Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

Le Sorcier et le Sourcier

par Jacques le Glou

Jacques Le Glou rédigea à l’attention du Film Africain & du Sud, ce texte superbe illustrant le travail long et semé d’embûches qu’il dut accomplir pour mener à bien la production du film de Raymond Rajaonarivelo Quand les étoiles rencontreront la mer. Jacques s’en est allé en décembre 2010. Son texte « Le sorcier et le Sourcier » n’a pas pris une ride, il dit la passion et l’énergie, l’obstination et la ténacité, le respect du travail des créateurs et la lucidité nécessaires à tout acte de production.
En guise d’hommage à l’ami Jacques, nous l’offrons aux jeunes générations de cinéastes.

« Pour la production d’un film africain, il faut être un bon sorcier avec des talents de sourcier. Flairer, détecter toutes les sources de financement possible et mettre en place toute son énergie sans relâche pour constituer une mise de départ minimale (70 %). Ensuite chercher des participations ou des paiements reportés.

En ce qui concerne le film de Raymond Rajaonarivelo Quand les Etoiles rencontreront la Mer, nous avons réalisé un travail très important sur l’écriture. Plus de cinq fois l’ouvrage a été remis sur la table, dont trois fois avec Santiago Amigorena et une fois avec Suzanne Schiffman. C’est le premier investissement qui est déjà lourd, c’est le premier risque du producteur, environ trois cent mille francs.

Étant satisfait du scénario, j’observe les sources de financement. Madagascar a plusieurs singularités dont celle de ne pas posséder de structure cinématographique. Pour mémoire, quand j’ai produit en 1987 le premier film de Raymond Tabataba, il s’agissait du premier film malgache en 35 mm. Neuf ans après, je vais produire le deuxième. Voilà une rétrospective facile à organiser !

N’ayant pas sur place d’appui technique ou logistique, il faut que nous prenions tout à notre charge et veillions au grain sur les susceptibilités des uns et des autres. Nous arrivons de France comme des étrangers sur la Grande Île, avec l’image du cinéma, donc de l’argent (ben voyons) et, là, il faut manoeuvrer avec diplomatie avec des représentants de l’administration malgache afin de ne choquer personne, faire le diplomate et le caméléon. Faire reconnaître notre humilité.
Nous n’avons qu’un objectif, faire le film.

Inutile de leur dire que la production du premier film a provoqué ma propre faillite en 1987, personne ne me croirait, l’image de l’argent étant plus forte que la réalité de millions de Malgaches de conserver un peu de mémoire de 1947, J’allais rencontrer bien évidemment, tant aux Affaires étrangères (l’Ambassadeur de France) et surtout auprès du ministère des Armées (Charles Hernu), desobstacles pour ne pas que le film se fasse. La grande muette socialiste fidèle à elle-même. Silence sur la répression « bleu-blanc-rouge ».

Les premières démarches des Etoiles... (ex- Kapila) se font auprès de La Sept Cinéma, du ministère de la Coopération (Fonds Sud), de l’administration malgache pour la subvention du F.E.D. (C.E.E.) selon les Accords de Lomé IV, de l’Avance sur recettes et de Canal +.

Comme chacun sait, toutes ces démarches sont longues et sollicitent beaucoup d’énergie. Il faut aussi réveiller les dons du sourcier : Locarno, Fondation Hubert Bals (ah ! ce grand Hub. qui nous manque tant avec ce beau bateau à Rotterdam !), les pré-ventes possibles en Europe, les contacts avec les fondations américaines, déposer des dizaines et des dizaines de dossiers auprès du F.A.S., de l’A.C.C.T., faire des traductions en anglais pour solliciter les télévisions anglaises. Bref, agir pour que l’idée du projet existe, crédibiliser toutes les démarches.
Le film existe déjà (dans ma tête !).

