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Le Centre Bophana et la Commission du Film du Cambodge, deux tremplins vers l’industrie du cinéma

par Anne-Laure Porée

Bophana est le nom d’une jeune femme cambodgienne, un exemple de résistance, de courage et de dignité. Elle fut exécutée par les Khmers rouges il y a un peu plus de trente ans quand Pol Pot et son armée d’hommes en noir étaient les sanguinaires maîtres du pays. Comme pour lui redonner vie, les fondateurs du Centre de ressources audiovisuelles à Phnom Penh ont choisi son nom pour incarner leur projet d’un lieu de mémoire et de création où le patrimoine au-diovisuel, rendu accessible à tous, renaîtrait de ses cendres.
La tâche s’annonçait difficile dans un pays sinistré par un génocide (1975-1979) et des années de guerre (1970-1998). En 1979, la majorité des techniciens du cinéma, acteurs, réalisateurs et autres artistes cambodgiens ont disparu, morts sous le régime khmer rouge, de faim, d’épuisement, de maladie ou assassinés. Tout est à reconstruire, sans moyens, sans ressources humaines. Certains rescapés ramassent à la brouette quelques pellicules de films qu’ils récupèrent au hasard. Le cinéma qui était une distraction populaire au Cambodge dans les années 1960 et l’objet de nombreuses productions n’est plus. La mémoire a été balayée, effacée.

Sauvegarder et s’approprier sa mémoire

Inauguré en décembre 2006, le Centre Bophana propose au grand public de redé-couvrir cette mémoire. La consultation des documents d’archives sur le Cambodge, collectés dans le pays ou à l’étranger, est gratuite. Plus de 5 000 films, photographies, enregistrements radio, musiques sont aujourd’hui réunis pour que les Cambodgiens se réapproprient leur patrimoine audiovisuel. Ils viennent nombreux : écoliers, étudiants, chercheurs, journalistes, et même des enfants des rues lesquels comptent parmi les plus assidus… Les documents sont faciles à trouver, à écouter ou regarder. La conception de la base de consultation a d’ailleurs fait des petits au-delà des frontières cambodgiennes puisqu’au Burkina Faso, le centre Imagine, fondé par le réalisateur Gaston Kaboré, s’est équipé de cette base, avec l’aide du centre Bophana, donnant un vrai sens à la coopération Sud-Sud.

Un projet tel que le Centre Bophana a vu le jour grâce au solide appui des ministères de la Culture et des Affaires étrangères français de la Mairie de Paris, au soutien de l’Institut national de l’audiovisuel, de la fondation Thomson et du CNC, ainsi que grâce au partenariat des institutions cambodgiennes, en particulier le ministère de la Culture.

Les trois axes du développement

Dès sa fondation, le Centre Bophana s’est doté des moyens techniques et humains pour assurer la numérisation des archives et être capable de proposer ses compétences à d’autres institutions ou organisations. Cependant, l’originalité du projet dépasse son rôle de mise à disposition d’archives puisque le Centre Bophana y associe un pôle formation et un pôle production. « Pour moi il y a un lien de cause à effet, argumente le réalisateur Rithy Panh, un des fondateurs du Centre. Pour créer, il faut avoir une base. Le Cambodge est un pays de jeunes à qui il faut donner une perspective. Le passé nous renseigne sur ce qui peut arriver demain, les images sont là pour nous faire réfléchir, pour nous nourrir, c’est notre force pour avancer. La formation permet de les analyser et de maîtriser la technique, la création ensuite, nous permet de prendre la parole, d’exprimer notre regard, notre sensibilité. »
Il aura fallu dix ans avant que le projet du Centre Bophana arrive à maturité. Conduit par la volonté et l’enthousiasme de l’Association d’aide au développement de l’audiovisuel au Cambodge (Aadac), présidée par Agnès Séné-maud, il fut dès le début pensé en partenariat avec les institutions cambodgiennes. Il a d’ailleurs tout de suite trouvé un soutien aussi discret qu’efficace en la personne du directeur du cinéma au Cambodge, Ieu Pannakar, par ailleurs réalisateur des films de Norodom Sihanouk, le fameux roi-cinéaste du Cambodge.
Le fonctionnement même du Centre a été conçu pour passer, à terme, aux mains des seuls Cambodgiens. Des volontaires étrangers ultra motivés travaillent au côté des Cambodgiens pour assurer le transfert des compétences. Certains employés bénéficient également de formations à l’étranger. Peu à peu la transmission opère.
Convaincu par le projet, le ministère de la Culture cambodgien a décidé d’héberger le Centre dans une ancienne maison bourgeoise de Phnom Penh qui a fait l’objet d’une réhabilitation exigeante et harmonieuse. Aujourd’hui, le lieu accueille un public de plus en plus nombreux et se fait connaître dans les provinces. En 2009 le Centre Bophana comptait une audience de presque 30 000 personnes alors qu’en 2008 il plafonnait à un peu plus de 13 000 visiteurs. La croissance exponentielle concerne aussi la collecte de documents audiovisuels qui s’élève à 10 000 pour la seule année écoulée grâce aux dépôts émanant de Cambodgiens. Petit à petit ces documents seront proposés à la consultation.

