Festival International du Film d'Amiens 2016
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UN CINÉASTE QUI CRIE !

Mahamat-Saleh Haroun est né en 1961 à Abéché, au Tchad, une année après l’indépendance du pays. En 1980, dans un contexte de guerre civile, Haroun est obligé de fuir vers le Cameroun voisin. À dix-sept ans, le jeune homme part pour la France où il réside encore  : il y poursuivra une carrière dans le journalisme avant de réaliser en 1994, au Tchad, son premier court métrage, Maral Tanie.

Il produira par la suite aussi bien courts métrages, longs métrages, documentaires et fictions télévisuelles qui attireront rapidement l’attention des festivals internationaux. Cette polyvalence explique la dualité de son style : entre documentaire et fiction, Haroun s’attache à « filmer la vie » dans son pays natal, exposant parfois le tournage à la violence des conflits locaux. Caméra à l’épaule, il met en scène, par le biais de longs plans-séquences, des acteurs non professionnels dans une démarche proche, si l’on veut, du néo-réalisme (il aime à citer Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini comme référence). Il est l’auteur du premier long métrage tchadien, Bye Bye Africa, qui porte sur l’état du cinéma au Tchad, mais aussi plus globalement en Afrique. Ses films de fiction sont pour la plupart des chroniques familiales (la figure paternelle étant un leitmotiv) avec en toile de fond un pays miné par la guerre et transformé par la mondialisation. « La guerre civile est une affaire de famille », affirme-t-il.

Il s’impose aujourd’hui comme une figure incontournable du cinéma contemporain de son pays, qu’il introduit, aux côtés de Issa Serge Coelo, également réalisateur depuis la fin des années quatre-vingt-dix, sur la carte du cinéma mondial. Il travaille dans un pays dont l’industrie cinématographique est encore fragile, tant du point de vue des infrastructures (la plupart des cinémas ayant été détruits par les guerres civiles) que du financement (les films de Haroun ont pu voir le jour grâce à des coproductions). En 2012, il travaille à la création d’une école de cinéma au Tchad. Son dernier film, Grigris, ouvre la voie à plus d’indépendance dans le cinéma tchadien : ce film, tourné en numérique, en annonce d’autres, espérons-le, qui sauront tirer parti de la liberté offerte par cette technologie.

Mahamat-Saleh Haroun aurait au moins deux bonnes raisons de venir à la 34e édition du Festival international du film d’Amiens (FIFAM) : présider le jury international de longs métrages et renouer avec son premier amour de cinéaste. Sa vocation fut en effet déclenchée à l’âge de neuf ans par le sourire d’une belle Indienne dans un film de Bollywood qu’il retrouvera peut-être dans un des films de Guru Dutt, réalisateur indien des années cinquante et soixante, auquel nous consacrons une rétrospective inédite.
Ce réalisateur tchadien est un habitué des festivals internationaux aussi bien avec ses films en sélection que comme juré : son premier long métrage, Bye Bye Africa et son troisième long mé52 En 2011, à l’occasion du bel hommage que le Festival de la Rochelle rendait à Mahamat-Saleh Haroun, le critique de cinéma Vincent Malausa dressait le portrait clairvoyant du cinéaste, et de sa « situation » sur l’échiquier du cinéma mondial. On peut savoir gré à Malausa d’être l’un des trop rares journalistes de la critique institutionnelle à s’intéresser de près aux cinématographies du Sud, et plus particulièrement au cinéma africain. Dans les colonnes des Cahiers du Cinéma, il défend dès que l’occasion s’en présente les auteurs d’hier (il écrivit l’un de ses plus beaux papiers sur Djibril Diop Mambéty) ou ceux d’aujourd’hui (relire ses critiques des films d’Abderrahmane Sissako, par exemple). Or, Malausa a depuis longtemps noué une relation intime avec l’oeuvre d’Haroun. La qualité de sa vision est aussi de se défaire des mauvaises habitudes des Anciens, et d’étayer son propos d’un vrai point de vue sur l’état des cinémas d’Afrique (que l’on peut évidemment discuter) et d’enquêtes menées sur le terrain. Nous publions ici quelques extraits, au style juste et précis, du texte qui accompagnait l’une des premières rétrospectives des films du cinéaste tchadien. Il peut sembler paradoxal de définir aujourd’hui Mahamat-Saleh Haroun comme un « doyen » du cinéma africain. L’auteur tchadien d’Un homme qui crie n’était encore considéré au début des années 2000 que comme un brillant espoir grâce à l’admirable Bye Bye Africa (1998), plongée amère trage, Daratt, saison sèche ont été sélectionnés en 1999 et en 2006 au FIFAM ; ses films sont régulièrement sélectionnés à Cannes (Prix du Jury au Festival de Cannes en 2010 pour Un homme qui crie), Vues d’Afrique (Canada), le FESPACO ou à la Mostra de Venise (Prix du Meilleur premier film pour Bye Bye Africa, Prix spécial du Jury pour Daratt, saison sèche), et il a fait partie en 2014 du jury de la Cinéfondation et du Court Métrage à Cannes, ainsi que du jury de la dernière Mostra de Venise. Ses deux derniers films, Un homme qui crie (2010) et Grigris (2013), seront projetés à Amiens en sa présence, et une Masterclass aura lieu, où il s’exprimera sur son parcours et son oeuvre, en s’appuyant sur la lecture par des comédiens d’extraits du scénario de son prochain film, qu’il compte tourner en France.

