Festival International du Film d'Amiens 2016
Contact
Newsletter
Partenaires - liens

Rob, la musique au coeur des sentiments

par Jean-Christophe Fouquet

Il voulait devenir peintre mais a joué pour Sébastien Tellier – entre autres détours d’une carrière musicale labyrinthique. Il a débuté au cinéma par des films d’auteurs mais s’est ensuite retrouvé à scorer des films d’horreur. Rob, alias Robin Coudert, surgit là où ne l’attend pas. D’ailleurs, comme beaucoup d’artistes majeurs, personne ne l’attendait. Mais maintenant il est là. Depuis Belle Épine en 2010, sa première composition pour un long, ce brun barbu et chevelu, souvent planqué derrière des lunettes noires comme trop souvent la musique derrière les images, a signé les bandes originales d’une quinzaine de films, d’une poignée de documentaires et de la série TV Le Bureau des légendes. Vingt crédits en six ans ! Une belle prolixité. Même si elle reste sans commune mesure avec celles des parrains du genre, Ennio Morricone en tête, un monsieur qu’il respecte, forcément, et avec lequel il partage un sacré sens de l’éclectisme. Dans le genre, Rob a tout d’une exception française. Un rejeton de la French Touch qui a réussi à se faire une place dans le monde un peu fermé de la musique de cinéma. Et à faire se braquer de nouveau, ne serait-ce qu’un peu, les projecteurs critiques sur une composante souvent mésestimée de l’art cinématographique. Toute musique n’est pas forcément excessivement pléonasmique. Ni d’une fadeur déprimante. Il existe d’autres voies. D’autre voix, comme celle de Rob, émotives, sensibles et créatives.

Un musicien en liberté

Pour sa première carrière, celle de musicien, Rob a mis un pied dans l’underground avec ses deux albums solos, résolument indépendants, atmosphériques et sentimentaux, pas faits pour affoler les dancefloors malgré la dominance electro, et son projet un peu fou de Dodécalogue, une série d’EP enchaînée en toute liberté. Sans parler de ses divers groupes, notamment Phoenix... Mais le monde de la musique, avec ses hits et sa promotion obligatoires, ne l’intéresse que peu. Son autre pied, plus commercial, a dansé pour Melissa Mars, en tant que producteur, ou Alizée. Il a même signé trois chansons de cette dernière. Avec Sébastien Tellier, il est enfin apparu en 2005 dans un court métrage, Pink Cowboy Boots, le projet de fin d’études à La Fémis de sa femme, Maria Larrea (1). Son premier pas dans l’univers de la bande originale de film. Un pas décisif l’amenant à une autre réalisatrice de cette génération, Rebecca Zlotowski, et à Belle Épine, film où, lors des scènes sans dialogues, « toute l’introspection [est] réalisée par la musique », dixit la réalisatrice (2). Une musique ayant d’ailleurs joué une part active dans l’écriture du scénario. Rebecca Zlotowski va refaire appel à Rob pour ses deux films suivants : Grand central (2013) et Planetarium, avec Natalie Portman, Lily-Rose Depp et Louis Garrel (!) qui sort en salles ce mois-ci. Du côté du musicien, cette rencontre artistique Rob/Rebecca, celle pour qui « la musique fonctionne en fait comme une ligne narrative, comme un joker et comme un élément essentiel de la plastique et de la rythmique du film » (3), c’est le basculement. Le début d’une nouvelle carrière.

Le cinéma, vaste champ d’expression

Pour Rob, passer à la BO, un exercice qu’il apprécie même en tant que simple mélomane (raffolant par exemple de celle de Pino Donnagio pour le Carrie de De Palma), engendre un « nouveau rapport à la musique. Tout d’un coup, la collaboration avec un réalisateur, qui est donc un autre artiste qui me fait face, est fertile. En plus, j’ai un champ d’expression et de création encore plus large, car au lieu d’avoir un couplet et un refrain pour vendre la musique, il faut au contraire explorer de nouveaux sentiments, de nouveaux espaces, de nouvelles époques, de nouveaux personnages... C’est beaucoup plus vaste qu’une vie discographique » (4). L’homme se spécialise dans le cinéma d’auteur, et s’associe à de nombreux premiers longs, comme ce fut le cas pour Belle Épine : Jimmy Rivière de Teddy LussiModeste (2011), Radiostars, de Romain Levy, Populaire, de Régis Roinsard (2012, un score orchestral qui lui valut une nomination aux Césars), Je suis un supporter du Standard, de Riton Liebman (2013), Tristesse club, de Vincent Mariette (2014) et Enragés, d’Éric Hannezo (2015). Une variété de ton idéale pour ses expérimentations. Et même ses compositions les plus sobres, comme celle de Rock the Casbah (Laïla Marrakchi, 2013) font la différence. Un terrain de recherche vivant, on ne peut plus contemporain. Rob travaille les sons de son temps avec les artistes de son temps. Prochaine pierre auteuriste à l’édifice : sa collaboration avec le Taïwanais d’origine malaisienne Wi Ding Ho.