Succès des projections itinérantes

Depuis son ouverture, le Centre Bophana a élargi le panel de ses activités. L’ossature reste l’espace de consultation des archives, les projections de films (toujours organisées dans le respect du droit d’auteur alors que le pays est réputé pour être le royaume du piratage), les expositions, les conférences, les rencontres et les ateliers pratiques d’éducation à l’image qui remportent un grand succès auprès des enfants apprenant par exemple comment réaliser un dessin animé, une affiche de cinéma…
Une initiative plus récente de projections itinérantes dans toutes les provinces du pays a donné un élan inattendu à l’équipe : le bouche-à-oreille fonctionnant telle une traînée de poudre, l’énergique Kosal, en charge des projections, croule sous les demandes des pagodes, des chefs de village, des écoles... Il programme pour ces soirées en plein air des archives, par exemple des films tournés sous les Khmers rouges, des dessins animés pédagogiques, des documentaires, des fictions cambodgiennes datées des années 1960 qui ravissent les villageois et les tiennent en haleine jusqu’à des heures tardives tout à fait inhabituelles.
Depuis 2009, le Centre Bophana met l’accent sur la création. Il héberge régulièrement des ateliers avec des photographes, des peintres. Les artistes Vann Nath (célèbre rescapé du centre de torture khmer rouge S21 qui a raconté le quotidien des détenus en tableaux) et Séra (connu notamment pour ses BD sur le Cambodge) ont ainsi encadré une dizaine de jeunes dans l’exercice difficile de plongée dans les archives, de réappropriation de la mémoire et d’expression artistique. Ce type d’activités et d’événements organisés au Centre Bophana ont permis de nouer des liens avec des universités et centres de recherche comme à Paris 8 (France), Yale (Etats-Unis), la Tish School of the Arts (New York/Singapour)…

Des films innovants pour former et informer

Dans cette lignée, différents films ont été produits répondant à la fois à l’objectif de formation des techniciens et à la volonté d’encourager la création. Tous sont consacrés d’une manière ou d’une autre à la justice. Deux contes réalisés par Roeun Narith, tirés de la tradition et joués par des enfants, traitent avec humour de la corruption et remportent un franc succès auprès du public. Le documentaire de Guillaume P Suon About My Father, soutenu par la fondation Soros, a également créé la surprise. À travers ce portrait de Sunthary Phung, une femme cambodgienne dont le père a été exécuté par les Khmers rouges, il décrit le chemin difficile des parties civiles qui réclament justice pour leurs disparus et qui vivent avec l’angoisse de questions restées sans réponse. Connaître le passé pour construire le futur, c’est la démarche essentielle de cette femme. C’est aussi la pensée fondatrice du Centre Bophana. Pour Rithy Panh, ce film prouve enfin qu’une transmission est à l’oeuvre puisqu’un jeune cinéaste a tourné ce documentaire avec une équipe cambodgienne de sa génération.

La vie de About My Father a été inattendue. Destiné à sensibiliser le public cambodgien à la justice, il a été choisi par le tribunal chargé de juger les anciens dirigeants khmers rouges pour des campagnes de sensibilisation tous azimuts. Au premier trimestre 2010, il a été projeté à plus de 6 400 villageois à travers tout le pays !

