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LOUIS MALLE, ENTRE DEUX EAUX

par Gilles Laprévotte

Louis Malle fait ses débuts au cinéma en 1955 comme assistant réalisateur sur le tournage du Monde du silence réalisé par Jacques-Yves Cousteau, premier documentaire « palmé » au Festival de Cannes, puis enchaînée l’année suivante avec Robert Bresson qui met en scène Un condamné à mort s’est échappé. Deux voies très différentes, divergentes même, pour débuter, allant du documentaire à la fiction, d’une écriture consensuelle et neutre à une autre radicale et totalement personnelle, mouvement de pendule qui sera l’une des caractéristiques d’un cinéaste « entre deux eaux », précurseur d’une certaine manière de la Nouvelle Vague avec Ascenseur pour l’échafaud (1958), le film remettant un tant soit peu en cause la dramaturgie classique et les codes du film noir, rompant d’une certaine façon avec le tempo et l’esthétique d’un cinéma français quelque peu sclérosé et qui sera surtout marqué, et remarqué, pour la musique magnifique improvisée par Miles Davis. Le film connaîtra un véritable succès public et critique, remportant le prix Louis Delluc. La carrière de Louis Malle est alors lancée. Mais il ne sera jamais associé à la Nouvelle Vague qui va débouler avec force l’année suivante, son cinéma étant marqué par une forme de classicisme en porte-à-faux avec les velléités formelles de ces nouveaux et jeunes cinéastes. Les Amants (1958), sa seconde réalisation, malgré le parfum de scandale qui entourera le film, prélude à d’autres à venir, le confirmera. Malle poursuivra alors son chemin de traverse, multipliant les tours et détours, les pas de côté et les voies consensuelles. Son œuvre pourrait être de fait abordée sous le signe du grand écart. Grand écart « originel » entre son milieu d’origine, il est issu d’une grande famille d’industriels du nord, il y est né en 1932, et le choix, l’attirance, pour des sujets « sulfureux », des situations peu conformes à l’ordre moral en vigueur dans une société corsetée. Ainsi le cinéaste décrira l’hypocrisie de la société bourgeoise dans Les Amants, hypocrisie exposée essentiellement à travers une relation adultère et son expression sensuelle et sexuelle. Suivra l’inceste entre mère et fils, vaguement adapté du roman Ma Mère de Georges Bataille mais en mode moins viscéralement dérangeant dans le Souffle au cœur (1971). Puis il enchaînera deux films de « compagnonnage » avec la star française de l’époque, Brigitte Bardot, qu’il met en scène dans « sa » Vie privée (1962) et dans cette fantasmagorie cinématographique, associée à Jeanne Moreau, que sera Viva Maria ! (1965) événement tant cinéphilique que mondain. La collaboration durant l’occupation allemande vue à travers le prisme du parcours d’un jeune paysan sans idéaux, débouchera sur le scénario contestable et violemment contesté de Lacombe Lucien [1]. À la revision du film, on peut se demander, vu le contexte actuel, entre autre l’engagement de certains jeunes envers le djihadisme, si le film à sa façon, peut-être maladroite, n’était pas prémonitoire. Autre sujet scabreux et prêtant le flanc à d’éventuelles polémiques qui ne manqueront pas de surgir, celui de La Petite (Pretty Baby, 1978) décrivant la vie quotidienne dans un bordel de la Nouvelle Orléans et abordant la pédophilie. Malle s’intéresse de fait moins aux manifestations et aux arcanes du pouvoir, à ceux qui le détiennent et l’exercent, quelque soit sa forme, qu’aux individus en marge, de façon volontaire ou forcée. Ainsi en est-il de l’anarchiste quelque peu dandy, en rupture avec son milieu bourgeois et autodestructeur du Voleur (1967), de la passion amoureuse et érotique qui dans Fatale (1992), son avant-dernier film au scénario engoncé et lourd, semble isoler le couple du monde extérieur.

Louis Malle aura aussi oscillé entre productions standardisées au sens normatif du terme, et une série de documentaires tournée en Inde, L’Inde fantôme, en milieu ouvrier, Humain, trop humain, ou aux États Unis, God’s Country (1985) et La Poursuite du bonheur (…And the Pursuit of Happiness, 1986). De même il se confrontera au film de genre qu’il abordera de « biais », que ce soit le fantastique avec Black Moon (1975), le film de gangsters avec le très réussi Atlantic City (1980), le film d’aventures avec Viva Maria ! et à l’opposé s’attèlera à des œuvres fortement enracinées dans une période historique donnée et déterminante telles que Au revoir les enfants (1987) ou Milou en mai (1990). On peut également par ailleurs retrouver cette ambivalence dans ses adaptations de romans, entre le ludique et cocasse Zazie dans le métro (1960) d’après Raymond Queneau et le sombre et très noir Feu follet (1963) d’après le roman de Drieu de la Rochelle.

