennent en toute liberté les décisions qui s’imposent. La liste des présidents de la commission du Fonds Sud Cinéma est assez révélatrice de la volonté d’y faire participer ses principaux bénéficiaires : Alain Auclaire – France ; Frédéric Mitterrand – France ; Michel Reilhac – France ; Raoul Peck – Haïti ; Moufida Tlatli – Tunisie ; Rithy Panh – Cambodge ; Régis Wargnier – France ; Mahamat-Saleh Haroun – Tchad. L’actuelle présidente en est la productrice Dora Bouchoucha -Tunisie. La liste de la totalité des membres des comités de sélection du Fonds Sud Cinéma de 1984 à 2009, (cf le n° 57/58 de la revue LE FILM AFRICAIN & DU SUD), témoigne de la diversité des origines de chacun du point de vue national et professionnel.

4/force d’impulsion

Quatrième constat : le Fonds Sud Cinéma a provoqué (directement ou indirectement) la création d’autres fonds ou mécanismes de financement, en réaction parfois, par souci de complémentarité souvent. Au fil des ans se sont multipliées les sources de financement en direction des cinémas du Sud, chacune avec ses spécificités historiques ou géographiques, et souvent au terme de processus de création difficiles. Ainsi pour ne citer que les plus importants en1988 : création du Fonds Hubert Bals -Festival de Rotterdam (Pays-Bas) ; 1988 : Fonds francophone de la production audiovisuelle du Sud ; 1997 : programme Ibermedia (Espagne- Portugal et Pays Latino-américains) ; 1998 : Fonds du festival de Göteborg (Suède) ; 2000, Programme d’appui de l’Union Européenne en direction de l’audiovisuel des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) ; 2004 : World Cinéma Fund (Allemagne) ; 2005 : Fonds Visions Sud Est (Suisse). Ne sont cités ici que les fonds qui existent toujours car il y eut des tentatives prometteuses qui cessèrent leurs activités faute de financements, ainsi de la Fondation Italo-Suisse « Monte cinema Verita » ou du Fonds Images Afrique (France) dont l’activité est suspendue depuis 2009.

L’évolution de la situation économique, comme le retour vers plus de démocratie, ont contribué dans nombres de pays du Sud (en Amérique latine en particulier) à développer ou amplifier leurs structures ou institutions cinématographiques. La multiplication des accords de co-production entre lesdits pays et les principaux pays membres de l’Union Européenne ont accru la prise en charge des cinémas nationaux.

5/un fonds qui donne accès à d’autres fonds

Cinquième constat. Au-delà du Fonds Sud, certains films du Sud peuvent avoir accès directement à d’autres mécanismes français de financement : l’avance sur recettes par exemple, sachant que la seule condition de l’avance sur recettes est la langue parlée dans le film, à savoir le français. Le CNC a pris conscience également qu’il existe des oeuvres dont la langue de tournage ne peut pas être le français. Il a mis en place une aide à la production spécifique pour ces films : l’aide aux films en langue étrangère. De nombreux cinéastes étrangers, comme Youssef Chahine par exemple, ont pu ainsi être aidés à ce titre-là, et financer en partie leurs films avec cette aide.

Questionnements et perspectives d’avenir pour le Fonds

Qu’en est-il du développement du cinéma dans les pays aidés ? Est-ce que le Fonds Sud Cinéma contribue à la construction de cinémas nationaux ?
L’exercice du cinéma n’est pas chose aisée. En Afrique, par exemple, subsistent d’énormes difficultés, notamment du fait de la grande faiblesse des moyens publics. Quelle que soit l’utilité du Fonds Sud, il manque dans de nombreux pays un véritable tissu de production cinématographique, en termes de moyens et de financements, même si les talents existent. Il demeure très difficile pour tout cinéaste africain de mener à bien ses projets de films. Comme le précise le réalisateur Tchadien Mahamat-Saleh Haroun et président du comité de Sélection du Fonds Sud cinéma entre 2008 à 2010 :
« les aides accordées par le Fonds Sud Cinéma ont eu un effet structurant dans certains pays, notamment en Amérique du Sud. On remarque en effet une professionnalisation de certaines industries locales qui se traduit dans la qualité des dossiers envoyés au comité de sélection. En Argentine par exemple, l’industrie cinématographique est aujourd’hui bien mieux structurée. Mais ce n’est pas le cas partout, notamment en Afrique, où les coûts de production restent trop élevés faute de structures et de moyens humains adaptés. La politique du Fonds Sud favorise l’identification de nouveaux talents, d’une nouvelle génération d’auteurs qui peuvent alors exister localement. Le plus souvent l’aide accordée s’apparente à une « aide au premier film » qui permet ensuite aux jeunes auteurs de voler de leurs propres ailes ».

