Festival International du Film d'Amiens 2016
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VOLKER KOEPP, LE VOYAGE EN SARMATIE

© Daniel Dalet / d-maps.com

Le tournage d’En Sarmatie part d’Odessa et du fleuve Dienstr pour rejoindre le territoire de Memel, nom du fleuve Niemen en allemand, et l’oblast (=région administrative russe) de Kaliningrad où ont été tournés Froide Patrie et Fleurs de sureau. À Czernowitz, Felix Zuckermann, le fils de Rosa, conseille à Volker Koepp de se rendre à Ouman, ville de pélerinage des juifs hassidiques.

Auteur de cinquante-cinq films en près de quarante ans, Volker Koepp est reconnu et considéré en Allemagne à l’égal d’un Raymond Depardon pour la beauté et la maîtrise de ses chroniques « géopoétiques [1] » tournées à l’Est de l’Europe.

En 2003, la rétrospective du FIFAM consacrée aux studios de Babelsberg, lieu mythique hanté par les fantômes de Fritz Lang ou de Marlène Dietrich, avait été l’occasion de découvrir à Amiens le premier film que Volker Koepp tourna à Wittstock (RDA) en 1975, Mädchen in Wittstock.

Devenue à partir de 1950 le studio officiel de l’État communiste est-allemand, la DEFA développa en son sein les réalisations de Karl Gass et Winfried Junge qui posèrent les bases d’une pratique documentaire de longue haleine, étalant les tournages sur plusieurs années, pour saisir, dans la durée, les transformations sociales et l’évolution des individus. Jeune réalisateur employé par le studio à partir de 1970, Volker Koepp s’empare de ce principe, qui permet alors de contourner subtilement la commande propagandiste du régime communiste, tout en satisfaisant, sur le papier, à ses exigences initiales : filmer le développement industriel du pays et le peuple des travailleurs. Les travailleurs filmés, personnages enrôlés par les cinéastes, pouvaient en effet s’avérer, malgré leurs difficultés quotidiennes, visiblement plus libres, enjoués et malicieux qu’auraient souhaité les commanditaires. Accompagnées par le regard que porte Koepp sur la transformation des paysages d’un monde rural devenu progressivement industriel, les jeunes ouvrières de Wittstock témoignent ainsi avec franchise des changements qui s’opèrent dans leur mode d’existence et leur conception de la vie. Dès lors, une complicité peut s’établir entre le cinéaste et ses « sujets », à la barbe des autorités, sous couvert de simples chroniques de la vie quotidienne. Certains documentaires produits ne seront ainsi jamais montrés en RDA sans que Koepp puisse être importuné. Après la chute du régime en 1990, Volker Koepp reviendra tourner encore deux films à Wittstock, alors en déclin (dont le dernier de la série, présenté cette année : Wittstock, Wittstock qui date de 1997).

