- Carte blanche à Noël Godin -

Fermeture de l’usine Renault à Vilvoorde

La Vie sexuelle des Belges 3

Belgique - 1998

Nobody can believe that the Renault factory in Belgium must close down. We follow the investigations made by the director at the centre of the plot who interviews major politicians and the workers who violently protest againt the factory closure.


Ce troisième volet de la Vie sexuelle des Belges est aux deux premières parties de la saga séditieuse de Jan Bucquoy ce qu’un lance-missiles Stinger est à un flacon de vitriol.
C’est qu’en tournant au jour le jour la chronique épicée Fermeture de l’usine Renault à Vilvoorde, le cinéaste n’a pas seulement œuvré en documentariste inspiré dans le coup à la Raymond Depardon ou à la Frederick Wiseman. Adopté de but en blanc par les prolos en fumasse, convié à vivre à leurs côtés un peu comme le commandant Cousteau avec ses mérous, Bucquoy n’a surtout pas voulu être le cent cinquantième ciné-ethnologue soucieux de filmer avec un convivial détachement les coups de gueule, les coups d’audace, les coups de cafard d’une peuplade touchante en lutte. Mettant sens dessus dessous le principe même du reportage de création social-démocrate (Reprise, Nicolas Philibert, Alexander Sokourov) qui est de capter à chaud un événement parlant pour le restituer sans parti pris trop accusé, dans toute sa bouillonnante complexité, et permettre qu’on se forge sur lui un point de vue a priori équilibré, il a choisi de jouer, lui, le tout pour le tout : ne pas être qu’un témoin éclairé de plus d’estimables sursauts de pue-la-sueur mais s’encanailler à fond la gamelle avec eux et oser les pousser à la révolte sans retour. Non à la façon, cré pétard !, des agitateurs professionnels bureaucratisés rêvant d’établir leur dictature sur le prolétariat ou à la façon des prêchi-prêcheurs ultra-gauchistes d’estaminet se barrant en couille dès que ça barde enfin. De la trempe des pamphlétaires-dynamiteros de la belle époque (Émile Pouget, Zo d’Axa, etc.), c’est en se mettant lui-même totalement en risques sur toute la ligne (par rapport à la censure, à la répression flico-patronale, aux médias, aux syndicats, aux futures aides d’État, etc.) que Jan Bucquoy, dans le cadre même de son tournage, incite ses stupéfiants protagonistes (des gueules pareilles, aucun comédien n’aurait pu nous les offrir !) à en finir illico avec tout ce qui les empêche de s’occuper eux-mêmes de ce qui les regarde. À commencer par la panoplie complète de leurs maîtres et contremaîtres. Quels que soient les angles d’attaque narratifs se succédant dans son journal de grève (scènes prises sur le vif et images d’archives, interviews hard et envolées dans la comédie-guérilla mockyesques, le porno provocateur ou même le gore déchaîné - les pincettes avec lesquelles on traite en fin de compte Louis Schweitzer ayant la forme de féroces hachoirs), ce n’est pas, en effet, seulement symboliquement qu’on y appelle au crime révolutionnaire. Jan Bucquoy là-dessus n’y va pas avec le dos de la clé à molette : c’est on ne peut plus littéralement, on appréciera ou non, qu’il propose aux salopetteux de réduire en bouillie les dirlots en les saignant à blanc.
Noël Godin

R/D : Jan Bucquoy • Sc : Jan Bucquoy • Ph/C : Nathalie Sartiaux • M/Ed : Nathalie Sartiaux • S : Marc Doutrepont • P : Francis de Smet, Jan Bucquoy (Transatlantic Films) • 85’ • 35 mm • Doc/F • Coul/col• Int/Cast : Jan Bucquoy, Marie Bucquoy, Nathalie Sartiaux et les ouvriers de Renault Vilvoorde

Le Diabolique Docteur Flack

Belgique - 1980

A mesmerizingly distressing but sincere horror piece directed by the self-declared Belgian Ed Wood.