Avant toute réponse favorable, il faut discuter avec Raymond de l’équipe, voir un premier assistant pour le découpage et le plan de travail afin de resserrer une fourchette du coût de production avec le directeur de production (formidable Bernard Bolzinger). En fait, dans tous ces processus, je mets en place une tactique d’anticipation ; je ne serai pas pris au dépourvu. Mais je prends le risque financier, comptons 23.000 euros (soit 68.000 euros) jusqu’à cette étape.
Et la récolte commence. Fonds Sud (un million, le maximum), E.Z.E.F. (non commercial allemand pour ciné-clubs protestants), la D.D.A. des Affaires étrangères de la Confédération Helvétique, coproduction et pré-achat de Canal Horizons, La Sept Cinéma. Et l’Avance sur recettes qui vient annuler la convention du Fonds Sud, ces deux recettes étant incompatibles. Retour à la Coopération, où Michel Brunet reste un défenseur acharné du projet, et nous obtiendrons l’aide directe finalement.
M’attend encore la négociation avec Canal + que j’attaque sur le tard. J’avais besoin d’un bon distributeur, et c’est finalement Michel Saint-Jean (Diaphana Distribution) qui sortira le film).

Le plan de financement n’est pas bouclé, j’attends la réponse de la C.E.E., et le coût de production est évalué à plus de 2 millions d’euros. Il va falloir transporter vingt-cinq personnes à plus de onze mille kilomètres. Fin avril 1995, je prends la décision capitale de faire envoyer le camion de Transpalux avec tout le matériel électrique. Six semaines de transport de bateau à partir du Havre. les dés sont jetés. J’ai le dos au mur et maintenant il faut que chaque jour apporte sa pierre à l’édifice. Le départ du camion était l’allu-mage de la fusée Kapila.

La deuxième véritable étape du film est financière : rendre crédible le projet auprès de l’administration et des organismes bancaires ou para-bancaires. Je n’ai pas les bonnes cartes dans les mains :

  1. mauvais exemple de la première expérience terminée par une faillite en 1987
  2. tournage en deux langues pour les autorisations officielles d’où alourdissement du devis ;
  3. rapport d’expert sur les risques du pays et spécialement sur les conditions météorologiques (saison des pluies en décembre) ;
  4. fragilité financière de ma société de production.

Je mets quand même le processus en marche par des astuces de mobilisation de contrats. Je fais débloquer des fonds et démarrer la préparation.

On peut toujours gloser sur la folie des producteurs... Sont-ils inconscients ? Ont-ils perdu le sens des réalités ? Une chose est certaine : je savais que je ferai ce film. À ce moment-là, le film n’était plus à Raymond, il devenait mon film. Je devais le faire respirer, lui apporter chaque jour l’oxygène indispensable.

J’organise un premier voyage pour le repérage et le casting : directeur de la photographie, chef décorateur, régisseur, directeur de production. Et Raymond, bien sûr !
J’obtiens des délais pour régler le prix des billets (déjà !).

Il s’agit de faire accélérer tous les processus d’obtention des recettes pour donner des garanties à l’I.F.C.I.C. et au C.N.C., la mobilisation des contrats étant liée à l’autorisation de l’agrément d’investissement.

Je suis dans l’attente de l’accord du F.E.D. à Bruxelles, sûr de moi, ayant la lettre officielle de Monsieur l’Ordonnateur National de la République Malgache. C’était surestimer le parcours du combattant avec les eurocrates ! Il n’y a pas un bureau ou une commission, il y en a deux, puis trois, puis quatre, puis d’autres personnes qui ont un pouvoir décisionnaire et qui finalement font de telle sorte qu’ils annulent cette aide. Ca coince mais il y a encore de l’espoir.

Si nous devons tourner en janvier 96, nous aurons de vrais problèmes météorologiques. Il faut y aller ! L’équipe décolle pour la Grande Île, le tournage commence le 16 octobre. Je n’ai toujours pas de réponse à ma demande d’agrément et l’U.F.C.A. m’abandonne à la dernière minute. Ma banque en est prévenue. Et commence le vrai calvaire : les chèques reviennent impayés après trois semaines de tournage. Sur place, l’équipe s’arrête.

À Paris, je recherche des économies de tournage avec Bolzinger. Je trouve des participations avec les industries techniques (G.T.C., Transpalux, Auditel). J’obtiens un soutien supplémentaire de Canal + et des engagements de La Sept Cinéma et du ministère de la Coopération.

Le retrait de l’U.F.C.A. me laisse leur prêt de 152.000 euros au crédit du film. Et, à la dernière seconde, entre des centaines de coups de téléphone et la menace du retour de l’équipe, je réussis à convaincre Cofiloisirs, l’I.F.C.I.C. et le C.N.C. Et tout redémarre. Je paie les dettes, rachète les impayés. C’était à 48 heures près !

