Mauritanie -1992
Le monde des Noirs en Russie est une
"zone". Tchernobyl s’appelle aussi
comme cela. Le Stalker de Tarkovski n’a
pas d’autre nom. C’est pour dire que tout,
véritablement tout, y est contaminé.
Les Noirs sont en Russie pour y étudier,
comme l’est, tout naturellement, Idrissa,
à qui l’histoire est dédiée. Il n’y a pas de
fille africaine qui ait, en Russie, trouvé ne
fût-ce qu’un ami, hors de la zone ; seuls
quelques étudiants de longue date, ont pris
femme dans l’un de ces combinats militaro-
industriels qu’on appelle, là-bas,
Universités. Les zones universitaires sont,
dans la règle, divisées en deux : celle des
autochtones, celle "des étrangers". Elles
ne se confondent que durant les cours et
séminaires. Il y a un doyen des étrangers,
et un doyen des Russes. Les étrangers ont
leurs foyers, leurs cantines, leur périmètre
"off limits". Leurs amies sont interdites de séjour dans la chambre (même dans la
journée !). Le monde des Noirs de Russie
n’est pas attirant...
Idrissa vivra une nuit et une journée
durant, la vie d’un Russe dans la terreur
qui lui est propre. Transi de peur, il écoutera
derrière le lit de son amour, caché dans
la pénombre, les bruits des voisins
curieux, des responsables volontaires du
quartier, de la télévision des retraités
angoissés, eux aussi. Il passera sa nuit, non
pas tant dans des bras, mais dans le délire de sa solitude : il n’échappera que de justesse
au sort que les voisins-bureaucrates
et les apparitions nocturnes des contrôleurs
lui réservent. L’histoire d’Idrissa
est, peut-être, la mienne.
Peut-être, aussi, ce film est-il un film mauritanien
d’exil. Idrissa et son amie russe
ne vivront pas souvent des nuits comme
celle-ci.
Dans une sorte d’unité de lieu et de temps
j’ai essayé de faire passer le spectateur
dans l’espace qui sépare LA ZONE et les
amours impossibles. Cette nuit est la nuit
d’une vie de chien. Les chiens, multiples
compagnons des amants -Idrissa et Géniajoueront,
à la frontière de LA ZONE, un rôle
qu’aucun Russe -boursier à Nouakchott ou
Ouagadougou- ne saurait jamais jouer en
Afrique. Mes chiens sont des Africains, et
Génia, mon amie, ou celle d’Idrissa aura du
mal à les amener à la maison.
R/D : ABDERRAHMANE SISSAKO • Sc : Abderrahmane Sissako • Ph/C : Gheorghi Rerberg • M/Ed : Eraldo Da Roma • P : EJVA, International Business Center, IBC Union Cinema Book Moscou, Atriascop Paris • 37’ • 35 mm • F • N&B/B&W • Int/Cast : Irina Apeksimova, Willy Biyaya