Place donc à ce qu’on pourrait appeler le cinéma belge radicalement désolant personnifié gloupitamment par toute l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Par cinéma désolant, nous entendons un cinéma tout à fait désolant pour les codes cinéphiliques faisant la loi, et même la police, un cinéma absolument affligeant pour les valeurs établies patiemment par les historiens du septième art, les animateurs de salles d’art et d’essai, les revues et les écoles de cinéma et l’intelligentsia pète-sec. Au point que le Diabolique Docteur Flack semble presque conçu tout exprès pour consterner ou mettre gravement en pétard les tristes lustucrus qui ne jurent que par ces valeurs. Ce que vous allez voir constitue un véritable outrage à tout l’enseignement infligé aux élèves de l’Idhec, de la Fémis et du lycée Guist’hau de Nantes. C’est du cinéma malotru, impur, balourd, disparate, bordélique, d’un exceptionnel mauvais goût. C’est du cinéma mal conçu, mal écrit, mal dialogué, mal filmé, mal mis en scène, mal joué, mal monté, mal musiqué, mal génériqué. Mais ce cinéma navrant s’asseyant sur toutes les règles transpire la sincérité, l’enthousiasme, la liberté vraie et totale, et s’avère quelquefois étonnamment inspiré. Et puis, quel plaisir, quel plaisir incomparable il peut nous dispenser, contrairement à la plupart des films à l’affiche. Il y a en tout cas trois manières de vivre les films de Jean-Jacques Rousseau dans le plaisir effréné. Premièrement, en s’en moquant cruellement parce qu’on estime qu’ils atteignent les cimes du ridicule et Jean-Jacques Rousseau ne devra pas se désespérer si des tempêtes de rires sarcastiques se déchaînent pendant la projection. Ça fait partie de l’aventure. Mais il y aura aussi, car je connais certains d’entre vous, jambon à cornes !, des rires et des refus de rire d’une autre dimension. On peut en effet être autant allumé, ou bien plus, par ces bandes que par les séries Z miteuses devenues légendaires grâce à Tim Burton, d’un Ed Wood. Jean-Jacques Rousseau d’ailleurs s’autoproclame sans vergogne « l’Ed Wood belge ». On peut trouver le cinéma de Rousseau très toniquement désolant, et très jouissif, et tout à fait jubilatoire, et même assez indispensable pour faire la nique au cinéma d’auteur rigoriste casse-bonbons trônant actuellement sur les écrans. Mais on peut jouir avec le cinoche de Rousseau d’une troisième manière, ventre de bœuf ! En considérant comme de plus en plus de ses partisans de première ligne que ses films mal léchés sont de la poésie, de l’authentique poésie, de la poésie candidement incandescente comme celle de l’autre Rousseau, le douanier, de la poésie onirique sauvage très inconsciemment dévastatrice, de l’art splendidement brut, de l’écriture furieusement automatique.
Noël Godin

R/D : Jean-Jacques Rousseau • Sc : Victor Sergeant • Ph/C : Jean-Jacques Rousseau • M/Ed : Jean-Jacques Rousseau • S : Victor Sergeant • Cost : Albert Staes, José Pulinckx, Rose Bourlet • P : Jean-Jacques Rousseau • 95’ • 35 mm • F • Coul/Col • Int/Cast : Victor Sergeant, Alfred Carbillet, José Pulinckx, Jean Janssens, Christian Margot, Josette Splingard, Pierre Rousseau, Jean Deprez, Michel Wéry, Sergio Pelizani

Amours collectives

France - 1976


Sur le point de tourner une adaptation des Deux Orphelines, un cinéaste se voit contraint d'improviser un film pornographique. Après avoir convaincu ses acteurs de tenter l'expérience, il passe aux actes.

R/D : Jean-Pierre Bouyxou • Sc : Jean-Pierre Bouyxou • Ph/C : Ponia [Claude Bécognée] • S : Daniel Fageolle • M/Ed : Jean-Pierre Bouyxou • P : Scorpion 5, Off Productions • 80’ • 35 mm • F • Coul• Int/Cast : Jean-Pierre Bouyxou, Rachel Mhas, Cathy Castel, Jean-Louis Vattier, Alban Ceray, Cathy Cat, Jacques Marbeuf, Willy Braque, Jackie Dartois, Caroline, Mike Gentle [Jean Rollin]

Home Sweet Home

France / Belgique - 1973

The residents of an old-age home have had altogether enough. Enough of unreasonable rules, regulations and restrictions which wreak havoc on their dignity and self-respect. Taking matters into their own hands, they stage a revolt.