Il est aussi vrai que les mécanismes de soutien en direction du Sud peuvent êtres aussi interprétés comme contribuant à favoriser un cinéma à destination des publics du Nord. Et ce d’autant plus aisément que la distribution et l’exploitation sont, en Afrique en particulier, extrêmement faibles, voire inexistantes.
L’accès aux images locales était, il y a quelques années encore difficile voire impossible car peu de salles de cinéma subsistent. Le développement de tournages en numérique à budgets restreints (de l’ordre de trente à cinquante mille euros) précise avec encore plus d’acuité la tâche du Fonds Sud Cinéma. Il est toujours important de veiller à ce que ne se crée pas, ici et là, une « cinématographie de festival », un cinéma montré dans le monde entier mais qui ne communiquerait plus avec son peuple. Mais en même temps, il convient de permettre aux jeunes talents qui, à moyen terme, surgiront de « ces viviers numériques » d’accéder à plus de moyens pour passer du côté des productions internationales, pour avoir accès aux standards professionnels pratiqués au plan international.

Révolution numérique ou pas, l’objectif est toujours le même : permettre à ces cinémas d’exister, c’est favoriser avant tout l’existence d’un terreau où pourront se nourrir les futures générations. En Afrique ou ailleurs. Le talent d’un cinéaste est quelque chose d’intime, d’individuel, mais il peut naître à partir de ce que les générations précédentes de créateurs lui ont transmis.
Le Fonds Sud manifeste une exigence de qualité, évidente dans le choix des films aidés [3]. Il a ainsi contribué, et de manière décisive, à la construction d’un patrimoine cinématographique en Afrique et ailleurs. Y avoir contribué de manière significative, voire essentielle, n’est pas l’un de ses moindres mérites.
À l’ère de la mondialisation, aujourd’hui plus qu’hier, il n’y aura pas de structuration du marché du cinéma sans aide publique. Quel que soit le pays ou le continent. En Afrique comme en Europe. En Asie comme en Amérique latine. Sauf peut-être aux États-Unis ou en Inde. A contrario il suffit de regarder du côté du Maroc, de la Corée du Sud, du Mexique ou de l’Argentine pour constater à quel point une vraie politique publique du cinéma est essentielle.

En guise de conclusion

Le Fonds Sud Cinéma est un bel instrument. Son rôle est très positif, même s’il ne permet pas de résoudre toutes les questions qui se posent aux cinématographies du Sud. L’expérience le montre clairement, la constance est nécessaire à tout mécanisme. Il convient en permanence d’adapter le mécanisme mais non pas de le bouleverser sinon se créent des frustrations chez les professionnels.
Le Fonds Sud Cinéma est un outil qui appartient à la collectivité des cinéastes. L’Etat Français appuie, mais ne décide pas à la place des hommes et femmes de cinéma. Les décisions de sélection opérées sont synonymes de qualité et sont prises par des professionnels du cinéma et non pas par des administratifs.
Le Fonds Sud Cinéma est géré depuis le 1er janvier 2011 par l’Institut Français avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC).
Dans le cadre du Fonds Sud Cinéma, la communauté des professionnels apprécie le travail de ses pairs et est consciente de l’importance de ses choix. C’est la première reconnaissance que mérite un projet avant d’être mis sur le devant de la scène et d’être finalement soumis au verdict du public.
Ces conclusions rejoignent ce que déclarait Mahamat-Saleh Haroun sur son action en tant que président de la commission du Fonds Sud : « J’entends également veiller à la pérennité du Fonds qui, à mon sens, doit rester sous l’égide d’une institution dont l’action se consacre essentiellement au secteur du cinéma. (...) ».

Dernière minute

Des discusions ont eu lieu récemment entre les structures en charge du Fonds Sud Cinéma et afin de répondre aux demandes exprimées par les professionnels il est envisagé plusieurs modifications aux règles en cours jusque là.
1 / Il est envisagé d’élargir la liste des pays dont les cinéastes peuvent bénéficier du Fonds Sud Cinéma. Seraient ajoutés : Israël, La Turquie, l’Ukraine.
2 / Deux collèges seraient créés :

- Un premier collège destiné aux jeunes créateurs (première ou deuxième oeuvre)

- un deuxième collège destiné aux réalisateurs confirmés.
À suivre...

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