Question grand écart, il y eut aussi celui, peut être le plus signifiant et le plus fructueux, entre les films réalisés en France et ceux tournés aux États-Unis, où Malle vivra dix ans, et dont certains comptent parmi ses plus belles réussites. Le cinéaste passera ainsi avec un certain bonheur de fictions critiques et de documentaires remarquables sur le rêve américain et son envers le plus souvent désespérant, Atlantic city, Alamo Bay (1985), God’s Country, …And the Pursuit of Happiness, à des œuvres plus expérimentales centrées autour de la créativité artistique, du théâtre et des comédiens. Ce seront My Dinner with André (1981) et Vanya 42e rue (1994), deux de ses films les moins connus et les plus intéressants. Cet aspect apparemment hétéroclite de sa filmographie Malle le reconnaissait d’ailleurs lui-même : « C’est vrai que mes films se relient difficilement les uns aux autres, une sorte de patchwork aux couleurs bizarres. Pourtant il y a entre eux des liens intimes, souterrains. ». On peut de fait percevoir dans cette œuvre quelques constantes plus ou moins affirmées, à commencer sans doute par une attirance pour une vision assez noire de la société en général et de l’aspiration de l’individu à vouloir s’y complaire, s’y adapter à tout prix, ou au contraire tenter avec plus ou moins de radicalité de s’en extraire momentanément, d’y résister volontairement ou avec cynisme ou plus radicalement de mourir. On reconnaît là les figures du Voleur « pratiquant » l’anarchisme avec l’élégance d’un esthète, du vieil escroc en bout de course qu’interprète Burt Lancaster dans Atlantic City et dont la déchéance symbolise le leurre de cette « seconde chance » chère au rêve américain, de la communauté de pêcheurs refusant violemment la présence de réfugiés vietnamiens dans Alamo Bay, du dandy du Feu follet qui se déteste de l’être et qui, souffrant d’un mal romantique, finira par se suicider le jour choisi et annoncé. Les contradictions du personnage de Alain Leroy dans le Feu follet, exception faite de ses tentations droitières dérivant jusqu’à l’OAS, peuvent être perçues comme l’écho déformé de celles de Louis Malle, cinéaste entre chien et loup, ambivalent et selon Jacques Morice [2] cinéaste Nouvelle Vague tendance « qualité française ».

La série de documentaires qu’il réalise, en France, en Inde et en Amérique, sera une autre façon de mettre en avant, avec plus ou moins d’acuité et de justesse dans l’approche et le regard, des individus ou des communautés en marge des lieux de pouvoir tout en étant majoritairement ignorés par le cinéma de fiction, des situations et des contextes d’où surgit un certain état du monde trop peu visible, masqué qu’il serait par la doxa capitaliste et l’imagerie qui en découle. Dans le même mouvement, c’est aussi le portrait en creux d’un cinéaste en plein doute face à une réalité brute, ou perçue comme telle. Ainsi Calcutta (1969) et L’Inde fantôme confrontent le cinéaste à un pays qu’il semble ne jamais déchiffrer tant sa réalité paraît insaisissable, et que le regard du cinéaste et de l’homme qui filme, se cherche. Humain, trop humain se donne pour but de représenter le grand absent du cinéma français, le corps ouvrier au travail. Malle, se refusant à la doxa du cinéma militant de l’époque, revendique son statut d’auteur. Encore une question de regard, question essentielle que le cinéaste semble remettre en jeu. Le film dans le contexte idéologique de l’époque suscitera de virulents débats.

De cette série, ce sont peut-être les deux documentaires réalisés aux États-Unis qui sont les plus belles réussites. En filmant au plus près le quotidien de gens ordinaires vivant au cœur d’une petite bourgade agricole du Minnesota fermée sur elle-même dans God’s Country, des immigrants de différentes cultures et conditions sociales, légaux ou illégaux, qui ont réussi à réaliser leur rêve américain ou pas dans …And the Pursuit of the Happiness Louis Malle, d’une manière différente que celle de ses deux fictions américaines, expose à la fois la vivacité toujours intacte du rêve américain, ses racines profondes dans l’imaginaire, et sa clôture, son éventuel leurre. Parti luimême en terre d’Amérique, suite à la virulente polémique suscité par Lacombe Lucien, il dut y trouver les limites et les illusions de cette « seconde chance » à laquelle aspire le personnage de Burt Lancaster dans Atlantic City.

Cette « seconde chance », Louis Malle la connaîtra d’une certaine façon à son retour en France en réalisant le projet qui lui tenait le plus à cœur, celui de la déportation d’enfants juifs qu’il vécut, élève d’un collège jésuite, et qui ne cessa de l’obséder. Au revoir les enfants, couvert de prix, nous replonge après Lacombe Lucien, dans cette sombre période de l’occupation, avec ses contradictions et ses ambiguïtés, ses infamies, ses manifestations non héroïques de courage. La parcimonie des moyens qu’utilise le cinéaste pour faire ressentir l’époque est remarquable. Mais Au revoir les enfants ne se réduit pas seulement à la description d’une page honteuse de l’histoire de France. C’est aussi un film sur l’enfance, l’enfance perçue comme inaccessible, ou tout au moins qui devrait l’être, à l’horreur du monde. Les derniers films, à l’exception de Vanya, 42 e rue réalisé à nouveau aux États-Unis, sembleront boucler la boucle. Avec Milou en mai, Malle regardera à nouveau, avec jubilation mais aussi complaisance, l’hypocrisie d’une certaine bourgeoisie confrontée aux angoisses et aux bouleversements que suscite Mai 68. Et Fatale, son avant-dernière réalisation, met en scène, plus de trente ans après les Amants, une passion amoureuse et un adultère dans un milieu hautement privilégié. Mais la flamme s’est éteinte, et on ne voit dans Fatale qu’une intrigue banalement scandaleuse.

Demeure une œuvre singulière tant dans son hétérogénéité, son inscription dans des contextes socio-culturels très différents, la France et l’Amérique, dans son alternance entre fiction et documentaire, dans son pas de côté vis-à-vis d’un courant alors reconnu comme novateur, la Nouvelle Vague, dans son dandysme mâtiné de convictions politiques certaines. Et à travers une filmographie riche et contrastée, Louis Malle a trouvé une place à part dans la récente histoire du cinéma français. Donc à redécouvrir.

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