Pour son premier long métrage, Benoît Lamy a choisi un genre très difficile : la comédie contestataire. Or, la réussite de ce film tonique est totale, et les nombreux applaudissements qui saluent les meilleures séquences en sont la preuve incontestable. Le sujet tout entier tient dans l’ironie du titre : Home Sweet Home, modeste et confortable maison de retraite pour vieillards solitaires, abandonnés ou placés. Ils sont là comme des gosses à l’internat, soumis au règlement intérieur : uniformisation dans la disposition des meubles de la chambre, horaires de sortie très stricts, courrier surveillé, conformisme exigé. Or, comme jadis les galopins de Zéro de conduite (leur génération), les pensionnaires du troisième âge en ont ras-le-bol. Alors, ils feront leur mai 68 local, avec grèves, affrontements et barricades. Aux antipodes de l’onirisme distingué de Delvaux, Benoît Lamy, nouvelle révélation du cinéma belge, enracine son sujet dans un réel qu’il aborde sur le ton du documentariste amusé.
Ses vieux et ses vieilles sont d’une authenticité rare. Ils jouent comme ils sont. Jamais une intonation fausse, jamais un geste étudié ou une attitude de cabotinage. Quels merveilleux comédiens ! Recrutés au hasard d’une rencontre ou parmi les amis du metteur en scène. Chacune des interprétations, même les plus fugitives, reste inoubliable. Il faut les voir hanter et danser dans le bistrot du coin, avec d’autant plus de frénésie qu’ils sentent prochaine l’heure de la rentrée au bercail. Il faut voir Jules donner à son espièglerie le sens d’une révolte, ou la petite vieille jeter un regard d’envie sur un dessert dont elle se privera pour obéir aux consignes d’une grève de la faim... C’est la multiplication et la richesse de ces touches réalistes qui font toute la valeur d’un film qui sait associer contestation et bonne humeur.
Dans leur révolte, les vieux mettent les rieurs de leur côté. Contre une répression que symbolise une directrice acariâtre, contre une coercition que symbolise un officier de police ridicule, les Cohn-Bendit du troisième âge utilisent les redoutables armes de l’humour et de l’irrespect. Et quand les cheveux blancs entrent en rébellion, c’est avec l’énergie de ceux qui n’ont plus grand-chose à perdre. Jules, réprimandé comme un gamin, présenté à sa famille comme un polisson qu’il faut raisonner, goûte aux plaisirs de la fugue. Avec ses deux nénettes. Et, alors qu’il coule des jours heureux dans un Sud-Tunisien aux couleurs des dépliants touristiques, la révolution couve dans le sweet home. Un commando de petits vieux pille le supermarché ; et lorsqu’on veut faire passer pour fou ce Jules devenu l’idole de la contestation, les choses se gâtent. C’est l’escalade, jusqu’aux barricades...
Benoît Lamy, dès les premières images, a choisi son camp. Il est tout entier du côté de ses vieux, contre les oppresseurs de toutes sortes. Et Jules et ses amis gagnent... Victoire éphémère, peut-être, mais une brèche est ouverte...
Cinéma 74 n° 183, janvier 1974

R/D : Benoît Lamy • Sc : Rudolph Pauli, Benoît Lamy • Ph/C : Michel Baudour • M/Ed : Guido Hendrickx • Mus : Walter Heynen • P : Jacqueline Pierreux (Pierre Films, Lamy Films, Reggane Films) • 91’ • 35 mm • F • Coul• Int/Cast : Claude Jade, Jacques Perrin, Ann Petersen, Marcel Josz, Jane Meuris, Elise Mertens, Jacques Lippe, Andrée Garnier, Dynma Appelmans

Grève et pets

Belgique - 1975

A female toilet attendant incites striking workers to kill their bosses, destroy all their tools and turn the factory into a general orgy.