La complémentarité de la Commission du Film du Cambodge

Si la mise en place du Centre Bophana permet la collecte, la sauvegarde et l’accès à la mémoire, l’inauguration de la Commission du Film du Cambodge (CFC) s’inscrit en complémentarité d’une stratégie qui vise à reconstruire le tissu industriel du cinéma au Cambodge. À l’heure qu’il est le cinéma n’est pas un marché au Cambodge, le plagiat de films étrangers est monnaie courante, le budget pour un long-métrage oscille entre 10 000 et 50 000 $. Les salles obscures disparaissent les unes après les autres par manque de spectateurs alors qu’une copie DVD du dernier succès au box-office américain se trouve au marché pour moins de 2 $. Dans un tel contexte la télévision ne respecte pas toujours le droit d’auteur et n’achète pas les films produits localement. Autant dire que les défis sont de taille. C’est pourquoi l’idée consiste à développer le tissu industriel par le biais de collaborations avec des produc-tions étrangères et par des coproductions en s’appuyant sur les nombreux atouts du Cambodge encore trop méconnus à l’échelle internationale.
Grâce aux tournages de films étrangers tels que Lara Croft : Tomb Raider avec Angelina Jolie, Holly Lola de Bertrand Tavernier, Deux frères de Jean-Jacques Annaud…, les techniciens cambodgiens ont acquis un savoir-faire de haut niveau. Consciencieux et chaleureux, ils sont réputés contribuer à la bonne ambiance des tournages. Toutes les équipes étrangères témoignent de la qualité des relations humaines et de la force des liens qui se tissent dans le travail puis au-delà du film.
L’une des priorités de la CFC, créée grâce au soutien de l’Agence française de développement (AFD) et inaugurée en juillet 2009, est de perfectionner ces techniciens ou d’en former de nouveaux, venus de toutes les provinces du Cambodge. Les programmes de formation professionnelle du CFC Film Lab couvrent tous les métiers du scénario à la post-production. Des intervenants étrangers ou locaux ont déjà encadré des formations d’assistant réalisateur, régie, repérage, machinerie, lumières, montage, réalisation documentaire. Des cours de langue sont également dispensés. La CFC tient à disposition des productions un inventaire de tous ces techniciens et le détail de leurs compétences et expérience.

Devenir une terre d’accueil des tournages

En parallèle de la formation professionnelle, la CFC développe le soutien à la production en véritable opérateur de terrain. Son équipe parfaitement francophone et anglophone comprend les problématiques de tournage, accueille les équipes, facilite toutes les démarches administratives et le recrutement local des meilleurs professionnels. Elle met à disposition une base de données de décors qui offre toute la palette des paysages de l’Asie (ceux du Vietnam, des Philippines et d’Indonésie y ont déjà été reproduits). Son partenaire technique, Cambogear, propose depuis 2010 lumières et machinerie profes-sionnelles sur place tandis que la CFC dispose d’un studio son et des moyens pour traiter un projet jusqu’à la post-production.
L’implication des autorités cambodgiennes dans cette entreprise de développement d’un pôle d’excellence dans le secteur du cinéma est décisive : simplification des procédures administratives, gros investissement en ma-tériel, un projet de studio de tournage, mise à disposition d’agréables locaux au coeur de la « Rue du Cinéma » à Phnom Penh… Un tel engagement a porté ses fruits puisque de juillet 2009 à mars 2010, le Cambodge a accueilli vingt-neuf tournages de neuf nationalités différentes dont les retombées économiques sont évaluées à 850 000 $. Au plan international, la CFC a accompagné le ministère de la Culture cambodgien dans la mise en place d’une convention de coopération avec le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) signée à Cannes en mai 2010. Ce cadre juridique permet à la France et au Cambodge de coopérer davantage dans le domaine du cinéma (collaboration de festivals, coproductions, aides à la formation…).
D’un point de vue strictement cambodgien, le ministère de la Culture espère vivement que l’impact des tournages étrangers se ressentira dans l’amélioration de la qualité des productions locales. Motivé par ce nouvel élan et l’expertise de la CFC, le ministère a mis en chantier la production d’un long-métrage cambodgien qu’il souhaiterait digne de festivals étrangers.

Poser les bases d’une plateforme du Cinéma

La volonté d’ouvrir un studio d’animation 2D- 3D pour canaliser la créativité d’une population très jeune, d’élargir les compétences à la programmation d’applications iPhone et l’organisation d’un premier Festival international du film au Cambodge du 20 au 23 octobre 2010 s’inscrivent dans cette même dynamique. Le Centre Bophana, la CFC et le ministère de la Culture travaillent au rayonnement du Cambodge.
Le Centre Bophana et la CFC ont choisi de penser le développement du secteur globalement. Plutôt que de fonctionner sur le modèle classique d’initiatives aidées de manière isolée ils prônent une complémentarité des acteurs. En générant une intelligence de l’image, une culture de l’image, le sillon est tracé vers la production. Dans ce pays stable, sécurisé, en pleine évolution, les bases d’une plateforme du cinéma sont posées. Les perspectives s’ouvrent. Le défi aujourd’hui consiste à ancrer durablement un modèle économique qui articule mémoire, formation, production et diffusion et à prouver que la culture peut être un acteur concret du développement.

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