Sur place, convaincre de ma bonne foi et de mon énergie, l’équipe s’est battue pendant ces journées de galère en faisant avancer le tournage (sans me le dire !). On ne perd finalement qu’une petite semaine. On aura donc dix semaines de tournage au lieu de neuf.

Contrairement aux prophéties des experts, le poste des imprévus n’est pas touché, Bolzinger ayant décalé les plans de la Côte à la fin du tournage. Le lendemain même du départ du village, les pluies diluviennes arrivaient. Si le scénario était magique, le tournage du film le fut tout autant.

Je vois les rushes avec l’étalonneur Berlot (Laboratoires G.T.C.), je communique en permanence avec Raymond, Bernard Bolzinger, Bruno Privat (directeur de la photographie).

En cours de tournage, on décide de trouver de nouvelles économies enrichissant le film (entre autres la rencontre des deux langues, française et malgache) et Santiago Amigorena partira une dizaine de jours pour retravailler les dialogues avec Raymond. Le film prend corps. Je reporte sans cesse mon départ mais, le financement n’étant pas bouclé, je ne suis pas tranquille. Tout ceci reste fragile, le film reste en péril et ma société aussi. Je suis encore sur la corde raide tant que je n’ai pas l’accord du F.E.D.

Je ne mettrai jamais les pieds à Madagascar. J’en suis très frustré et très malheureux.
L’équipe rentre, le montage démarre. Après visionnage de tous les rushes, nous avons quelques hésitations quant à l’utilisation des deux langues et, finalement, c’est le montage qui, naturellement après plusieurs expériences, nous donne notre film. Les finitions comprendront certains doublages sur les voix, la composition de la musique et l’élaboration des effets spéciaux (Marchetti, le magicien).

Il y a des jours où je me sens vraiment fatigué. Je passe mes journées avec les dettes du film sur mes épaules. Mais je reste convaincu qu’au joli mois de mai sur la Croisette j’aurai finalement gagné cette bataille en libérant toutes les créances. Je suis sûr alors de voir les étoiles rencontrer la mer. Le film ne m’appartiendra plus, il circulera et aura sa vie propre, en toute indépendance, selon ses forces.

En relisant ces lignes que j’ai préparées à la demande de Jean-Pierre Garcia, je m’aperçois que j’ai été trop loin, que la prise de risque était démesurée, d’autant que je n’avais pas d’objectif financier personnel (c’est une force et une faiblesse !), j’avais seulement la volonté d’entreprendre un projet qui me tenait à coeur et de tenir la main de Raymond. C’est un cinéaste authentique.

Produire en Afrique est déjà une galère mais, avec Madagascar, on en rajoute : plus de kilomètres et moins de moyens locaux. Je comprends pourquoi je suis le seul producteur malgache !
Pour le prochain, il faudra une approche moins coûteuse. Je pense à une enveloppe maximale de un à un millions deux cent mille euro.

Espérer que La Sept Cinéma, le Ministère de la Coopération, la C.E.E., Canal + soutiennent cette production africaine car elle est sinistrée. Si elle persiste avec de petits moyens, elle s’appauvrit. Certes, certains films seront présentés dans de nombreux festivals mais les programmateurs allemands ou britanniques des chaînes principales évacuent les films africains.
Nous n’avons plus leur soutien, il faudra donc reconquérir le public des salles pour faire pression sur les diffuseurs et non l’inverse.
Demain, il faudra donc prévoir dans les devis une enveloppe conséquente pour les frais de sortie salles. Cela s’impose pour beaucoup de films.

Bref, on n’est pas sorti des galères, mon frère ! Et, comme je dis souvent, quand faut y aller, faut y aller ! »


Paris, le 1er avril 1996
Jacques Le Glou





P.S. : « Dernière minute » : je viens d’obtenir le F.E.D. de Bruxelles et l’A.C.C.T. Comme quoi, il ne faut pas désespérer ! L’étau financier se desserre. Je vais retrouver mes chéquiers. Les contrats arriveront en avril, à la fin de la post-production. J’ai su bien gérer mes dettes. Je commence à voir le jour autrement. Grande joie : Manu Katché va composer la musique !
Rendez-vous sur la Croisette !

home
Le Sorcier et le Sourcier