En 1972, Noël Godin s’était fait la main sur un ready-made cinématographique, les Cahiers du cinéma, authentique bande d’instruction militaire qu’il avait chouravée à l’armée belge et agrémentée d’un long générique farfelu (où les personnalités les plus casse-bonbon du moment sont créditées de fonctions aberrantes). Il tricote ensuite, avec la collaboration de Yolande Guerlach, deux bijoux dévastateurs qui seront signés « les Boudou » : Prout prout tralala en 1974 et Grève et pets en 1975. Dans le premier, une dame-pipi prend le mors aux dents et se livre gaillardement à tous les excès qu’interdisent normalement la bienséance et la loi. Dans le second, grandiose « épopée sociale » en 35 mm et à dispendieuse figuration (on reconnaît Jean-Marie Buchet en contremaître vendu et Henri Xhonneux, Thierry Zeno et Roland Lethem en représentants boute-feu du lumpen-proletariat), la même vieillarde incite des ouvriers en grève à tuer leurs patrons, à anéantir leurs outils de travail et à transformer leur usine en aire d’orgie généralisée. Une séquence, au cours de laquelle un sosie de Sa Majesté Baudouin est prestement empalé sur son sabre d’apparat, fait tiquer une censure d’autant plus pète-sec que le film a bénéficié d’une subvention officielle. Amputée de la scène litigieuse, la frénétique fresque ne perd pourtant rien, ou presque rien, de son impact. Sa présentation publique allume le scandale et déchaîne l’ire de la presse bien pensante (avec, en première ligne, l’ubuesque Luc Honorez dans Le Soir). Car on ne se contente point, dans Grève et pets, de défenestrer les empêcheurs de jouir en rond et de forniquer sur les fraiseuses en braillant des maximes situationnistes : on y pratique des turlutes sur les enfants de chœur, on y reconvertit les églises en vespasiennes et on y étripe les magistrats, entre autres mignardes fredaines utilitaires. Qu’importe que les conditions homériquement bordéliques du tournage aient déteint sur le film, que celui-ci apparaisse encore plus décousu que la plus hoquetante comédie de Mocky, que la bande sonore soit à peu près inaudible à force de superposer les éructations et que les acteurs, visiblement livrés à leur propre fougue improvisatrice, gesticulent plus qu’il ne serait nécessaire ? Ce n’est pas uniquement par la verdeur et la virulence de son propos que Grève et pets (que son producteur, significativement, fourrera aux oubliettes) est une œuvre flibustière, c’est également par la sidérante tonitruance je-m’en-foutiste de son écriture. Godin n’est pas un flibustier en peau de lapin mais un pirate vrai de vrai, qui tire à balles réelles sur tout ce qui lui gonfle les neurones. Il est le Ravachol du cinéma belge.
Jean-Pierre Bouyxou
in Une encyclopédie des cinémas de Belgique (entrée « Flibuste »)

 
R/D : Noël Godin • Asst : Yolande Guerlach • Sc : Noël Godin • Ph/C : Peter Anger • M/Ed : Paul-Henri Smets • Mus : John Barry • P : Godefroid Courtmans, Institut Project (Benoît Lamy) • 16’ • 35 mm • F • N&B/B&W • Int/Cast : Édouard Cardonna, Marie-Louis Duparc, Michel Lechat, Willy Fiévez, Franz Badot, Henri Xhonneux, Roland Lethem

La Revue - Noël Godin

France - 2002

A clever and living portrait of the pie-throwing anarchist Noël Godin, this documentary also focuses on the «vache period» of Magritte and on the works of artists Bertrand Lavier et Boris Achour, and of filmmaker Harun Farocki.


Noël Godin a mis son immense culture littéraire et politique au service d’un terrorisme burlesque et canularesque. Une sorte de travestissement de la révolution en carnaval permanent.
« Le but de ma vie étant le bonheur, je dois être sans pitié pour cet abîme d’indescriptibles misères qu’on appelle la civilisation » (Ernest Cœurderoy, Hurrah !!! ou la Révolution par les Cosaques, 1854). C’est par cette citation que Godin ouvre son Anthologie de la subversion carabinée. Le bonheur, donc. Mais à quel prix ? Quant aux moyens, il a son idée. Ses fondements idéologiques, nourris par l’utopie fouriériste et les forfaits des Pieds Nickelés, sont également étroitement liés à l’aventure situationniste. Toutes les formes de détournement lui semblent par là même les voies les plus efficaces comme les plus distrayantes pour contester toutes les légitimités, pour saper tous les credo et ridiculiser les conventions.
Le détournement, le contresens volontaire, l’inversion des valeurs, comme autant de techniques de subversion et de plaisir, sont à l’honneur dans cette revue anarcho-burlesque, qui évoque également la période vache de René Magritte et présente le travail des plasticiens Bertrand Lavier et Boris Achour, et du cinéaste Harun Farocki.

 
R/D : Jean-Pierre Limosin • Entretiens/Interviews : Jean-Yves Jouannais • Ph/C : Muriel Coulin, Olivier Gueneau • S : Joël Flescher, Cédric Deloche, Vincent Jacquet • M/Ed : Tina Baz-Legal • P : MK2TV, Arte• 52’ • Betacam • Doc • Contact : MK2