Le retour du cinéaste sur les lieux du tournage, son attachement aux personnages rencontrés et à leur devenir, plutôt qu’à une méthode, fondent un principe de relation à l’autre. Si le travail de Koepp prend une dimension géopolitique à partir du moment où il peut quitter la RDA pour se rendre dans les anciennes républiques soviétiques, il reste attaché au récit individuel capable d’exprimer à la fois des aspirations universelles, et la souffrance des vies ballottées par l’Histoire. La ville de Czernowitz, où Koepp tournera M. Zwilling et Mme Zuckermann, Cette Année-là Czernowitz et En Sarmatie [2], symbolise à elle seule les bouleversements subis par les populations d’une région divisée en territoires aux frontières plusieurs fois redessinées. Majoritairement juive avant la Seconde Guerre mondiale, Czernowitz, capitale de la Bucovine, le coeur multiculturel de l’Europe jusqu’aux années trente, fut successivement, en un siècle, austro-hongroise, roumaine (Cern ?u ?i), soviétique et aujourd’hui ukrainienne (Tchernivtsi). Koepp lui-même est né dans la ville allemande de Stettin en 1944. Située en Poméranie, une province qui, comme la Bucovine (et bien d’autres), fut partagée entre plusieurs États, Stettin est devenue polonaise (Szcecin) en 1945. L’œuvre du cinéaste, par l’ampleur, la constance et la subjectivité de son projet, permet ainsi au spectateur peu familier avec l’histoire complexe de l’Est européen, de saisir à quel point l’enjeu des parcours individuels, « dommages collatéraux » mis au cœur du récit, sont les meilleurs repères qui soient pour pouvoir l’appréhender. Chaque homme et chaque femme rencontrés et choisis par Koepp incarnent au fond la permanence des êtres, des cultures, des langues, des religions par-delà les frontières administratives, et ses films laissent percevoir la possibilité d’une mentalité collective dépassant largement celles-ci. Le territoire mythique de Sarmatie, tout particulièrement, représente l’idée d’une unité et d’une longévité des peuples, qu’aucune frontière ne permet de séparer durablement. Lorsque Koepp rend visite à Mme Zuckermann à Czernowitz, elle lui confie qu’elle n’aurait jamais cru pouvoir adresser de nouveau la parole à un Allemand. Ce qu’a produit l’Histoire (la guerre, les déplacements de population jusqu’aux génocides) constitue la mémoire indélébile – et c’est ce que Volker Koepp vient recueillir – mais sa caméra témoigne également de la confidence et de l’amitié possibles malgré les fractures du passé. On perçoit à l’image la sincérité de la démarche de Koepp, qui sans jamais entrer dans le champ ni rendre visible le dispositif du ournage, parvient à rendre tangibles sa présence et celle de la caméra : adresses des personnages à celle-ci, respect des blancs dans la conversation, questions entendues hors-champ sont autant de détails permettant de percevoir l’attention particulière qu’il porte aux autres, et les liens de confiance construits sur la durée. Koepp poursuit ainsi, d’un film à l’autre, son travail de collecte, s’intéressant aux vestiges du passé autant qu’aux jeunes générations, construisant progressivement le portrait d’un espace géographique subjectif, lié intimement à son œuvre. En Sarmatie, son tout dernier projet, est particulièrement représentatif de sa démarche, qui revient sur cinq films que nous avons choisi de réunir à l’occasion de cet hommage. Attiré depuis sa jeunesse par les descriptions des paysages d’une contrée nommée Sarmatie dans les poèmes de Johannes Bobrowski, Koepp tourne dès 1973 De Sarmatie, épître au poète Johannes Bobrowski (Grüße aus Sarmatien für den Dichter Johannes Bobrowski). Par ce nom fabriqué d’après celui du peuple mythique des Sarmates, apparenté aux Scythes et aux Amazones, le poète évoque un territoire immense qui recouvre l’espace situé entre la mer Baltique et la mer Noire, incluant aujourd’hui tout une partie de la Pologne, de l’Ukraine, de la Biélorussie, de la Lituanie, de la Roumanie et de la Moldavie, ainsi que l’enclave russe de Kaliningrad. La carte de la région page-précédente permet de situer les lieux de tournages de chaque film et de se familiariser avec la géographie de l’Est-européen, plutôt méconnue en France. En Sarmatie fait donc retour sur l’ensemble des films tournés dans cette région : M. Zwilling et Mme Zuckermann, Froide Patrie, Fleurs de sureau, Cette année-là à Czernowitz ainsi que le court métrage de 1973 Grüße aus Sarmatien. Voyageant d’une mer à l’autre, d’un fleuve (le Niemen) à l’autre (le Dniestr), Volker Koepp arpente la Sarmatie et retrouve chaque fois les paysages et leurs habitants déjà filmés par le passé. Le projet du film lui-même fait désormais partie intégrante de la vie du cinéaste et des personnes filmées, qu’il influence d’une manière ou d’une autre. Chez Koepp, cette dimension double est perceptible, qui est à la fois une fin – recueillir des images pour faire le film – et à la fois un moyen – utiliser le projet du film pour approcher ou retrouver quelqu’un. C’est grâce à cette mise en scène indirecte du cheminement de Koepp dans la fabrication de ses films, que l’attachement profond du cinéaste à cette région et à ses habitants peuvent devenir les nôtres.

Julien Navarro

1La géopoétique est une théorie-pratique transdisciplinaire fondée par Kenneth White, philosophe et poète d’origine écossaise, installé en Bretagne depuis 1967. Le mot est repris en 2010 dans un sens moins spécifique par Annick Peigné-Giuly, présidente de Documentaire sur grand écran, lors de la diffusion par l’association d’un programme de films de Volker Koepp, pour définir à juste titre le travail du cinéaste comme « chroniques géopoétiques ».
2Par souci de clarté pour les spectateurs francophones, quelques titres de films en ont été traduits par nos soins.

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