Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

MAHAMAT-SALEH HAROUN

AMIENS ET LE CINÉMA DE GUÉRILLA

En 2012, nous rendions un hommage à la fois naturel et « historique » à Raoul Peck, cinéaste originaire d’Haïti. À travers lui, c’est toute l’histoire, toutes les histoires du Festival d’Amiens qui se cristallisaient, se métamorphosaient, se constituaient en tissu de vérités. C’est aussi à toute une génération de cinéastes qu’à travers lui nous rendions hommage — des cinéastes qui ont su faire du cinéma une forme de guérilla, pour reconquérir les écrans, sensibiliser les consciences et ne plus se contenter des images des autres. En 2013, c’est à Lam Lê que nous rendions hommage. Cet homme-passerelle, qui fut grandement ému de la rétrospective, tant méritée, que nous avions décidé de lui consacrer, pratique lui aussi un cinéma de guérilla. Une guérilla qui vise à décoloniser les écrans, puis à travailler au corps l’inconscient collectif, lui-même colonisé par les figures esclavagistes de l’Histoire (c’était la grande réussite, en 2012, de Công Binh, la longue nuit indochinoise). Ces deux cinéastes ont cartographié les zones invisibles du cinéma (ces pays où la critique institutionnelle ne s’aventure que trop rarement). Ils font du cinéma comme on fait la guerre, pour conquérir, en leur nom et en celui de ceux qu’ils représentent, ce pays qui n’apparaît sur aucune carte, mais où l’on parle toutes les langues : le pays du cinéma.
Or, il semblerait que le FIFAM ait cette volonté, année après année, de saluer le cinéma de guérilla des cinéastes contemporains les plus importants. De ces cinéastes et de ces films qui, comme le souligne Nicole Brenez, « qui ne traitent pas de la guerre mais sont eux-mêmes en guerre, cherchant à fournir des outils et des instructions pour les combattants. » En 2014, Mahamet-Saleh Haroun incarne à nos yeux cette trajectoire décisive, et pratique un tel cinéma, qui reste en même temps une perpétuelle déclaration d’amour au cinéma. Il en est aujourd’hui le meilleur représentant et la plus clairvoyante vigie. Son oeuvre porte les couleurs du cinéma du continent, tout en Amiens et le cinéma de guérilla repoussant, film après film, les limites de son style limpide. Sa reconnaissance internationale et la sélection de ses films dans les plus grands festivals, dont celui de Cannes, font ainsi tomber les barrières artificielles qui séparent encore la critique française des cinémas d’Afrique. Son geste de cinéma, si noble, fait à la fois revivre les frontières (ne jamais oublier d’où l’on vient) et les efface (habiter le pays du cinéma).
Les cicatrices de son pays, le Tchad, sont encore bien visibles, et les blessures parfois mal refermées. Un film en guerre, c’est aussi un film qui non seulement se bat contre les oubliettes de l’Histoire occidentale, mais qui encore se bat pour exister au sein d’une économie qui le place sous sa perfusion néfaste ou qui lui met un fil à la patte. Les films de Mahamat-Saleh Haroun ne mènent pas une guerre idéologique ou militante, ils mènent le combat de Jacob contre l’ange : cette lutte où chacun se détermine dans la force qu’on lui oppose. Un film en guerre, c’est un film qui naît là où ne l’attendait pas, dans un pays où il n’avait ni droit de cité ni possibilité d’être. Un film en guerre, c’est un film qui donne à lui seul naissance à une cinématographie tout entière. C’est ainsi qu’il faut voir la pratique, et la poétique, de Mahamat-Saleh Haroun. Si le cinéaste a accepté notre invitation à parrainer cette nouvelle édition du festival, et à présider notre jury international, c’est bien qu’il doit sentir, tout au fond de lui, qu’au-delà des honneurs de circonstances ou des événements festifs et factices, il y a une conscience citoyenne, des coeurs qui battent un peu plus fort, et un amour inaliénable pour le cinéma, tous les cinémas.
Alors que nous lui remettions une Licorne d’honneur, Lam Lê nous fit la plus belle des déclarations d’amour, qui doit également être entendue comme un discours de la méthode, comme un credo que l’on se rappellerait les jours de découragement. « Un film c’est comme une plante sauvage qui pousse sur le bord du chemin. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il flambe, elle est capable de pousser dans la fente même d’un rocher car elle est la vie. Elle porte en elle la graine de notre conscience. Alors à ceux qui veulent museler les films au nom de certaines idéologies rampantes en vogue je tiens à leur dire que chaque film d’un festival de cinéma est cette plante sauvage capable de pousser dans l’adversité la plus rude. Cette 33e édition du Festival d’Amiens fut une belle moisson de plantes sauvages qui a réveillé notre désir de partage et d’altérité, pour être des citoyens du monde. Un grand merci au Festival d’Amiens. » Il ne fait aucun doute que, placée sous l’aile et le patronage de Mahamat-Saleh Haroun, cette 34e édition saura sortir de terre, et pousser contre l’adversité. Les plantes sauvages ont encore de beaux jours devant elles. Mais la guerre ne fait que commencer.

Fabien Gaffez

Mahamat-Saleh Haroun, premier réalisateur tchadien de l’histoire du cinéma, est l’un des plus grands cinéastes découverts ces vingt dernières années. Le FIFAM a toujours travaillé, depuis sa création, en direction des cinémas du Sud. Haroun en est aujourd’hui le meilleur représentant et la plus clairvoyante vigie. Son cinéma porte les couleurs du cinéma du continent, tout en repoussant, film après film, les limites de son style limpide. Sa reconnaissance internationale et la sélection de ses films dans les plus grands festivals, dont celui de Cannes, font ainsi tomber les barrières artificielles qui séparent encore la critique française des cinémas d’Afrique. Son geste de cinéma, si noble, fait à la fois revivre les frontières (ne jamais oublier d’où l’on vient) et les efface (habiter le pays du cinéma). Haroun parrainera la 34e édition de notre festival et présidera le jury international de notre compétition longs métrages.

home
MAHAMAT-SALEH HAROUN