Pulsions horrifiques

Dans le panthéon des BO de Rob, celle des Deux Anglaises et le continent, de George Delerue, arrive en bonne place. C’est sa veine introspective, romantique. La principale, celle qu’il revendique en premier. Mais l’ancien membre de groupes de metal ou de funk ne crache pas sur des choses nettement moins délicates. Il faut dire que, né en 1978, il a été bercé dans une époque de culte du cinéma d’horreur, même si lui-même n’en était pas plus que cela adepte. Un culte voué à des films bourrés de synthés, de percussions sauvages et de stridence comme il en pleuvait dans les années soixante-dix et quatre-vingt. C’est la violence de Stelvio Cipriani pour Cani arrabbiati (1974), polar tardif du grand Mario Bava. C’est aussi la douceur malsaine des violas de Riz Ortolani pour le Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato (1980), qui évoquent des chœurs féminins, contrepoint de la brutalité synthétique de la partition (5). Rob ne rechigne pas de son côté à utiliser la voix comme instrument. L’instrument suprême. Autre modèle invoqué : le groupe Tangerine Dream (Legend, Sorcerer, Thief ), notamment la BO de Risky Business, alternant gros riffs de guitare et beats electros et plages planantes. Avec de telles références, et un nom de scène rappelant un fameux Zombie, Rob semblait taillé pour le cinéma de genre. Forcément, il en a fait. Même s’il ne s’y attendait pas.

Sa musique de genre

La porte du film de genre s’est ouverte à Rob grâce à un autre Français, expatrié celui-là : Alexandre Aja, qui grâce à son Haute tension (2003) a pu se voir confier le remake de la Colline a des yeux (1977), un classique du genre mais un relativement faible film au regard de sa réputation. On peut même dire qu’il s’agit d’un des rares cas où le remake surpasse l’original... C’est pour un autre remake, celui du Maniac de William Lustig (1980) par Franck Khalfoun, qu’Aja, producteur et scénariste, sollicite Rob, qu’il avait repéré depuis Belle Épine (encore et toujours). Celui-ci accepte : « J’étais surpris d’être appelé à travailler sur ce film, et pour moi c’était formidable avec ma sensibilité de jeune fille de plonger à la place du personnage. L’idée c’était d’avoir envie de pleurer non pas pour les victimes mais pour le maniaque. Je recevais quotidiennement les rushes et je me suis pris d’une affection malsaine » (6). L’équipe pensait à Giorgio Moroder (La Féline version 1982, Midnight Express, Scarface version 1983, Top Gun), mais on peut aussi songer à John Carpenter, ou aux Goblin (ah, les chants soufflés de la comptine si terrifiante de Suspiria...). Après tout, Rob dans le cinéma d’horreur, c’est un peu comme si papy John avait enfin réussi son coup dans ses velléités de compositeur. Et ce Maniac permet à Rob d’entrer sur ce terrain par la voie de l’introspection, celle qui lui convient peutêtre le plus, grâce au parti pris du film, tourné en caméra subjective. La collaboration Rob/Aja continue avec Horns (Aja, 2014), et celle Rob/Khalfoun avec Amityville : The Awakening, nouvelle entrée dans une riche franchise qui sortira l’année prochaine. Rob a aussi pu tâter du polar avec Every Secret Thing d’Amy Berg (2015) ou du thriller d’action avec le malchanceux Made in France de Nicolas Boukhrief (“sorti” en vod en 2016) (7).

On aimerait maintenant voir Rob, qui a filé un coup de main de producteur en 2013 à Alejandro Jodorowsky (dans le genre artiste libre, on a rarement fait mieux) pour la BO de sa Danza de la Realidad, défricher de nouveaux horizons. Pourquoi pas un western ? Une chose est sûre, il va éviter la case des comédies musicales, qu’il déteste. Sûrement parce que chaque chose doit y rester à sa place. Rob, qui ne voit « aucun clivage entre tous les styles musicaux et tous les instruments que l’on peut utiliser » et nuance le terme “electro”, lui qui vient du pop-rock et utilise tous les instruments, a besoin de plus d’espace. Pour lui, la musique, c’est un « terrain de jeu infini où il n’y a aucun blasphème possible » (8). Tant que la sincérité et l’émotion sont là, il ne faut rien s’interdire.


(1) Interview de Rob sur roadsman.com (06/01/2015)
(2) Interview vidéo de Rebecca Zlotowski sur cinezik.fr (21/05/2010)
(3) Interview de Rebecca Zlotowski sur revue24images.com (18/11/2013)
(4) Interview de Rob sur cinezik.fr (08/03/2016)
(5) Exemples listés dans “Les BO de Rob”, sur novaplanet.com (27/03/2015)
(6) “Rencontre avec Alexandre Aja, Nora Arnezeder et Rob”, sur filmdeculte.com (11/02/2012)
(7) Boukhrief préparerait d’ailleurs une adaptation du mangaka Jirô Taniguchi pour Arte avec Rob en compositeur (actualitte.com, le 30/09/2016)
(8) “Une soirée avec Rob”, Cinema song du 11/06/2015 sur France Musique.

home
Rob, la musique au coeur des sentiments