En 2011, à l’occasion du bel hommage que le Festival de la Rochelle rendait à Mahamat-Saleh Haroun, le critique de cinéma Vincent Malausa dressait le portrait clairvoyant du cinéaste, et de sa « situation » sur l’échiquier du cinéma mondial. On peut savoir gré à Malausa d’être l’un des trop rares journalistes de la critique institutionnelle à s’intéresser de près aux cinématographies du Sud, et plus particulièrement au cinéma africain. Dans les colonnes des Cahiers du Cinéma, il défend dès que l’occasion s’en présente les auteurs d’hier (il écrivit l’un de ses plus beaux papiers sur Djibril Diop Mambéty) ou ceux d’aujourd’hui (relire ses critiques des films d’Abderrahmane Sissako, par exemple). Or, Malausa a depuis longtemps noué une relation intime avec l’oeuvre d’Haroun. La qualité de sa vision est aussi de se défaire des mauvaises habitudes des Anciens, et d’étayer son propos d’un vrai point de vue sur l’état des cinémas d’Afrique (que l’on peut évidemment discuter) et d’enquêtes menées sur le terrain. Nous publions ici quelques extraits, au style juste et précis, du texte qui accompagnait l’une des premières rétrospectives des films du cinéaste tchadien.
Il peut sembler paradoxal de définir aujourd’hui Mahamat-Saleh Haroun comme un « doyen » du cinéma africain. L’auteur tchadien d’Un homme qui crie n’était encore considéré au début des années 2000 que comme un brillant espoir grâce à l’admirable Bye Bye Africa (1998), plongée amère et nostalgique dans la ville de son enfance, N’Djaména. Quelques longs métrages plus tard, Haroun apparaît comme un des seuls survivants d’une décennie de production subsaharienne complètement exsangue. La disparition du maître Ousmane Sembène en 2007 et l’absence durable des glorieux anciens de la génération précédente (Souleymane Cissé, Idrissa Ouedraogo…) […] ont favorisé cette ellipse temporelle qui place aujourd’hui Haroun en combattant solitaire charriant, un peu malgré lui, toutes les promesses du continent. Or l’un des premiers mérites du cinéaste aura été justement d’avoir rompu, par son isolement même, avec certains clichés rassemblés sous l’expression si vague et si galvaudée de « cinéma africain ».
[…] Cette simplicité et cet élan vers l’épure ont trouvé leur forme la plus naturelle dans la structure cristalline et primitive de la fable. Les enfants d’Abouna lancés à la recherche d’un père disparu, la quête de rédemption du vieux bourreau de Daratt et l’histoire oedipienne d’Un homme qui crie raccordent moins avec un goût certain pour le conte (un cliché parmi tant d’autres qui collent aux films africains) qu’avec l’héritage moral et esthétique de Rossellini et du néoréalisme italien, références majeures pour le réalisateur. Ayant dû fuir son pays lors de la guerre de 1979, Haroun semble avoir puisé dans son exil une forme de retrait dont la mélancolie va de pair avec une extrême lucidité (ce que l’on pourrait appeler tout simplement une conscience politique) : les films de l’auteur sont ainsi constitués d’un singulier paradoxe d’amplitude mythologique et d’immédiateté réaliste, quelque part entre un idéal rêvé du cinéma et ce retour de réel qui s’impose dans toute sa violence au cinéaste à l’écoute du monde.

Cela peut s’expliquer par le fait que chaque film se vit, pour Haroun, comme un retour au pays – d’où l’importance de la figure du père qui est au centre de tous ses récits. Vivre en France, tourner au Tchad : certains pourraient y voir un luxe (ce serait là encore bien réducteur) alors que c’est précisément dans cette confrontation au réel via un retour sur soi que réside toute la force du cinéma de l’auteur. On ne peut appréhender l’oeuvre du cinéaste sans se frotter à l’histoire complexe du Tchad. Pour voir en quoi chaque film d’Haroun en constitue la chronique toujours recommencée, deux rappels suffisent. Lorsqu’il réalise en mars 2006 à N’Djaména Daratt (dont le sujet est la guerre civile qui meurtrit le pays depuis plus de quarante ans), la ville est attaquée par les rebelles. Le chaos qui règne alors menace un temps d’arrêter le tournage. Deux ans plus tard, lorsque le réalisateur est de retour pour mettre en scène Expectations, un moyen métrage sur le sort réservé aux émigrés économiques, N’Djaména est à nouveau attaquée et l’équipe du film se retrouve coincée en plein désert tchadien. Ces deux histoires ne sont pas de simples anecdotes de making of : elles disent tragiquement combien l’acte de filmer, pour Haroun, demeure soumis à un principe de réalité qui valide autant qu’il questionne en permanence les limites de son statut de cinéaste. […] Celui que l’on a peut-être un peu trop vite installé parmi les nouveaux « doyens » du cinéma africain (avec ce que cela comporte de morgue pontifiante) est loin d’avoir exploité toutes les ressources de sa mise en scène. La productivité de Haroun, dont la réputation de forte tête correspond à une volonté d’en découdre tout à fait bienvenue dans l’apathie générale qui gangrène la production des cinémas d’Afrique, doit être célébrée pour ce qu’elle est : une invitation au bonheur toujours recommencé de filmer.

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